Le scandale, cette pierre d'achoppement qui fait trébucher les âmes dans leur marche vers Dieu, constitue l'un des péchés les plus graves contre la charité fraternelle. Notre-Seigneur Jésus-Christ prononça contre les auteurs de scandale des paroles d'une sévérité terrible : "Malheur à celui par qui le scandale arrive ! Il vaudrait mieux pour lui qu'on suspendît à son cou une meule de moulin et qu'on le jetât au fond de la mer" (Mt 18, 6-7). Cette menace effrayante manifeste combien Dieu abhorre ce péché qui détruit les âmes rachetées par le sang de son Fils. La théologie morale traditionnelle a développé une casuistique précise distinguant le scandale direct, toujours coupable, du scandale indirect, parfois excusable selon les circonstances.
Nature et Définition du Scandale
Étymologie et Concept Fondamental
Le mot "scandale" provient du grec skandalon, désignant un piège ou une pierre d'achoppement qui fait trébucher. Saint Thomas d'Aquin définit le scandale comme "une parole ou une action moins droite qui donne à autrui occasion de chute spirituelle". Cette définition classique souligne deux éléments essentiels : d'une part, un acte objectivement défectueux ou apparemment tel ; d'autre part, l'effet de cet acte qui induit autrui en tentation ou en péché.
Le scandale constitue donc essentiellement un péché contre la charité fraternelle. Par notre mauvais exemple, notre parole imprudente, ou notre action désordonnée, nous devenons une occasion de péché pour le prochain, nous facilitons sa chute spirituelle, nous l'éloignons de Dieu. Cette offense contre l'amour du prochain se double d'une offense envers Dieu lui-même, car celui que nous scandalisons est l'image de Dieu, racheté par le Christ, temple de l'Esprit Saint.
Distinction entre Scandale Actif et Passif
La tradition scolastique distingue le scandale actif du scandale passif. Le scandale actif (scandalum datum) désigne l'acte objectivement scandaleux posé par une personne. Le scandale passif (scandalum acceptum) désigne la chute effective ou la tentation subie par la personne scandalisée. Ces deux réalités ne coïncident pas toujours : il peut y avoir scandale actif sans scandale passif (si la personne témoin résiste à la tentation), et inversement, scandale passif sans véritable scandale actif (si quelqu'un se scandalise à tort d'une action bonne).
Cette distinction permet de préciser la culpabilité morale. Celui qui pose un acte objectivement scandaleux pèche contre la charité, même si de fait personne ne se scandalise. À l'inverse, celui qui se scandalise injustement d'une action bonne commet lui-même un péché (le scandale pharisaïque), mais n'excuse pas pour autant l'auteur d'un véritable scandale.
Scandale Direct ou Scandale Donné
Nature et Intention
Le scandale direct, appelé aussi scandale donné ou scandale diabolique, se produit lorsqu'une personne pose délibérément un acte mauvais avec l'intention d'induire autrui en péché ou en sachant et acceptant que cet acte provoquera la chute du prochain. L'élément caractéristique du scandale direct réside dans la volonté : le scandaleux veut directement ou accepte volontiers que son action serve d'occasion de péché à autrui.
Cette malice intentionnelle peut revêtir plusieurs formes. Le scandale peut être voulu comme fin : le pervers qui cherche activement à corrompre les innocents, le séducteur qui veut entraîner autrui dans la luxure, le blasphémateur qui tente de détruire la foi des faibles. Il peut aussi être voulu comme moyen : celui qui commet publiquement un péché pour obtenir l'approbation d'une compagnie mauvaise, sachant que son exemple entraînera d'autres dans le même mal.
Gravité Exceptionnelle
Le scandale direct constitue un péché d'une gravité particulièrement redoutable. Il cumule en effet plusieurs malices : la malice de l'acte mauvais lui-même, la malice contre la charité qui veut ou accepte la chute d'autrui, et souvent la malice contre la justice qui viole le droit du prochain à être édifié plutôt que scandalisé.
Saint Alphonse de Liguori, docteur de l'Église et prince des moralistes, enseigne que le scandale direct constitue toujours un péché mortel de sa nature, quelle que soit la légèreté de la matière, car il manifeste un mépris grave de la charité fraternelle et du salut d'autrui. Celui qui veut directement la chute spirituelle de son frère montre un cœur profondément corrompu, semblable à celui du démon qui cherche la perte des âmes.
Formes Principales
Le scandale direct se manifeste sous diverses formes dans la vie concrète. L'enseignement de doctrines erronées ou perverses constitue un scandale doctrinal particulièrement grave, car il corrompt l'intelligence et pervertit la conscience. Les hérésiarques, les faux prophètes, les théologiens laxistes comme Juan Caramuel qui facilitent le péché par leurs théories relâchées : tous donnent un scandale direct aux âmes confiées à leur magistère.
Le mauvais exemple public des personnes constituées en autorité ou jouissant d'une grande influence morale représente une autre forme redoutable. Le prince débauché qui entraîne sa cour dans le vice, le prêtre indigne qui scandalise ses fidèles par sa conduite, le parent qui initie ses enfants au mal : autant de cas où l'autorité ou l'ascendant moral rendent le scandale particulièrement efficace et donc particulièrement coupable.
La coopération formelle au mal d'autrui constitue également une espèce de scandale direct. Celui qui conseille le péché, encourage le pécheur, facilite volontairement son crime, ou approuve ses mauvaises actions participe à sa faute et devient responsable de sa chute devant Dieu.
Scandale Indirect ou Scandale des Faibles
Nature et Définition
Le scandale indirect, appelé aussi scandale des faibles (scandalum pusillorum), se produit lorsqu'une personne pose un acte qui, sans être mauvais en lui-même et sans intention de nuire spirituellement au prochain, devient néanmoins pour certains une occasion de péché en raison de leur faiblesse, de leur ignorance, ou de leur disposition vicieuse.
Dans ce cas, l'acte posé est objectivement bon ou indifférent, et l'intention du sujet droite. Ce qui cause le scandale réside non dans la malice de l'agent, mais dans la disposition imparfaite du patient. Par exemple, manger de la viande un vendredi en pays catholique peut scandaliser les fidèles peu instruits qui ignorent les changements de discipline, bien que l'acte soit désormais licite. Participer à une fête légitime peut scandaliser les rigoristes qui jugent toute réjouissance pécheresse.
Conditions de Licéité ou d'Illicéité
La licéité morale d'un acte qui causerait un scandale indirect dépend de plusieurs facteurs que la prudence doit peser soigneusement. Le premier élément concerne la nature de l'acte lui-même : s'il est objectivement bon ou indifférent, il peut être posé ; s'il est objectivement mauvais, il demeure interdit quelles que soient les circonstances.
Deuxièmement, il faut considérer la gravité de la raison qui justifie l'acte. Si cette raison est proportionnellement importante, l'acte peut être posé malgré le scandale indirect qu'il causera. Par exemple, Notre-Seigneur lui-même scandalisa les Pharisiens en mangeant avec les publicains et les pécheurs, mais pour la raison grave de manifester la miséricorde divine et de sauver les âmes perdues.
Troisièmement, l'obligation de charité d'éviter le scandale doit être mise en balance avec d'autres devoirs. Si éviter le scandale exige un sacrifice disproportionné, ou contredirait un devoir supérieur (comme confesser la foi), l'acte peut et parfois doit être posé malgré le scandale.
Distinction avec le Scandale Pharisaïque
Une catégorie particulière de scandale indirect est le scandale pharisaïque ou scandale pris (scandalum pharisaeorum). Il se produit lorsque des personnes se scandalisent malicieusement ou par orgueil spirituel d'actions objectivement bonnes ou permises. Les Pharisiens se scandalisaient que Jésus guérît le jour du sabbat, qu'il touchât les lépreux, qu'il pardonnât aux pécheurs. Leur scandale procédait non de la faiblesse mais de la malice et de la dureté de cœur.
Face au scandale pharisaïque, la règle morale est claire : on ne doit pas s'en préoccuper ni modifier sa conduite pour le prévenir. Notre-Seigneur lui-même déclara : "Toute plante que n'a pas plantée mon Père céleste sera déracinée. Laissez-les : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles" (Mt 15, 13-14). Céder au scandale pharisaïque reviendrait à se soumettre à l'erreur et à l'orgueil, ce qui serait gravement coupable.
Toutefois, la prudence doit discerner avec soin le véritable scandale pharisaïque du scandale des faibles sincères. Les rigoristes mal instruits qui se scandalisent par ignorance invincible méritent la patience et l'instruction charitable, même s'ils se trompent objectivement. Seul le scandale manifestement malicieux et obstiné doit être négligé.
Principes de Discernement Pratique
Hiérarchie des Devoirs
Face à un risque de scandale indirect, le chrétien doit appliquer les principes de hiérarchie des biens et des devoirs. Certaines obligations primordiales ne peuvent jamais être omises pour éviter le scandale : confesser la foi en temps de persécution, résister aux ordres injustes, accomplir les devoirs stricts de justice ou de charité.
Saint Paul enseigne ce principe avec fermeté tout en reconnaissant les limites de la charité préventive du scandale : "Si un aliment scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de viande, afin de ne pas scandaliser mon frère" (1 Co 8, 13). Mais ailleurs il affirme qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, même si cette obéissance scandalise. La charité qui prévient le scandale cède toujours devant les devoirs supérieurs de religion et de justice.
Proportionnalité et Raison Suffisante
Pour poser un acte qui causera un scandale indirect aux faibles, il faut une raison proportionnellement grave. Plus le scandale risque d'être étendu et grave, plus importante doit être la raison qui justifie l'acte.
Par exemple, un prêtre peut légitimement assister à un spectacle honnête mais mondain si une raison pastorale sérieuse le commande (accompagner des jeunes, manifester que l'Église n'est pas janséniste), même si des dévots rigides s'en scandalisent. Mais il ne pourrait le faire par simple curiosité ou divertissement léger, car sa responsabilité d'édification prime sur ces motifs futiles.
Cette proportionnalité requiert un jugement prudent et, dans les cas douteux, le conseil d'un directeur spirituel sage. L'amour-propre nous pousse facilement à exagérer l'importance de nos raisons et à minimiser le dommage du scandale. L'humilité et la docilité protègent contre cette illusion.
Devoir de Correction Fraternelle
Lorsque le scandale indirect provient de l'ignorance ou de l'erreur invincible du prochain, la charité commande parfois d'instruire celui qui se scandalise plutôt que de modifier notre conduite licite. Cette correction fraternelle, exercée avec douceur et patience, peut dissiper le scandale en éclairant la conscience erronée.
Par exemple, si un fidèle se scandalise de voir manger gras un vendredi par ignorance des changements disciplinaires, mieux vaut l'instruire charitablement que de s'abstenir systématiquement pour éviter son scandale. Cette instruction rend service au prochain en corrigeant son erreur et prévient de futurs scandales mal fondés.
Toutefois, cette correction exige prudence et tact. Avec les personnes âgées ou scrupuleuses, une explication brusque risquerait de troubler davantage. Parfois la charité préfère s'adapter temporairement à leur faiblesse tout en cherchant progressivement à les former.
Éviter les Occasions Prochaines de Scandale
La prévention du scandale constitue un devoir important de la charité chrétienne. Sans tomber dans le rigorisme pharisaïque qui entraverait toute liberté légitime, le chrétien authentique veille à ne pas multiplier inutilement les occasions où son exemple pourrait faire trébucher les faibles.
Cette vigilance s'impose particulièrement aux personnes constituées en autorité ou jouissant d'une influence morale. Les parents doivent soigneusement éviter de scandaliser leurs enfants par des paroles ou des actions imprudentes. Les prêtres et religieux doivent considérer l'effet de leurs moindres gestes sur les fidèles qui les observent. Les personnes publiques portent une responsabilité d'édification proportionnée à leur visibilité.
Cette prudence n'exige pas une vie contrainte et artificielle, mais une conscience vive de notre responsabilité fraternelle. Saint Paul résume admirablement cet équilibre : "Tout est permis, mais tout n'est pas utile ; tout est permis, mais tout n'édifie pas. Que personne ne cherche son propre intérêt, mais celui d'autrui" (1 Co 10, 23-24).
Applications Particulières
Scandale dans la Prédication et l'Enseignement
L'enseignement de la doctrine chrétienne peut parfois scandaliser certains auditeurs mal disposés. Annoncer l'existence de l'enfer scandalise les sentimentaux qui ne supportent pas l'idée de châtiment éternel. Enseigner l'indissolubilité du mariage scandalise les divorcés remariés. Prêcher la nécessité de la croix et de la mortification scandalise les mondains attachés aux plaisirs.
Face à ce scandale indirect, le prédicateur ne doit jamais édulcorer la vérité ni taire ce qui déplaît. La fidélité à la parole de Dieu prime sur toute considération humaine. Saint Paul affirme : "Nous prêchons le Christ crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils" (1 Co 1, 23). Le véritable pasteur accepte ce scandale inévitable plutôt que de trahir sa mission.
Toutefois, la charité commande de présenter la vérité avec prudence et pédagogie, en préparant progressivement les âmes aux doctrines difficiles, en expliquant les raisons profondes, en manifestant la miséricorde divine qui accompagne les exigences divines. Le scandale pharisaïque doit être négligé, mais le scandale sincère des faibles doit être prévenu par une catéchèse patiente.
Scandale dans les Réformes et Changements
Les réformes légitimes dans l'Église ou dans la société causent parfois un scandale indirect aux personnes attachées aux anciennes coutumes. Ce scandale conservateur peut ralentir voire empêcher des changements bénéfiques si on lui accorde trop d'importance.
La prudence pastorale doit ici distinguer ce qui est essentiel de ce qui est secondaire, ce qui relève de la foi de ce qui relève de la discipline. Les vérités de foi ne peuvent jamais être sacrifiées pour éviter le scandale. Mais en matière disciplinaire ou liturgique, une progression graduelle et pédagogique peut réduire le scandale légitime des fidèles sincères tout en évitant la paralysie que causerait la peur excessive de tout changement.
Scandale et Liberté Chrétienne
La liberté chrétienne permet de nombreux actes indifférents en eux-mêmes (choix d'aliments, de vêtements, de divertissements honnêtes, etc.). Toutefois, cette liberté doit s'exercer avec charité, considérant l'effet sur les frères faibles.
Saint Paul traite longuement cette question à propos des viandes immolées aux idoles (1 Co 8-10). En soi, manger ces viandes était licite puisque les idoles ne sont rien. Mais si cela scandalisait un frère faible qui y verrait une participation à l'idolâtrie, la charité commandait de s'abstenir. Ce principe demeure valable : la charité peut commander de renoncer à des libertés légitimes pour éviter le scandale des faibles.
Cependant, cette renonciation volontaire ne doit pas dégénérer en servitude aux scrupules et aux exigences déraisonnables. La liberté des enfants de Dieu constitue aussi un bien précieux qu'il faut parfois défendre, même au prix d'un scandale pharisaïque passager.
Conclusion
La distinction entre scandale direct et indirect illustre la sagesse de la casuistique traditionnelle qui refuse les simplifications excessives tout en maintenant des principes fermes. Le scandale direct, toujours gravement coupable, doit être absolument évité en toute circonstance. Le scandale indirect des faibles sincères doit être prévenu autant que raisonnablement possible par la charité fraternelle, mais non au prix de la vérité ou des devoirs supérieurs. Le scandale pharisaïque, enfin, peut et parfois doit être négligé pour ne pas se soumettre à l'erreur et à la malice.
Que le Saint-Esprit nous accorde le don de conseil pour discerner avec justesse ces situations délicates, édifiant nos frères par notre bon exemple sans tomber dans la servitude aux jugements erronés. Souvenons-nous toujours des paroles redoutables du Christ sur le scandale, et efforçons-nous d'être pour notre prochain non une pierre d'achoppement mais un soutien sur le chemin du salut.