Les mouvements de l'appétit sensitif dans la vie morale chrétienne, leur influence sur la responsabilité et la nécessaire maîtrise selon la doctrine thomiste.
Introduction
Les passions constituent une dimension fondamentale de l'existence humaine, profondément enracinée dans notre nature composée d'âme et de corps. Loin d'être de simples phénomènes psychologiques neutres, elles exercent une influence déterminante sur la vie morale et engagent la responsabilité de la personne selon des modalités complexes que la théologie morale traditionnelle a minutieusement analysées. Saint Thomas d'Aquin, dans la Somme Théologique, consacre de nombreuses questions à l'étude des passions, reconnaissant en elles tant des obstacles potentiels à la vertu que des forces pouvant être ordonnées au bien par la grâce et la raison.
La compréhension chrétienne des passions se distingue radicalement des conceptions stoïciennes qui prônaient l'apatheia, c'est-à-dire l'extinction totale des mouvements affectifs. La doctrine catholique reconnaît au contraire la légitimité naturelle des passions créées par Dieu et présentes dans la nature humaine avant même le péché originel. Le Christ lui-même a éprouvé des passions saintes : la tristesse à Gethsémani, la colère devant les vendeurs du Temple, la compassion devant la foule affamée. Les passions ne sont donc pas intrinsèquement mauvaises, mais elles requièrent l'ordination de la raison et la purification par la grâce pour s'intégrer harmonieusement dans la vie morale.
Nature des Passions de l'Âme
Définition Thomiste
Selon la doctrine de saint Thomas, les passions (passiones animae) sont des mouvements de l'appétit sensitif consécutifs à une connaissance sensible, accompagnés d'une modification corporelle. Elles se distinguent ainsi des actes purement intellectuels et volontaires qui relèvent de la partie spirituelle de l'âme. Les passions appartiennent à l'ordre sensible et sont communes à l'homme et aux animaux, bien que dans l'homme elles puissent être assumées et transformées par la raison et la volonté.
Cette définition comporte trois éléments essentiels. Premièrement, les passions naissent dans l'appétit sensitif, cette puissance de l'âme qui tend vers les biens perçus par les sens. Deuxièmement, elles supposent une connaissance préalable : on ne peut désirer ou craindre que ce qu'on connaît, au moins confusément. Troisièmement, elles s'accompagnent de transformations physiologiques : la peur fait pâlir, la colère fait rougir, l'amour accélère le pouls. Cette dimension corporelle manifeste l'unité psychosomatique de la personne humaine.
Les Deux Appétits Sensitifs
Saint Thomas distingue deux appétits sensitifs correspondant à deux types de biens sensibles. L'appétit concupiscible se porte vers les biens sensibles agréables et fuit les maux sensibles pénibles. Il engendre des passions simples : l'amour et la haine, le désir et l'aversion, la joie et la tristesse. Ces six passions de l'appétit concupiscible constituent les mouvements affectifs fondamentaux orientés vers la possession ou le rejet de l'objet plaisant ou déplaisant.
L'appétit irascible concerne les biens difficiles à obtenir ou les maux difficiles à éviter. Il mobilise les énergies de l'âme pour surmonter les obstacles et affronter les dangers. Ses passions propres sont l'espoir et le désespoir face au bien ardu, l'audace et la crainte devant le péril, et la colère contre l'obstacle présent. Ces cinq passions de l'appétit irascible manifestent le dynamisme combatif de la nature humaine face aux difficultés de l'existence.
Les Onze Passions Principales
Passions de l'Appétit Concupiscible
L'amour (amor) constitue la passion fondamentale, racine de toutes les autres. Il consiste dans la complaisance de l'appétit sensitif en un objet perçu comme bon et convenable. Cet amour sensible diffère de la charité surnaturelle, mais il peut être assumé et élevé par elle. L'amour honnête des créatures, ordonné à Dieu, participe à la perfection de la vie chrétienne.
La haine (odium) s'oppose à l'amour comme répulsion envers ce qui est perçu comme nuisible. Elle peut être légitime quand elle porte sur le mal moral ou les occasions de péché. La haine du péché constitue même un devoir spirituel, pourvu qu'elle n'engendre pas de ressentiment contre les personnes que nous devons toujours aimer pour l'amour de Dieu.
Le désir (desiderium) est le mouvement vers le bien absent que l'on aime. Il engendre l'effort et la poursuite, tendant l'âme vers la possession du bien. Les désirs ordonnés à la béatitude éternelle et aux biens spirituels constituent les ressorts du progrès dans la sainteté. Les désirs désordonnés attachés aux biens créés pour eux-mêmes forment la concupiscence condamnée par l'Écriture.
L'aversion (fuga) éloigne du mal sensible, produisant l'évitement et la fuite. Elle protège naturellement contre les dangers corporels mais peut dégénérer en lâcheté morale si elle conduit à fuir les devoirs d'état par crainte de la souffrance.
La joie (gaudium) naît de la possession du bien aimé. Elle dilate le cœur et produit une expansion de l'âme. La joie spirituelle dans les biens divins constitue un fruit du Saint-Esprit et anticipe la béatitude éternelle. La joie désordonnée dans les biens créés engendre la dissipation et le relâchement moral.
La tristesse (tristitia) procède de la présence du mal ou de l'absence du bien. Elle contracte le cœur et peut conduire au découragement. Cependant, la tristesse selon Dieu qui naît de la componction pour les péchés constitue le premier mouvement de la conversion et ouvre la voie à la consolation divine promise par les béatitudes.
Passions de l'Appétit Irascible
L'espoir (spes) regarde le bien ardu mais possible à atteindre. Il soutient l'effort et la persévérance dans les entreprises difficiles. L'espoir naturel peut être assumé par l'espérance théologale qui s'appuie sur la toute-puissance et la bonté divines.
Le désespoir (desperatio) naît de la perception d'un bien comme impossible à obtenir. Il produit l'abandon et le renoncement. Le désespoir spirituel constitue un péché grave contre l'espérance théologale, niant la miséricorde infinie de Dieu.
L'audace (audacia) affronte courageusement le danger en vue d'un bien à conquérir. Elle peut servir la vertu de force quand elle est réglée par la raison, ou dégénérer en témérité quand elle méconnaît prudemment les périls réels.
La crainte (timor) recule devant le mal difficile à éviter. La crainte filiale de Dieu, qui redoute d'offenser le Père céleste, constitue un don du Saint-Esprit. La crainte servile, qui ne redoute que le châtiment, demeure imparfaite mais peut conduire à l'amour.
La colère (ira) réagit violemment contre le mal présent qui blesse ou offense. La colère juste qui s'indigne contre l'injustice peut servir le zèle apostolique. La colère désordonnée qui se laisse emporter aveuglément constitue l'un des sept péchés capitaux et requiert la vertu de mansuétude.
Passions Antécédentes et Conséquentes
Passions Antécédentes : Diminution de la Responsabilité
Les passions antécédentes sont celles qui précèdent l'acte de la volonté et influencent le jugement de la raison avant que le choix ne soit posé. Elles surgissent spontanément, souvent provoquées par un stimulus externe ou une imagination vive, avant que la volonté n'ait pu délibérer et se déterminer. Ces passions, n'étant pas directement voulues, diminuent la volontarité de l'acte qui en résulte et par conséquent atténuent la responsabilité morale.
La diminution de la liberté opère par deux mécanismes principaux. D'abord, les passions antécédentes obscurcissent le jugement de la raison, empêchant une évaluation sereine et objective de la situation. L'homme en colère ne voit plus les raisons de pardonner ; l'homme submergé par la peur ne perçoit plus les motifs de courage. Cette limitation de la connaissance réduit d'autant l'imputabilité morale, car le péché suppose la pleine advertance.
Ensuite, les passions véhémentes inclinent fortement la volonté dans une direction déterminée, rendant difficile sinon impossible la résistance. Sans supprimer totalement la liberté, elles la réduisent considérablement. C'est pourquoi la théologie morale traditionnelle reconnaît que l'acte posé sous l'empire d'une passion violente non voulue constitue un péché moins grave que le même acte commis de sang-froid avec pleine délibération.
Toutefois, cette atténuation de la culpabilité ne joue pleinement que si la passion est vraiment involontaire et surprenante. Si l'agent s'est volontairement placé dans les occasions qui ont suscité la passion, s'il a cultivé délibérément les sentiments qui l'ont submergé, il demeure responsable de leurs conséquences. Celui qui entretient volontairement des pensées de vengeance ne peut s'excuser ensuite de la colère qui en résulte.
Passions Conséquentes : Augmentation du Mérite ou du Démérite
Les passions conséquentes sont celles qui suivent le jugement de la raison et le choix de la volonté, résultant de l'acte volontaire lui-même. Loin de précéder la décision, elles l'accompagnent ou en découlent comme un effet naturel. Ces passions, étant voulues au moins indirectement, augmentent la volontarité de l'acte et intensifient soit le mérite si l'acte est bon, soit le démérite s'il est mauvais.
Lorsqu'un homme choisit délibérément de faire le bien et que cette décision éveille en lui une joie profonde, une ardeur généreuse, un amour fervent, ces passions conséquentes manifestent l'engagement total de sa personne dans l'acte vertueux. Elles témoignent que non seulement la volonté spirituelle, mais aussi toute la sensibilité humaine participe à l'offrande à Dieu. Cette intégration psychosomatique de l'acte moral constitue une perfection supplémentaire, méritant une récompense accrue.
Inversement, celui qui choisit le mal et y prend un plaisir intense, qui savoure sa vengeance, qui jouit de l'injustice commise, aggrave considérablement sa faute. Ces passions conséquentes mauvaises révèlent un enracinement profond du vice dans toute la personnalité. Elles manifestent non pas une simple faiblesse passagère, mais une corruption qui a gagné jusqu'à la sensibilité. La malice de l'acte s'en trouve d'autant plus grande.
Saint Thomas enseigne ainsi que pécher avec passion conséquente constitue une aggravation de la culpabilité. L'homme qui blasphème de sang-froid pèche gravement, mais celui qui y prend plaisir et satisfaction pèche plus gravement encore. De même, l'homme qui accomplit son devoir d'état avec joie mérite davantage que celui qui s'en acquitte avec répugnance, bien que les deux accomplissent matériellement le même acte.
L'Influence des Passions sur la Liberté
Obscurcissement du Jugement Rationnel
Les passions violentes, particulièrement quand elles sont antécédentes et non maîtrisées, obnubilent la raison et empêchent le discernement serein du bien et du mal. L'intelligence, naturellement ordonnée à la vérité, se trouve comme voilée par l'intensité de l'émotion sensible. L'homme passionné ne voit plus que l'objet de sa passion et devient incapable de considérer les autres aspects de la réalité.
Cette distorsion du jugement prend diverses formes selon les passions. La colère excessive fait paraître insupportable ce qui n'est qu'une légère offense. La peur exagérée grossit les dangers et fait voir des périls imaginaires. La concupiscence désordonnée présente comme un bien ce qui est objectivement nuisible à l'âme. L'amour passionnel aveugle sur les défauts de la personne aimée. Dans tous ces cas, la raison perd sa lucidité naturelle et ne peut plus guider correctement la volonté.
La doctrine catholique reconnaît que cette diminution de la connaissance réduit proportionnellement la culpabilité. Le cinquième commandement interdit de tuer, mais celui qui tue dans un accès de colère incontrôlable commet un homicide moins coupable que le meurtre prémédité. Le sixième commandement prohibe l'adultère, mais la faute de celui qui tombe par surprise sous l'assaut véhément de la tentation est moindre que celle de l'adultère méthodiquement planifié.
Inclination de la Volonté
Au-delà de l'obscurcissement intellectuel, les passions inclinent puissamment la volonté elle-même dans une direction déterminée. Bien qu'elles ne puissent forcer absolument le libre arbitre, qui conserve toujours radicalement sa capacité de résister, elles rendent cette résistance extrêmement difficile. La volonté se trouve comme entraînée par le courant impétueux de la passion et doit déployer des efforts héroïques pour s'en libérer.
Cette influence s'exerce par plusieurs canaux. D'abord, les passions modifient l'appétibilité même de leur objet. Ce qui apparaissait neutre ou peu désirable devient, sous l'effet de la passion, extrêmement attirant ou repoussant. La raison peut bien juger qu'un plaisir est illégitime, la volonté se trouve néanmoins sollicitée avec une intensité redoublée par la passion qui magnifie l'attrait de ce plaisir.
Ensuite, les passions mobilisent toute l'énergie psychique vers leur satisfaction, laissant peu de force pour la résistance morale. L'homme sous l'empire d'une passion violente éprouve une fatigue extrême à lutter contre elle. Sa volonté, affaiblie par cette mobilisation des énergies passionnelles, cède plus facilement que dans les circonstances ordinaires.
Enfin, les passions créent une urgence subjective qui presse la volonté de se décider rapidement, sans prendre le temps de la délibération prudente. L'homme passionné sent qu'il doit agir immédiatement, qu'il ne peut différer, que l'occasion ne se représentera pas. Cette précipitation empêche l'exercice normal de la prudence et favorise les choix impulsifs et irréfléchis.
La Maîtrise des Passions
Nécessité de l'Ordination Rationnelle
La doctrine catholique traditionnelle, loin de condamner les passions en elles-mêmes, enseigne la nécessité de leur ordination par la raison droite sous la motion de la grâce divine. Les passions ne doivent être ni extirpées à la manière stoïcienne, ni laissées en liberté absolue à la manière épicurienne, mais assumées, purifiées et orientées vers le bien véritable.
Cette ordination suppose d'abord la connaissance de soi, cette lucidité spirituelle qui permet de reconnaître ses propres mouvements passionnels, d'en discerner l'origine et la nature, et d'en évaluer l'influence sur les jugements et les choix. L'examen de conscience quotidien, recommandé par tous les maîtres spirituels, constitue un instrument privilégié de cette connaissance. Il permet de repérer les passions habituelles, les occasions qui les déclenchent, et les stratégies de résistance qui s'avèrent efficaces.
La maîtrise des passions requiert ensuite l'exercice des vertus morales, particulièrement des quatre vertus cardinales qui ordonnent toute la vie affective. La tempérance modère les plaisirs sensibles et règle l'appétit concupiscible. La force affermit l'âme dans la poursuite du bien ardu et gouverne l'appétit irascible. La prudence discerne les moyens justes d'agir selon les circonstances. La justice maintient la volonté dans la rectitude malgré les sollicitations passionnelles.
Moyens Ascétiques et Spirituels
La tradition ascétique chrétienne a développé une riche panoplie de moyens pour acquérir l'empire sur les passions. La mortification corporelle (jeûne, veilles, disciplines modérées) affaiblit la véhémence des mouvements sensibles et habitue l'appétit à obéir à la raison. Ces pratiques, toujours maintenues sous la direction d'un guide spirituel sage, ne visent pas à détruire la sensibilité mais à l'assouplir et à la rendre docile.
La fuite des occasions constitue une règle d'or de la sagesse morale. Celui qui connaît les circonstances qui éveillent en lui des passions désordonnées doit les éviter autant que possible. Fuir les occasions prochaines de péché n'est pas lâcheté mais prudence, car nul n'est tenu de s'exposer volontairement à des tentations qu'il sait ne pouvoir vaincre.
La prière constante et le recours aux sacrements, particulièrement la confession fréquente et la communion eucharistique, fortifient l'âme par la grâce et lui donnent la force de résister aux assauts des passions. La vie spirituelle intense crée un contre-poids surnaturel aux sollicitations sensibles et élève l'âme vers les biens divins qui relativisent les plaisirs terrestres.
La méditation de la Passion du Christ et des fins dernières (mort, jugement, enfer, paradis) produit dans l'âme des affections saintes qui contrebalancent les passions désordonnées. La considération fréquente de l'éternité diminue l'attrait des biens temporels et fortifie la résolution de préférer Dieu à toutes choses.
L'Action de la Grâce
Ultimement, la maîtrise parfaite des passions demeure un don de la grâce divine qui transforme intérieurement l'homme. Les dons du Saint-Esprit, particulièrement les dons de force, de conseil et de crainte, confèrent à l'âme une docilité surnaturelle qui lui permet de suivre promptement les motions divines même contre les inclinations passionnelles contraires.
La grâce sanctifiante, en élevant l'âme à la participation de la nature divine, crée en elle de nouvelles inclinations qui s'opposent victorieusement aux mouvements désordonnés de la sensibilité corrompue par le péché originel. L'homme régénéré par la grâce ne perd pas ses passions naturelles, mais il reçoit des forces surnaturelles qui lui permettent de les dominer et de les orienter vers Dieu.
Conclusion Doctrinale
Les passions, loin d'être de simples épiphénomènes psychologiques indifférents à la moralité, constituent une dimension essentielle de l'agir humain dont la théologie morale doit rendre compte. Leur influence sur la liberté et la responsabilité varie considérablement selon qu'elles précèdent ou suivent le jugement de la raison, qu'elles sont subies ou voulues, qu'elles dominent la volonté ou lui obéissent.
La doctrine catholique traditionnelle évite les extrêmes du stoïcisme apathique et du sentimentalisme romantique en maintenant que les passions, créées bonnes par Dieu, blessées par le péché originel, doivent être assumées, purifiées et ordonnées par la raison et la grâce. Cette intégration harmonieuse de toutes les dimensions de la personne humaine constitue l'idéal de la perfection chrétienne où la sensibilité elle-même devient instrument de la charité.