Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 3
Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 3 : De la vie intérieure et de la consolation divine
Introduction
Le mépris des honneurs terrestres constitue un enseignement central de l'Imitation de Jésus-Christ et de toute la tradition spirituelle catholique. Dans un monde obsédé par la reconnaissance, la réputation et la gloire humaine, cet enseignement apparaît d'une actualité saisissante. Thomas a Kempis, dans le troisième livre consacré à la vie intérieure, invite l'âme chrétienne à se libérer de la tyrannie de l'opinion humaine pour ne chercher que la gloire qui vient de Dieu seul.
Le contexte de la vie spirituelle
Le mépris des honneurs terrestres s'inscrit dans la grande tradition du contemptus mundi, le mépris du monde, non pas entendu comme haine de la création divine, mais comme détachement de tout ce qui éloigne de Dieu. Les honneurs humains, par leur pouvoir de séduction et leur capacité à nourrir l'orgueil, figurent parmi les obstacles majeurs à la vie spirituelle authentique. Ils constituent l'une des trois concupiscences dénoncées par saint Jean : la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l'orgueil de la vie.
Nature des honneurs terrestres
Définition et formes
Les honneurs terrestres désignent toutes les formes de reconnaissance, de considération et de gloire que les hommes peuvent accorder à leurs semblables. Ils se manifestent sous diverses formes : titres et dignités, positions sociales élevées, réputation flatteuse, louanges et compliments, célébrité et renommée, prestige intellectuel ou artistique. Dans tous les cas, ils consistent en une estime extérieure fondée sur des critères humains et temporels.
Leur caractère illusoire
Les honneurs terrestres sont essentiellement illusoires et trompeurs. Ils reposent sur l'opinion changeante et capricieuse des hommes, qui louent aujourd'hui ce qu'ils blâmeront demain. L'histoire offre d'innombrables exemples de personnes portées aux nues puis précipitées dans l'opprobre. Cette instabilité révèle la vanité fondamentale de ces honneurs qui n'ont aucune consistance réelle ni valeur éternelle.
La distinction avec l'honneur légitime
Il convient de distinguer le mépris des honneurs terrestres de l'indifférence à l'égard de tout honneur légitime. L'Église enseigne qu'il existe un honneur véritable, fondé sur la vertu et ordonné à la gloire de Dieu. Rendre honneur à la sainteté, respecter l'autorité légitime, reconnaître le mérite authentique sont des devoirs de justice. Ce que condamne la spiritualité chrétienne, c'est la recherche des honneurs pour eux-mêmes, la complaisance dans l'estime humaine, l'attachement désordonné à la réputation.
Pourquoi mépriser les honneurs terrestres
Ils nourrissent l'orgueil
La raison principale du mépris des honneurs réside dans leur tendance à alimenter l'orgueil, le premier des péchés capitaux et la racine de tous les autres. L'âme qui jouit des honneurs se complaît en elle-même, s'attribue les dons de Dieu comme des mérites personnels, et s'élève au-dessus des autres. Cet orgueil spirituel est le plus subtil et le plus dangereux car il peut se dissimuler sous les apparences de la vertu.
Ils détournent de Dieu
Les honneurs terrestres détournent le cœur de sa fin ultime qui est Dieu. L'âme attachée à l'estime humaine cherche à plaire aux hommes plutôt qu'à Dieu, adapte sa conduite aux jugements du monde plutôt qu'aux exigences de l'Évangile. Comme l'enseigne le Christ : "Comment pouvez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres et ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique?" (Jn 5, 44). La recherche des honneurs humains et celle de la gloire divine s'excluent mutuellement.
Ils rendent esclave
L'attachement aux honneurs crée une véritable servitude. L'âme devient prisonnière de l'opinion d'autrui, constamment préoccupée de sa réputation, anxieuse du jugement des autres, craignant le mépris et la critique. Cette dépendance psychologique et spirituelle détruit la liberté intérieure, l'une des marques de l'enfant de Dieu. Le vrai chrétien doit être libre face aux louanges comme face aux blâmes.
Ils sont source de souffrance
La quête des honneurs engendre inévitablement la souffrance. Déception quand on ne les obtient pas, jalousie envers ceux qui les reçoivent, crainte de les perdre quand on les possède, amertume quand ils sont retirés. Cette souffrance est d'autant plus vaine qu'elle porte sur des biens sans valeur réelle et sans rapport avec le bonheur véritable.
L'enseignement du Christ
L'exemple de l'humilité divine
Le Christ lui-même est le modèle parfait du mépris des honneurs terrestres. Lui qui, étant de condition divine, s'est anéanti, prenant la condition d'esclave et devenant semblable aux hommes (Ph 2, 6-7). Né dans une étable, vivant dans l'obscurité de Nazareth pendant trente ans, entouré de disciples sans culture ni prestige social, mourant de la mort la plus ignominieuse sur une croix entre deux brigands : toute la vie du Sauveur manifeste le rejet des honneurs mondains.
Les paroles évangéliques
Les enseignements du Christ sur cette question sont nombreux et sans ambiguïté. "Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé" (Mt 23, 12). "Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour être vus d'eux" (Mt 6, 1). "Lorsque vous avez fait tout ce qui vous était commandé, dites : nous sommes des serviteurs inutiles" (Lc 17, 10). Le Christ dénonce particulièrement l'hypocrisie des pharisiens qui recherchaient les premières places et aimaient à être salués sur les places publiques.
La béatitude des humbles
Dans les Béatitudes, le Christ proclame bienheureux non pas ceux qui sont honorés, mais ceux qui sont pauvres en esprit, doux, persécutés pour la justice. Le bonheur véritable ne se trouve pas dans l'estime des hommes mais dans l'union à Dieu et la pratique de la vertu. Cette inversion radicale des valeurs mondaines caractérise l'Évangile.
Comment pratiquer ce mépris
L'humilité du cœur
Le fondement du mépris des honneurs est l'humilité, vertu qui consiste à se connaître tel qu'on est devant Dieu. L'humble reconnaît sincèrement sa petitesse, ses défauts, ses péchés. Il sait que tout bien en lui vient de Dieu et que, de lui-même, il n'a que le néant et le péché. Cette connaissance de soi détruit à la racine le désir des honneurs car elle révèle qu'on ne mérite en réalité que le mépris.
La fuite des occasions
La prudence spirituelle recommande de fuir, dans la mesure du possible, les occasions d'honneur. Rechercher l'obscurité plutôt que la célébrité, les tâches humbles plutôt que les postes en vue, le silence plutôt que les discours publics. Cette fuite n'est pas lâcheté mais sagesse, car elle protège l'âme contre la tentation de l'orgueil et préserve l'humilité.
L'acceptation des humiliations
Plus difficile encore que la fuite des honneurs : l'acceptation joyeuse des humiliations. Quand Dieu permet qu'on soit méprisé, critiqué, calomnié, l'âme véritablement détachée des honneurs y voit une grâce et une occasion de ressembler au Christ humilié. Cette acceptation transforme l'humiliation en source de mérites et de progrès spirituel.
Le refus de la vaine gloire
Même dans les œuvres bonnes, l'âme doit veiller à ne pas rechercher la vaine gloire. Faire le bien pour être vu et estimé des hommes, c'est perdre toute la récompense éternelle. L'intention doit être pure : faire le bien uniquement pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, sans considération de l'estime qu'on pourrait en retirer.
La réjouissance du bien d'autrui
Un signe certain de détachement des honneurs consiste à se réjouir sincèrement des honneurs rendus à autrui. Celui qui est vraiment humble ne connaît pas la jalousie, mais se réjouit du bien et de la gloire de son prochain comme de son propre bien. Cette charité fraternelle manifeste que le cœur est libre de l'attachement à l'estime humaine.
Les fruits du mépris des honneurs
La liberté intérieure
Le premier fruit est une liberté merveilleuse. L'âme n'est plus enchaînée par la crainte du jugement humain ni par le désir de plaire au monde. Elle peut suivre sa conscience et la volonté de Dieu en toute circonstance, sans calcul ni compromission. Cette liberté est un avant-goût de la liberté des enfants de Dieu dans la gloire.
La paix de l'âme
Le mépris des honneurs procure une paix profonde. L'âme n'est plus troublée par les vicissitudes de la réputation, les critiques injustes, les jalousies et les rivalités. Indifférente aux louanges comme aux blâmes, elle demeure stable dans sa fidélité à Dieu. Cette paix est infiniment plus précieuse que tous les honneurs du monde.
La croissance en humilité
Mépriser les honneurs et accepter les humiliations fait croître l'humilité, fondement de toutes les vertus. L'humilité vraie attire les grâces divines selon la parole de l'Écriture : "Dieu résiste aux orgueilleux mais donne sa grâce aux humbles" (Jc 4, 6). Plus l'âme s'abaisse, plus Dieu l'élève spirituellement.
L'union à Jésus-Christ
En méprisant les honneurs terrestres, l'âme se conforme au Christ humilié et crucifié. Cette conformité dans l'humiliation conduit à l'union intime avec le Sauveur. Porter les opprobres du Christ, être méprisé avec Lui et pour Lui, constitue l'un des plus grands privilèges de la vie chrétienne et un gage d'union éternelle.
La gloire éternelle
Enfin et surtout, le mépris des honneurs terrestres prépare à la gloire céleste. Selon la logique évangélique du renversement, ceux qui s'humilient sur terre seront exaltés dans l'éternité. Le Christ promet : "Quiconque se sera humilié comme ce petit enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des cieux" (Mt 18, 4). L'humiliation temporelle s'échange contre la gloire éternelle.
Les exemples des saints
Saint François d'Assise
Le Poverello d'Assise, issu d'une famille riche et aisée, renonça volontairement à tous les honneurs du monde. Il se fit le serviteur de tous, vécut dans la pauvreté la plus absolue, et trouva sa joie dans les humiliations. Son baiser au lépreux symbolise son mépris total des conventions sociales et de la réputation humaine.
Saint Jean-Marie Vianney
Le curé d'Ars, conscient de son ignorance et de ses faiblesses, fuyait instinctivement les honneurs. Quand sa réputation de sainteté se répandit et que les foules affluèrent, il tenta plusieurs fois de s'enfuir. Il ne supportait pas les louanges et se considérait sincèrement comme le plus grand pécheur.
Sainte Thérèse de Lisieux
La petite sainte choisit délibérément la voie de l'humilité et de l'obscurité. Elle désirait être oubliée et méprisée, "une petite fleur cachée dans l'herbe". Son désir était de demeurer inconnue, accomplissant de petites choses avec un grand amour, sans rechercher aucune reconnaissance humaine.
Avertissements spirituels
Le danger de l'orgueil spirituel
Un piège subtil guette l'âme qui pratique le mépris des honneurs : l'orgueil spirituel de se croire humble. Se glorifier de son humilité, mépriser intérieurement ceux qui recherchent les honneurs, s'estimer supérieur parce qu'on fuit les distinctions : autant de formes raffinées d'orgueil plus dangereuses que la recherche naïve des honneurs. La vraie humilité est toujours simple et ne se regarde jamais elle-même.
L'équilibre nécessaire
Le mépris des honneurs ne doit pas conduire à une fausse modestie qui refuserait tout service ou toute responsabilité par pusillanimité. L'obéissance peut parfois exiger d'accepter des fonctions qui comportent des honneurs. Dans ce cas, il faut accepter humblement ces honneurs comme une croix, sans les rechercher ni s'y complaire, les portant uniquement pour la gloire de Dieu et le bien des âmes.
Conclusion
Le mépris des honneurs terrestres, tel que l'enseigne l'Imitation de Jésus-Christ, libère l'âme de l'une des plus subtiles servitudes de ce monde. En renonçant à la vaine gloire humaine, le chrétien devient libre de chercher uniquement la gloire qui vient de Dieu, libre d'aimer et de servir sans calcul, libre de souffrir l'opprobre pour le Christ. Cette liberté, fruit de l'humilité profonde, ouvre le cœur aux grâces divines et prépare à la gloire éternelle où Dieu exaltera ceux qui se seront humiliés pour son amour.
Articles connexes
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L'Imitation de Jésus-Christ : Le chef-d'œuvre de la spiritualité chrétienne
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Humilité : La vertu fondamentale de la vie spirituelle
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Orgueil : Le péché capital et ses remèdes
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Vanité : La recherche vaine de la gloire humaine
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Détachement : La liberté intérieure face aux créatures
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Vie cachée : L'obscurité et le silence comme voie spirituelle
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Saint François d'Assise : Le modèle de l'humilité évangélique
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Mortification : La pratique de l'humiliation volontaire