Introduction
La question 47 du Supplément de la Somme Théologique traite des biens du mariage, c'est-à-dire des fins et des valeurs intrinsèques qui caractérisent l'union matrimoniale. Saint Thomas d'Aquin, suivant la doctrine de saint Augustin, distingue trois biens fondamentaux qui constituent l'essence et la bonté du mariage chrétien : la proles (la procréation et l'éducation des enfants), la fides (la fidélité mutuelle entre les époux), et le sacramentum (le caractère sacré et indissoluble de l'union).
Place dans la Somme
Cette question s'inscrit dans le traité du mariage du Supplément, compilé par les disciples de Saint Thomas à partir de ses commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard. Elle examine la bonté intrinsèque du mariage contre les hérésies qui le dépréciaient, tout en maintenant la supériorité de la virginité consacrée.
Développement Théologique
Essence et nature du Mariage
Le mariage est une alliance perpétuelle et indissoluble entre un homme et une femme, consentie librement et mutuellement. C'est une institution naturelle, voulue par Dieu dès la création, comme le montre le livre de la Genèse : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul ; je lui ferai une aide semblable à lui" (Gn 2, 18). Cette institution naturelle a été élevée par le Christ au rang de sacrement, lui conférant ainsi une dignité et une efficacité surnaturelles.
Le mariage possède une double dimension : il est à la fois un contrat naturel fondé sur le consentement mutuel des époux, et un sacrement qui sanctifie cette union et la fait participer au mystère de l'union du Christ et de l'Église. Cette double nature confère au mariage chrétien une dignité particulière et impose aux époux des devoirs spécifiques qui découlent tant de la loi naturelle que de la loi évangélique.
Les trois biens du Mariage selon saint Augustin
Saint Thomas reprend et développe l'enseignement de saint Augustin qui énumérait trois biens fondamentaux du mariage, destinés à répondre aux manichéens qui condamnaient le mariage comme intrinsèquement mauvais.
La Proles (procréation et éducation)
Le premier bien du mariage est la procréation et l'éducation des enfants. C'est la fin première et principale du mariage selon l'ordre de la nature. Dieu a béni nos premiers parents en leur disant : "Croissez et multipliez-vous" (Gn 1, 28). Cette finalité procréatrice ne se limite pas à la génération biologique des enfants, mais s'étend à leur éducation complète, tant physique que spirituelle et morale.
Les époux chrétiens doivent non seulement donner la vie naturelle à leurs enfants, mais aussi leur transmettre la vie de la grâce par le baptême, les élever dans la foi catholique, les instruire dans les vertus chrétiennes et les former à devenir de saints membres de l'Église. Cette mission éducative est d'une importance capitale et constitue l'un des devoirs les plus graves et les plus nobles des parents chrétiens. L'éducation chrétienne des enfants ordonne la famille à sa fin ultime : la gloire de Dieu et le salut éternel de tous ses membres.
La Fides (fidélité conjugale)
Le deuxième bien du mariage est la fidélité mutuelle que les époux se doivent l'un à l'autre. Cette fidélité comporte plusieurs dimensions. D'abord, elle implique l'exclusivité de l'union conjugale : chaque époux s'engage à ne jamais avoir de relations charnelles avec une autre personne. Cette fidélité exclusive est fondée sur la nature même du mariage qui unit un homme et une femme dans une communion de vie totale et indivisible.
La fidélité comprend également le devoir de rendre le debitum conjugale, c'est-à-dire d'accéder à la demande légitime de l'autre époux concernant l'acte conjugal. Nul des deux époux ne peut, sans raison grave, refuser ce devoir, car par le consentement matrimonial, chacun a donné à l'autre un droit sur son propre corps en vue de l'acte conjugal. Cette doctrine paulinienne (cf. 1 Co 7, 3-5) manifeste l'égalité fondamentale et la réciprocité des droits et devoirs des époux.
Au-delà de ces aspects charnels, la fidélité s'étend à tous les domaines de la vie conjugale : fidélité dans l'amour, dans le respect mutuel, dans le soutien réciproque, dans la patience et la douceur, formant ainsi une communion de vie authentique et profonde.
Le Sacramentum (caractère sacré et indissoluble)
Le troisième bien du mariage est son caractère sacré et indissoluble, que saint Thomas et saint Augustin désignent par le terme sacramentum. Ce bien comporte deux aspects principaux.
D'abord, le mariage chrétien est un sacrement au sens strict, institué par le Christ, qui confère la grâce sanctifiante aux époux et leur donne les secours surnaturels nécessaires pour vivre saintement leur vocation conjugale. Le sacrement de mariage sanctifie l'union naturelle et élève les époux à une participation mystique à l'union du Christ et de l'Église, selon la parole de saint Paul : "Ce mystère est grand : je dis cela par rapport au Christ et à l'Église" (Ep 5, 32).
Ensuite, ce bien signifie l'indissolubilité absolue du lien matrimonial. De même que le Christ ne peut jamais se séparer de son Église, de même les époux chrétiens ne peuvent jamais rompre leur union tant qu'ils vivent tous les deux. Cette indissolubilité est de droit divin et ne peut être dissoute par aucune autorité humaine, pas même par l'Église. Elle garantit la stabilité de la famille, protège les droits des époux et assure le bien des enfants qui ont besoin de la présence et de l'amour de leurs deux parents.
Justice et Vertus Conjugales
Le mariage exige de hautes vertus morales pour être vécu selon l'ordre voulu par Dieu. La chasteté conjugale tout d'abord : les époux doivent user du mariage conformément à sa nature et à ses fins, évitant tout ce qui contredirait la procréation ou dégraderait la dignité de l'acte conjugal. Cette chasteté n'est pas une abstention totale, mais un usage modéré et ordonné du mariage.
La justice entre époux demande que chacun rende à l'autre ce qui lui est dû : respect, amour, fidélité, assistance mutuelle. L'homme doit aimer sa femme comme le Christ a aimé l'Église, avec dévouement et sacrifice. La femme doit respecter son mari et lui être soumise dans le Seigneur, non par servitude, mais par une libre et aimante reconnaissance de son autorité paternelle.
La patience et la douceur sont également nécessaires, car la vie commune révèle les défauts et les faiblesses de chacun. Les époux doivent se supporter mutuellement avec charité, se pardonner les offenses, s'aider à progresser dans la vertu. La générosité enfin se manifeste dans le don réciproque, dans le sacrifice de soi pour le bien de l'autre et de la famille, dans l'ouverture à la vie et l'accueil généreux des enfants que Dieu voudra donner.
Le Mystère Nuptial et sa signification sacramentelle
Profondément, le mariage chrétien est "un grand mystère" (Éphésiens 5, 32), comme le proclame saint Paul. Il participe au mystère de l'union indissoluble et féconde du Christ avec l'Église. De même que le Christ s'est donné lui-même pour son Épouse l'Église, la purifiant et la sanctifiant, de même l'époux doit se donner à son épouse avec un amour total et sacrificiel. De même que l'Église se soumet au Christ dans l'amour et la confiance, de même l'épouse se donne à son époux dans une soumission libre et aimante.
Cette dimension sacramentelle élève le mariage au-dessus d'une simple institution naturelle ou sociale. Il devient un lieu de sanctification, un moyen de salut, une vocation divine. Les époux, par leur amour mutuel vécu dans la fidélité et la sainteté, manifestent au monde l'amour du Christ pour son Église et deviennent des témoins vivants de l'Évangile. Leur foyer devient une "Église domestique" où l'amour divin rayonne et se communique.
Ce mystère nuptial manifeste comment Dieu aime son peuple : avec fidélité, tendresse, miséricorde, constance. Le mariage devient ainsi une école d'amour divin où les époux apprennent à aimer comme Dieu aime, à se donner sans compter, à pardonner sans limite, à porter ensemble leur croix en suivant le Christ.
Méthode Scolastique de Thomas d'Aquin
Définition
Saint Thomas emploie la méthode scolastique pour traiter cette question :
Contexte théologique
- Énonciation – Formulation claire du problème théologique
- Objections – Arguments contre la position défendue, tirés de sources autorisées
- Sed Contra – Arguments en faveur de la position (fondés sur l'Écriture et les Pères)
- Réponse (Respondeo) – Exposition détaillée de la doctrine
- Solutions aux Objections – Réfutation point par point des objections initiales
Application pratique
Cette méthode assure une rigueur intellectuelle tout en demeurant ouverte aux objections sérieuses.
Implications Spirituelles et Pastorales
Cette question contribue à une intelligence plus profonde de la foi chrétienne concernant le mariage. Elle oriente la vie des époux vers une conformité plus grande au Christ et à l'Église, leur montrant que leur union n'est pas simplement un contrat civil ou un arrangement social, mais une véritable vocation divine ordonnée à la sanctification mutuelle et au salut éternel.
Pour la vie conjugale
L'enseignement de Saint Thomas sur les biens du mariage offre aux époux une vision élevée de leur vocation. Ils comprennent que leur union doit être féconde non seulement biologiquement mais aussi spirituellement, qu'elle exige une fidélité absolue fondée sur l'amour du Christ, et qu'elle participe au mystère même de l'union du Christ et de l'Église. Cette doctrine les encourage à vivre leur mariage comme un chemin de sainteté.
Pour le discernement pastoral
Les pasteurs trouvent dans cette question des principes solides pour accompagner les fiancés dans leur préparation au mariage, pour aider les époux à surmonter les difficultés de la vie conjugale, et pour défendre la sainteté et l'indissolubilité du mariage face aux attaques contemporaines. La doctrine des trois biens du mariage permet de discerner ce qui est essentiel au mariage et ce qui relève des circonstances accidentelles.
Articles connexes
- Le Sacrement de Mariage - Nature sacramentelle de l'union conjugale
- Question 44 - De la définition du mariage - Essence du mariage selon Saint Thomas
- Question 48 - Du consentement matrimonial - Le consentement comme cause du mariage
- Saint Augustin - Père de l'Église et docteur de la grâce
- Les Sacrements - Les sept sacrements de l'Église catholique
Références Bibliographiques
- Texte Principal : Summa Theologiae III, Supplémentum, Q. 47
- Écriture Sainte : Genèse 1-2, Éphésiens 5, 1 Corinthiens 7
- Docteurs de l'Église : Saint Augustin (De bono conjugali), saint Bonaventure
- Tradition Vivante : Application contemporaine dans l'Église et le Catéchisme
Question de la Somme théologique – Supplément de saint Thomas d'Aquin (Questions 1-99), compilée pour l'édification des fidèles et l'approfondissement de la foi catholique.
Question 1 : De la nécessité de la Pénitence
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Question 3 : De la vertu de Pénitence considérée comme habitude
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Question 4 : De la pénitence intérieure quant à l'acte de la volonté
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Question 6 : De la cause de la douleur de la Pénitence
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Articles complémentaires
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Références et liens
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