Le don de crainte est le septième et dernier des dons du Saint-Esprit, mentionné par le prophète Isaïe dans sa célèbre énumération des charismes messianiques. Loin d'être une peur servile et tremblante devant un Dieu terrible, ce don surnaturel inspire une révérence filiale, un respect aimant qui préserve l'âme du péché et la maintient dans une humble dépendance envers le Créateur.
Nature du Don de Crainte
La crainte de Dieu, comme don du Saint-Esprit, est une disposition surnaturelle infuse dans l'âme par la grâce sanctifiante. Elle perfectionne la vertu de tempérance en modérant l'orgueil et en inspirant une juste appréhension d'offenser la Majesté divine. Ce don élève l'âme au-dessus des considérations purement naturelles pour lui faire saisir, par une intuition surnaturelle, l'infinie distance qui sépare la créature du Créateur.
Saint Thomas d'Aquin, dans sa Somme Théologique, distingue soigneusement entre la crainte comme don du Saint-Esprit et la crainte ordinaire. Tandis que la crainte naturelle peut être servile, intéressée ou imparfaite, le don de crainte est essentiellement filial et procède de l'amour. Il ne craint pas tant le châtiment de Dieu que la séparation d'avec Lui, comme un enfant redoute moins la punition paternelle que la peine qu'il causerait à son père.
Distinction entre Crainte Servile et Crainte Filiale
L'enseignement traditionnel de l'Église établit une distinction capitale entre deux formes de crainte de Dieu :
La crainte servile est celle de l'esclave qui redoute le châtiment. Elle envisage Dieu principalement comme juge et vengeur, et fuit le péché par peur de l'enfer plutôt que par amour de la vertu. Bien qu'imparfaite, cette crainte n'est pas mauvaise en soi et peut constituer un commencement de conversion. Le Concile de Trente enseigne que la crainte servile peut disposer à la justification, comme un serviteur qui commence à craindre le châtiment avant de parvenir à l'amour.
La crainte filiale, au contraire, est celle de l'enfant qui respecte son père. Elle procède de la charité et craint avant tout d'offenser Dieu par amour pour Lui. Cette crainte ne s'inquiète pas principalement de la peine éternelle, mais de la séparation d'avec le Bien-Aimé. Elle est inséparable de la charité et demeure même dans la patrie céleste, où les bienheureux gardent un respect révérenciel de la Majesté divine, bien qu'ils soient délivrés de toute crainte du châtiment.
Le don de crainte correspond à cette crainte filiale perfectionnée par l'action surnaturelle du Saint-Esprit. Il nous fait percevoir Dieu non comme un tyran redoutable, mais comme un Père infiniment bon dont l'offense serait le plus grand des malheurs.
Effets du Don de Crainte
Le don de crainte produit dans l'âme plusieurs effets admirables qui contribuent à sa sanctification :
Fuite du Péché
L'effet premier et principal du don de crainte est de détourner l'âme du péché. Par une lumière surnaturelle, il fait saisir l'énormité de l'offense faite à Dieu par le moindre péché véniel. Là où la crainte naturelle pourrait tolérer de petites fautes, le don de crainte inspire une vigilance extrême et un soin jaloux de ne rien faire qui puisse déplaire à Dieu.
Cette fuite du péché s'étend à toutes ses occasions. Le don de crainte rend l'âme prudente et circonspecte, lui faisant éviter non seulement le mal lui-même, mais tout ce qui pourrait y conduire. Il inspire la mortification des sens, la garde du cœur, la vigilance contre les premières tentations.
Humilité Profonde
Le don de crainte est intimement lié à la vertu d'humilité. En faisant contempler la grandeur infinie de Dieu, il révèle par contraste la petitesse radicale de la créature. Cette connaissance expérimentale de notre néant devant Dieu engendre une humilité profonde et sincère, bien éloignée de toute fausse modestie.
L'âme mue par le don de crainte reconnaît que tout ce qu'elle possède de bon vient de Dieu seul, et que livrée à elle-même, elle ne peut que déchoir. Cette conscience de sa fragilité la maintient dans une défiance salutaire d'elle-même et une confiance totale en Dieu. Elle comprend la parole de l'Apôtre : "Que celui qui croit être debout prenne garde de ne pas tomber" (1 Co 10, 12).
Détachement des Biens Terrestres
Le don de crainte produit également un saint détachement des créatures et des biens de ce monde. En faisant goûter la transcendance divine, il fait apparaître toutes les réalités créées dans leur relativité et leur fragilité. L'âme comprend que s'attacher aux créatures au détriment du Créateur serait une folie insensée.
Ce détachement ne conduit pas à mépriser les créatures, qui sont bonnes puisque sorties des mains de Dieu, mais à les ordonner à leur vraie fin. Il inspire la pauvreté d'esprit, qui est la première béatitude évangélique : "Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux" (Mt 5, 3).
Le Don de Crainte et la Béatitude des Pauvres en Esprit
La théologie mystique traditionnelle associe chaque don du Saint-Esprit à une béatitude évangélique correspondante. Le don de crainte produit naturellement la béatitude des pauvres en esprit.
Cette pauvreté spirituelle ne consiste pas nécessairement dans le dénuement matériel, bien que celui-ci puisse y disposer. Elle est avant tout une attitude intérieure de détachement, d'abandon confiant à Dieu, de reconnaissance de notre indigence radicale. Le pauvre en esprit ne s'appuie pas sur ses propres forces, ses mérites ou ses possessions, mais met toute sa confiance en Dieu seul.
Le don de crainte engendre cette pauvreté en révélant à l'âme son néant devant Dieu. Consciente de sa fragilité et de sa dépendance totale, l'âme s'abandonne entre les mains du Père céleste avec la simplicité d'un petit enfant. Elle réalise la parole du Christ : "Sans moi, vous ne pouvez rien faire" (Jn 15, 5).
La récompense promise aux pauvres en esprit est le royaume des cieux. Dès cette vie, l'âme qui vit dans cette pauvreté spirituelle possède Dieu comme son unique trésor. Elle anticipe la béatitude éternelle par la paix et la joie qui découlent de l'abandon total à la Providence divine.
Nécessité du Don de Crainte pour la Perfection
Bien que le don de crainte soit le dernier dans l'énumération d'Isaïe, il n'est nullement le moins important. Au contraire, il constitue le fondement de l'édifice spirituel. L'Écriture affirme : "Le commencement de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur" (Pr 9, 10).
Sans le don de crainte, l'âme risquerait de tomber dans la présomption, ce péché contre l'espérance qui consiste à présumer de la miséricorde divine au point de négliger les moyens de salut. Le don de crainte maintient l'équilibre entre une confiance filiale en Dieu et une vigilance constante contre le péché.
Les saints ont toujours manifesté un degré éminent du don de crainte. Plus ils progressaient dans la sainteté, plus ils se reconnaissaient pécheurs devant Dieu. Cette apparente contradiction s'explique par la lumière surnaturelle qui leur faisait voir l'infinie sainteté de Dieu et, par contraste, leurs propres imperfections. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, dans sa "petite voie", illustre admirablement cette pauvreté spirituelle issue du don de crainte.
Culture du Don de Crainte
Comme tous les dons du Saint-Esprit, le don de crainte se développe par la fidélité à la grâce et la pratique des vertus correspondantes. Plusieurs moyens peuvent aider à cultiver ce don précieux :
La méditation de la grandeur de Dieu nourrit le respect révérenciel. Contempler la majesté divine telle qu'elle se révèle dans la création, dans l'Écriture et surtout dans le mystère de la Rédemption, élève l'âme au-dessus d'elle-même et inspire l'adoration.
La méditation de notre néant et de notre dépendance radicale envers Dieu dispose à l'humilité. Reconnaître que nous ne sommes rien par nous-mêmes, que nous tenons tout de la bonté divine, engendre une humble gratitude.
La pratique de l'humilité dans les actes quotidiens prépare le terrain au don de crainte. Accepter les humiliations, reconnaître ses fautes, se défier de son propre jugement, chercher la dernière place : autant d'exercices qui disposent l'âme à recevoir cette grâce.
L'invocation du Saint-Esprit est le moyen le plus direct. Puisque les dons sont ses dons, c'est à Lui qu'il faut les demander avec instance et confiance. La prière traditionnelle "Veni Creator Spiritus" implore ces charismes divins.
Conclusion
Le don de crainte, loin d'être une terreur servile, est une grâce sublime qui perfectionne notre relation filiale avec Dieu. Il nous fait voir Dieu comme un Père infiniment bon et respectable, dont l'offense serait notre plus grand malheur. Il engendre l'humilité, le détachement, la pauvreté d'esprit et la vigilance contre le péché.
Dans notre époque marquée par l'orgueil humain et la présomption, le don de crainte est plus nécessaire que jamais. Il nous rappelle notre condition de créatures dépendantes, nous préserve de la suffisance et nous maintient dans une humble docilité à l'Esprit Saint. Avec les autres dons, il conduit l'âme à la perfection de la charité et à l'union transformante avec Dieu.
Que l'Esprit Saint daigne répandre abondamment ce don dans les cœurs des fidèles, afin que tous marchent dans la crainte du Seigneur et parviennent à la béatitude promise aux pauvres en esprit !