Introduction
L'oraison d'union, que Thérèse d'Avila place dans les cinquièmes demeures du Château intérieur, représente un degré plus haut de l'union transformante avec Dieu. Tandis que dans les quatrièmes demeures la quiétude était douce et savourueuse, dans les cinquièmes demeures, l'union devient totale, radicale, presque absolue. C'est ici que s'accomplit pleinement la mort mystique du "je" propre et l'émergence d'une nouvelle vie vécue en union transformante avec le Christ ressuscité.
Cette oraison se caractérise par une suspension pratiquement complète de tous les opérations des facultés – entendement, mémoire, volonté, imagination – et une union si totale avec Dieu qu'il n'existe, pour la conscience de l'âme, aucune distinction entre elle et Dieu. C'est le début de ce que les mystiques appellent l'union transformante consommée, l'état où l'âme "ne fait qu'un" avec Dieu en réalité expérientielle.
La Suspension des Facultés dans l'Union
Ce qui distingue essentiellement l'oraison d'union de la quiétude des quatrièmes demeures, c'est le degré auquel les facultés de l'âme demeurent inactives. Dans la quiétude, la volonté était unie à Dieu dans un repos passif, mais l'âme restait consciente de cette union. Elle pouvait, après l'oraison, se souvenir de ce qui était survenu.
Dans l'oraison d'union proprement dite, il ne reste pratiquement rien de cette conscience duelle. L'entendement cesse totalement de former des pensées. La mémoire demeure entièrement passive. La volonté est si complètement absorbée dans la volonté divine qu'on ne peut dire que l'âme veuille proprement; c'est plutôt que Dieu seul veut. L'imagination, ce vagabond habituel de l'esprit, demeure complètement silencieuse.
Thérèse décrit ce phénomène remarquable d'une manière que le lecteur moderne peut trouver surprenante. Lorsque l'âme émerge de cette oraison, il lui est impossible de rapporter ce qui s'est passé précisément. L'âme ne peut dire si elle a pris beaucoup de temps ou peu, si des pensées sont survenues ou si elle a demeuré dans un vide absolu. C'est comme si l'âme, pendant cet intervalle, cessait d'être elle-même et devenait entièrement autre.
La Durée et les Effets de l'Union
Thérèse note que l'oraison d'union, contrairement à ce qu'on pourrait attendre, n'est généralement pas très prolongée. Elle dure typiquement quelques minutes, rarement plus d'une demi-heure. Cependant, bien que brève, cette union opère des transformations dans l'âme qui pourraient exiger mois ou années d'effort ascétique ordinaire pour accomplir.
Après l'oraison d'union, l'âme émergent éprouve des phénomènes remarquables. Premièrement, il y a un sentiment de certitude absolue, une certitude qui ne repose sur aucun raisonnement discursif mais qui est, selon Thérèse, plus assurée qu'aucune connaissance terrestre. Cette certitude concerne la réalité de l'union, la présence de Dieu, la validité de l'amour divin.
Deuxièmement, il y a une transfiguration complète de l'âme. Bien que physiquement inchangée, l'âme est intérieurement renaissance. Ses capacités spirituelles sont augmentées. Elle voit les choses créées sous un nouvel éclairage – non pas comme objet de désir ou de possession, mais comme reflets ténus de la beauté et de la bonté divines.
Troisièmement, il y a une charité brûlante et débordante. L'âme qui a goûté l'union avec Dieu n'est plus capable de s'enfermer dans un amour privé pour Dieu seul. Cet amour s'épanche nécessairement vers l'humanité entière. L'âme désire ardente la conversion de tous les pécheurs, le salut de toutes les âmes, l'édification de l'Église du Christ.
Signes de la Véritable Union
Thérèse, qui a elle-même reçu des grâces mystiques remarquables et qui a dirigé spirituellement de nombreuses âmes, propose plusieurs critères pour discerner la véritable oraison d'union des contrefaçons ou des états psychologiques confondus avec la mystique.
Le premier signe est la suspension complète et involontaire des facultés. Cette suspension ne doit pas être forcée par un effort de concentration, mais doit survenir comme une action prépondérante de Dieu. Si l'âme doit produire un effort considérable pour "atteindre" cet état, il ne s'agit probablement pas de la véritable union.
Le deuxième signe est l'absence complète de peur ou de perturbation. Bien que l'oraison d'union soit extraordinaire, elle ne produit pas de peur ou d'anxiété. L'âme se sent au contraire en sécurité absolue, accueillie par une bonté infinie.
Le troisième signe, et le plus infaillible, est le changement remarquable produit dans la vie morale et spirituelle de l'âme. Une âme qui goûte vraiment l'oraison d'union doit montrer une croissance prodigieuse en humilité, charité, vertu morale et détachement des réalités terrestres. Une personne qui prétendrait avoir des expériences mystiques extraordinaires mais dont la vie morale restait médiocre se tromperait elle-même ou serait trompée.
L'Expérience du Néant Divin
L'une des expériences les plus profonde et les plus transformatrice qui accompagnent l'oraison d'union est la prise de conscience extrême du "néant" divin – non une théorie intellectuelle, mais une expérience qui transperce jusqu'au cœur.
Lorsque l'âme demeure dans l'oraison d'union, enveloppée en Dieu, elle devient consciente que tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle peut faire, toute sa grandeur ou excellence relatives, sont moins que rien en face de l'infinité de Dieu. Ce n'est pas un jugement moral sur son péché – bien que cela aussi devient plus clair – mais une perception métaphysique simple : la créature est néant; Dieu seul existe véritablement.
Paradoxalement, cette connaissance du néant ne plonge pas l'âme dans la désespérance, mais dans une joie pure et inconditionnelle. Car simultanément avec la découverte de son néant, l'âme réalise que ce néant même est aimé de Dieu infiniment, que ce néant lui-même subsiste dans l'Être divin. Dieu aime la créature – l'âme particulière – non parce qu'elle a quelque excellence propre, mais simplement par sa bonté infinie.
Les Purifications Ultimes et les Souffrances
Parallèlement à ces états d'union bienheureuse, l'âme qui progresse vers les demeures plus intérieures du Château intérieur doit traverser des purifications intenses et souvent douloureuses.
Premièrement, il y a une purification des appuis humains. Dieu, graduellement, retire tous les supports terrestres sur lesquels l'âme reposait : les amis, les consolations spirituelles, même la santé physique. L'âme se trouve isolée, dépourvue de tout, incapable de se conforter avec ses accomplissements ou ses vertus.
Deuxièmement, il y a une expérience croissante de la ténèbre mystique. Ce qu'on appelle la "nuit obscure" (en particulier dans les sixièmes demeures, mais dont les préfigurations commencent ici) est une absence apparente de Dieu qui atteint l'âme aux profondeurs. Loin des consolations d'avant, l'âme ne sent que l'obscurité, l'absence, l'abandonment.
Ces souffrances, bien que terribles, sont les instruments de la purification la plus complète. Elles destroyent les derniers résidus du propre moi qui s'accrochaient à l'âme. Elles opèrent une liberation définitive, un dépouillement total qui rend l'âme un vase entièrement vide, entièrement disponible pour la présence de Dieu.