Introduction
Le mariage spirituel, que Thérèse d'Avila situe dans les septièmes demeures du Château intérieur, représente le sommet absolu de l'union mystique possible à un âme vivant dans le corps mortel. C'est le point culminant de toute la spiritualité carmélitaine, le but ultime de la vie contemplative, la consommation de ce long voyage que l'âme entreprend en pénétrant progressivement dans les demeures intérieures du château de l'âme.
À ce stade final et suprême, l'âme ne jouit plus seulement de contacts périodiques avec Dieu, ni même de la quiétude ou de l'union passagère. Elle demeure en union permanente, stable, transformante avec son Époux divin. Le mariage spirituel est irréversible; il ne peut jamais être rompu. L'âme vit désormais une vie nouvelle, une vie participative à la vie même de la Trinité sainte.
La Nature du Mariage Spirituel
Le mariage spirituel diffère essentiellement de tous les états mystiques antérieurs en ceci qu'il est permanent, constitutif de toute l'existence ultérieure de l'âme. Tandis que les états antérieurs survenaient et se retiraient, laissant l'âme à nouveau dans des intermittences, le mariage spirituel établit une union qui persiste continuellement, transformant toutes les activités quotidiennes de l'âme.
Thérèse emploie l'image du mariage terrestre pour éclairer cette réalité mystique. Dans le mariage terrestre, deux personnes distinctes deviennent "une seule chair", bien que demeurant deux personnes. De la même manière, dans le mariage spirituel, l'âme et Dieu demeurent distincts dans leur essence – la créature reste créature, et Dieu reste Dieu – mais ils deviennent si profondément unis que les deux volontés ne sont plus qu'une seule volonté, les deux amours ne sont plus qu'un seul amour.
Cette union n'est pas une absorption où l'âme cesse d'exister ou perd son identité. Au contraire, l'âme trouve son identité véritable uniquement dans cette union. Elle demeure elle-même, avec sa personnalité, son histoire, son inexpérience, mais elle est entièrement transformée, complètement repolarisée autour du centre divin.
Les Septièmes Demeures et la Vie Unitaire
Les septièmes demeures représentent le point le plus intérieur du château, le centre même où réside la Divinité. Thérèse décrit comment, après le ravissement au cœur du château opéré par l'oraison d'union, l'âme demeure finalement fixée et établie en cet endroit central.
Ce qui caractérise les septièmes demeures, c'est que toute séparation ou intermittence disparaît. Tandis que les demeures antérieures connaissaient des alternances – moments de consolation suivis de ténèbres, moments d'union suivis de séparation – les septièmes demeures connaissent une stabilité permanente. L'âme vit constamment, perpétuellement en présence de Dieu, et cette présence transforme chaque instant de sa vie.
Cette permanence n'implique pas l'absence de travail ou d'action extérieure. Au contraire, Thérèse insiste fortement que l'âme qui a atteint le mariage spirituel ne devient pas inactive ou inutile. Bien au contraire, son action est infiniment plus fruitueuse et efficace. Mais cette action procède maintenant d'une source nouvelle – non plus de l'effort de la créature, mais de l'action de Dieu opérant à travers la créature unie à lui.
Union et Distinction Maintenues
Un point critique dans la compréhension du mariage spirituel est que l'union ne détruit pas la distinction des natures. Thérèse, avec une rigueur théologique admirable, insiste sur ce fait. L'âme ne devient jamais Dieu. L'âme ne participe pas à la nature divine au sens de la transformation en Dieu. Cependant, elle participe à la vie divine d'une manière si intime que la distinction devient pratiquement imperceptible pour la conscience de l'âme.
La meilleure analogie est celle de la relation entre le fer rouge et le feu. Lorsque le fer est chauffé au rouge dans le feu, les deux conservent leur distinct nature – le fer demeure fer, le feu demeure feu – mais le fer, transformé par le feu, agit maintenant comme du feu. On peut le dire "de feu" bien qu'il soit du fer.
De la même manière, l'âme en mariage spirituel demeure elle-même – une créature, finie, limitée, peccable en elle-même – mais transformée par l'union si totale avec Dieu qu'elle vit maintenant comme Dieu, agit maintenant comme Dieu, aime maintenant comme Dieu. Cette distinction maintenue est importante pour éviter les hérésies du panthéisme ou de l'absorption mystique.
La Cessation de l'Intermittence et la Permanence
L'une des joies suprêmes du mariage spirituel est que l'intermittence entre présence et absence de Dieu cesse complètement. Au cours de toutes les demeures antérieures, l'âme connaissait des moments de ravissement ou de quiétude suivis de moments de sécheresse ou d'abandon apparent. Cette alternance était elle-même une forme de souffrance, bien que salutaire.
Dans les septièmes demeures, cette alternance disparaît. L'âme ne craint plus le retrait de la consolation divine, car elle a compris que la consolation n'était jamais le véritable bien. Le véritable bien est l'union elle-même, et cette union est désormais permanente.
Thérèse décrit comment, après son mariage spirituel, elle jouissait d'une paix inaltérable. Même lorsque des tribulations externes s'abattaient sur elle, même lorsque la maladie torturait son corps, même lorsque l'incompréhension ou la calomnie la frappait, elle demeurait en possession d'une paix profonde qui procédait de l'union indissoluble avec Dieu.
Transformation et Assimilation à la Vie Trinit
Le mariage spirituel opère dans l'âme une transformation qui dépasse la compréhension ordinaire. C'est ce que les mystiques appellent parfois la "déification" ou "l'assimilation à Dieu", bien que ces termes doivent être compris correctement.
L'âme n'est jamais transformée en Dieu au sens de perdre sa contingence ou sa finitude. Mais elle est transformée de telle sorte qu'elle vit maintenant la vie trinaire elle-même. Elle participe à la connaissance par laquelle le Père connaît le Fils, à l'amour par lequel le Père et le Fils s'aiment en l'Esprit-Saint.
Cette participation a des effets remarquables. L'âme comprend, dans une illumination mystique constant, les mystères divins non conceptuellement mais par une connaissance vivante qui dépasse tout concept. Elle aime Dieu non seulement d'une volonté consciente, mais avec une affection qui émane de la profondeur même de son être.
La Vie Apostolique et le Fruit Spirituel
Contrairement à une erreur commune, le mariage spirituel ne rend pas l'âme oisive ou égoïstement absorbée en Dieu. Bien au contraire, Thérèse insiste que c'est justement parce que l'âme est complètement unie à Dieu que son apostolat devient infiniment fécond.
L'âme en mariage spirituel devient un instrument de Dieu pour le salut des âmes. Toutes ses actions, tout ce qu'elle dit ou fait, tout ce qu'elle souffre, devient imprégné d'une efficacité surnaturelle. Elle intercède continuellement pour l'Église et pour le monde, et ses prières ne demeurent jamais sans fruit.
Thérèse elle-même, malgré la contemplation exaltée que lui accordait Dieu, ne cessa jamais d'être active dans la réforme du Carmel. Elle fondait des nouveaux monastères, corrigeait les abus, gouvernait les communautés religieuses. Cela démontre que l'union transformante à Dieu produit non l'inertie mais une activité infiniment plus féconde que ne pourrait jamais la produire le zèle naturel.
La Demeure Définitive
Les septièmes demeures constituent définitivement la demeure de l'âme. L'âme ne peut plus tomber de cet état. Bien qu'elle demeure dans le péché véniel possible et dans l'imperfection, elle ne peut plus se séparer de Dieu de manière à rompre le mariage spirituel. Cette stabilité définitive apporte une paix inébranlable.
Cela ne signifie pas que l'âme n'expérimentera plus jamais de souffrance. Loin de là, les grandes âmes en mariage spirituel souffrent souvent plus que jamais, car toute incapacité à glorifier Dieu ou tout manquement au service divin devient une douleur aigu. Cependant, cette souffrance ne détruit jamais la paix fondamentale qui procède de l'union permanente.
Eschatologie et Consommation Éternelle
Thérèse souligne que même le mariage spirituel dans cette vie n'est pas la consommation ultime. L'âme demeurera toujours en exil dans le corps mortel, séparée de la vision béatifique directe de Dieu. C'est seulement dans l'éternité, après la mort et dans le ciel, que le mariage spirituel sera pleinement consommé.
Cependant, le mariage spirituel dans cette vie est déjà une participation à la béatitude éternelle. L'âme goûte ici-bas, d'une manière voilée mais certaine, ce qui sera sa éternelle jouissance. Le mariage spirituel est le ciel venu sur la terre, la vie éternelle vécue en exil dans le temps.
Lorsque l'âme quittera le corps et se tiendra face à face devant le trône de Dieu, elle reconnaîtra que l'union qu'elle a connue sur la terre était l'anticipation, la première communion avec ce dont elle jouira éternellement. Le mariage spirituel sur la terre est une arrhes, une promesse, un gage du mariage éternel au ciel.