Introduction
Les fiançailles spirituelles, que Thérèse d'Avila situe dans les sixièmes demeures du Château intérieur, représentent un état de vie mystique d'une profondeur et d'une complexité remarquables. À ce stade, l'âme a dépassé l'oraison d'union des cinquièmes demeures et se prépare à la consommation suprême du mariage spirituel. Cependant, cet intervalle des fiançailles est marqu par des souffrances extraordinaires et des joies extraordinaires, des purifications radicales et des consolations infinies.
Ce qui caractérise cette station mystique, c'est une alternance déconcertante entre des états extrêmes : la présence sensible de Dieu coexiste avec son absence apparente; les joies déchirantes du cœur transpercé d'amour coexistent avec la ténèbre et la désolation. Les fiançailles spirituelles constituent le dernier grand combat entre le reste du vieil "ego" mortifié et l'action toujours plus complète de Dieu transformant l'âme.
La Signification Symbolique des Fiançailles
Thérèse utilise l'image des fiançailles avec grande sagacité théologique. Entre fiançailles et mariage, il existe un lien profond : les fiançailles promettent le mariage, elles en sont la préparation. Or, spirituellement, les fiançailles entre l'âme et Dieu signifient l'engagement définitif de l'une envers l'autre, accompagné cependant de la séparation que toute vie terrestre entraîne.
Les fiançailles spirituelles impliquent une promesse mutuelle d'amour absolue et irréversible. L'âme se promet entièrement à Dieu, sans aucune réserve, sans aucun retour en arrière possible. Dieu de sa part manifeste son engagement ineffable envers l'âme, lui promettant la consommation ultime du mariage.
Cette promesse n'est pas faite théoriquement ou abstraitement, mais est scellée par des expériences profondément sensibles. Dieu se révèle à l'âme d'une manière tellement palpable, tellement réelle, que l'âme ne peut douter que l'Amour infini s'est épris d'elle personnellement et l'a élue pour une union unique.
Les Phénomènes Mystiques des Sixièmes Demeures
Les sixièmes demeures sont célèbres pour les phénomènes extraordinaires qui y accompagnent la vie mystique. Thérèse elle-même a expérimenté nombre de ces phénomènes et les rapporte avec une honnêteté méticuleuse.
L'un des phénomènes les plus remarquables est celui de la transverbération du cœur. Cette expérience consiste en une sensation extrêmement physique d'une flèche brûlante pénétrant le cœur, y laissant une blessure d'amour. Cette blessure est accompagnée de douleur exquise entrelacée d'une douceur indicible. Thérèse décrit comment cette expérience l'a tellement transformée qu'elle en portait les effets permanents : un cœur transpercé d'amour pour Dieu.
Un autre phénomène est celui des ravissements et des enlèvements extatiques. L'âme est soudainement ravie hors d'elle-même, transportée vers Dieu avec une violence et une complétude telles que le corps peut demeurer immobile pendant des heures, apparemment mort ou insensibilisé. Les ravissements authentiques sont accompagnés d'une certitude de la présence de Dieu et d'une transformation de l'âme qui défie toute explication naturelle.
Il y a aussi les visions intellectuelles, où l'âme ne voit rien avec les yeux du corps ou même de l'imagination, mais voit intérieurement et d'une manière absolument certaine l'essence de ce que Dieu veut lui montrer. Ces visions ont une réalité et une autorité que les mots ne peuvent exprimer.
Les Souffrances Intenses et Purifications Radicales
Parallèlement à ces phénomènes extraordinaires, et souvent plus intenses qu'eux, surviennent des souffrances tout aussi extraordinaires. Ces souffrances ne sont pas le fruit de la culpabilité ou de la conscience du péché (bien que l'âme soit toujours consciente de ses imperfections), mais plutôt la manifestation d'une absence de Dieu qui est elle-même une forme d'intense souffrance spirituelle.
La plus grande souffrance est celle de la "nuit obscure" – le retrait apparent de toute consolation divine. Tandis que dans les demeures antérieures, l'âme jouissait au moins des dégustations de la présence divine, ici elle peut être plongée dans une obscurité complète où Dieu semble non seulement absent mais inexistant, où toute l'Église et toute la foi semblent fondées sur une illusion.
Thérèse décrit comment, dans certaines de ces nuits, elle était tentée de croire que Dieu n'existait pas, que la vie religieuse était un mensonge. Ces pensées blasphatoires terrifiaient son âme fidèle, et elle les rejetait avec violence, tout en étant incapable d'éloigner l'obscurité mentale qui les avait engendrées.
Il y a aussi des souffrances physiques extraordinaires. Le corps souffre avec l'âme de mystérieuses maladies, de douleurs sans explication médicale, de paralysies temporaires. Ces souffrances ne sont pas des châtiments, mais des instruments de la purification ultime et de l'assimilation de la croix du Christ.
Le Cœur Transpercé et l'Amour Brûlant
Au cœur des fiançailles spirituelles se trouve l'expérience de ce que Jean de la Croix appellerait la "blessure d'amour" et ce que Thérèse décrit comme l'épée de feu qui transperce le cœur.
Cet amour brûlant est absolument irréformable. L'âme ne peut plus vivre sans Dieu, ne peut plus diriger ses affections vers quoi que ce soit d'autre. Cet amour est un supplice et un ravissement entrelacés. L'âme souffre d'une passion ardente pour l'union consommée avec Dieu, en même temps qu'elle jouit d'une certitude que cette union vient, que rien ne peut séparer l'âme de l'Amour qui l'a élue.
Cet amour transforme l'âme entièrement. Elle ne peut plus vivre en elle-même; elle ne peut parler que de Dieu, elle ne peut penser qu'à Dieu, elle ne peut agir que pour la gloire de Dieu. Les occupations ordinaires de la vie deviennent intolérablement insipides. Manger, dormir, converser deviennent des nécessités douloureuses qui interrumpent l'absorption de l'âme en Dieu.
L'Intervalle Douloureux Entre Fiançailles et Mariage
Un aspect crucial des fiançailles spirituelles est qu'elles ne sont pas la fin définitive de la vie mystique, mais plutôt une préparation intensifiée pour le mariage spirituel. Cet intervalle peut durer des années – Thérèse elle-même a longtemps demeuré dans cet état avant la consommation du mariage spirituel.
Pendant cet intervalle, l'âme demeure dans un état d'attente anxieuse. Elle sait que son Époux vient, que le mariage est certain, et pourtant la séparation persiste. Cette séparation prolongée devient elle-même un instrument de purification. L'âme ne peut se reposer ni en ses propres accomplissements ni même dans la certitude des fiançailles; elle est continuellement poussée plus loin, plus profondément dans l'abandon à la volonté de Dieu.
Thérèse décrit comment elle a souffert pendant cet intervalle. Elle voulait mourir pour être finalement unie à Dieu corporellement dans l'éternité, ou du moins être unie à lui en mariage spirituel dans cette vie. Mais chaque jour apportait un report, une prolongation de cette agonie douce.
Préparation du Mariage Spirituel
Cependant, cette souffrance n'est pas injustifiée. Elle opère dans l'âme une purification si complète, une destruction si radicale du propre moi, qu'à la fin la consommation du mariage spirituel devient possible.
Au cours des fiançailles, toute velléité de volonté propre est anéantie. L'âme ne désire plus rien d'elle-même; elle ne cherche plus ses propres satisfactions. Elle a appris par l'expérience amère que tout ce qui n'est pas Dieu demeure vide, insipide, insignifiant. Elle a expérimenté que le seul vrai bien est l'union à Dieu.
Par les purifications terribles, l'âme devient finalement apte à recevoir l'union permanente et transformante du mariage spirituel. Elle est devenue un vase entièrement purifié, entièrement disponible, entièrement capable de contenir l'infinité de Dieu.