Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 3
Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 3
Introduction
La prière fervente constitue l'âme de la vie spirituelle et le moyen privilégié de communion avec Dieu. Dans le troisième livre de l'Imitation de Jésus-Christ, Thomas a Kempis développe un enseignement profond sur la nécessité et les caractéristiques de la prière animée par la ferveur, c'est-à-dire par un amour ardent de Dieu et un désir intense de son union. Cette prière ne se contente pas d'une récitation machinale de formules, mais engage toute l'âme dans un élan vers le Seigneur.
La nature de la prière
La prière est essentiellement une élévation de l'âme vers Dieu. Saint Jean Damascène la définit comme "l'élévation de l'esprit vers Dieu". Cette définition souligne que la vraie prière n'est pas d'abord une question de paroles, mais d'orientation intérieure vers le Seigneur. L'âme se tourne vers Dieu, se détache des créatures, s'élève au-dessus des préoccupations terrestres pour entrer en dialogue avec son Créateur.
L'importance de la ferveur
La ferveur dans la prière est l'ardeur de l'amour qui anime l'âme priante. Sans cette ferveur, la prière risque de devenir tiède, routinière, voire hypocrite. Le Christ reproche aux Pharisiens de prier des lèvres tandis que leur cœur est loin de Dieu (Mt 15, 8). La ferveur garantit l'authenticité de la prière et lui donne une force d'intercession extraordinaire. "La prière fervente du juste a beaucoup de puissance" (Jc 5, 16).
Les fondements bibliques de la prière
L'enseignement du Christ sur la prière
Jésus-Christ a donné à ses disciples un enseignement magistral sur la prière. Il leur a appris à prier en leur donnant le Notre Père, cette prière parfaite qui récapitule tous les besoins de l'homme et toutes les dimensions de la relation à Dieu. Il a insisté sur la nécessité de prier sans cesse (Lc 18, 1), avec foi (Mt 21, 22), avec persévérance (Lc 11, 5-13), dans le secret (Mt 6, 6), au nom de Jésus (Jn 14, 13-14).
Le Christ lui-même était un homme de prière. Les Évangiles le montrent se retirant à l'écart pour prier, passant des nuits en prière (Lc 6, 12), priant avant les moments décisifs de sa mission. Son exemple est pour nous un modèle et un encouragement. Si le Fils de Dieu lui-même priait avec tant de ferveur, combien plus devons-nous le faire, nous qui avons besoin de tout.
L'invitation à la prière confiante
Le Christ invite ses disciples à prier avec une confiance filiale : "Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira" (Mt 7, 7). Cette invitation manifeste la bonté du Père qui désire être sollicité par ses enfants et qui se plaît à exaucer leurs prières. La prière n'est pas un arrachement pénible de quelques grâces à un Dieu réticent, mais un dialogue confiant avec un Père qui nous aime et désire nous combler de ses bienfaits.
Saint Paul exhorte : "En toute circonstance, priez et suppliez, tout en rendant grâce" (Ph 4, 6). Cette exhortation souligne l'universalité de la prière qui doit accompagner toute notre vie, dans les joies comme dans les peines, dans la prospérité comme dans l'adversité. La prière est le souffle de l'âme, l'atmosphère naturelle du chrétien.
Les formes de la prière fervente
L'adoration
L'adoration est la première forme de prière, celle qui reconnaît la majesté infinie de Dieu et se prosterne devant lui dans un respect religieux. "Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et c'est à lui seul que tu rendras un culte" (Mt 4, 10). L'adoration reconnaît que Dieu est Dieu, qu'il est infiniment au-dessus de nous, qu'il mérite notre hommage absolu. Cette prière est essentiellement désintéressée : elle ne demande rien, elle se contente d'adorer.
L'adoration fervente s'accompagne d'un sentiment profond de la grandeur de Dieu et de notre petitesse. Elle engendre l'humilité et la crainte révérencielle. Les séraphins dans la vision d'Isaïe proclament : "Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu tout-puissant" (Is 6, 3). Cette adoration angélique doit inspirer notre propre prière d'adoration.
L'action de grâces
L'action de grâces est la prière qui reconnaît les bienfaits de Dieu et lui en rend grâces. "Rendez grâces en toute circonstance" (1 Th 5, 18). Cette prière exprime la gratitude de l'âme pour tous les dons reçus : la création, la vie, la rédemption, la grâce sanctifiante, les sacrements, les inspirations intérieures, les bienfaits temporels et spirituels innombrables dont Dieu nous comble.
La ferveur de l'action de grâces naît de la méditation sur les bienfaits divins. Plus nous prenons conscience de tout ce que Dieu a fait pour nous, plus notre reconnaissance s'enflamme. Le lépreux guéri qui revient glorifier Dieu (Lc 17, 15-16) est un modèle de cette gratitude fervente qui devrait animer notre prière.
La demande et la supplication
La prière de demande présente à Dieu nos besoins temporels et spirituels. "Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit parfaite" (Jn 16, 24). Cette prière n'est pas indigne de Dieu ; au contraire, elle lui plaît car elle manifeste notre dépendance et notre confiance filiale. L'enfant demande naturellement à son père ce dont il a besoin ; ainsi devons-nous demander à notre Père céleste.
La ferveur de la demande se mesure à l'intensité de notre désir et à la force de notre foi. Il faut demander avec insistance, comme la veuve importune de la parabole (Lc 18, 1-8), avec foi, sans hésiter (Jc 1, 6), avec persévérance, sans se décourager si l'exaucement tarde. Mais surtout, il faut demander les vrais biens, ceux qui concernent notre salut éternel, avant les biens temporels.
La louange
La louange célèbre les perfections divines et se réjouit de ce que Dieu est. Elle diffère de l'action de grâces qui remercie pour les bienfaits reçus. La louange dit : "Tu es grand, tu es bon, tu es saint" ; l'action de grâces dit : "Merci pour ce que tu as fait pour moi." Les deux sont nécessaires et se complètent.
La ferveur de la louange s'exprime souvent par le chant et la jubilation. Les psaumes sont remplis d'invitations à la louange : "Louez le Seigneur, car il est bon" (Ps 118, 1). Cette louange joyeuse anticipe la louange éternelle du ciel où les élus chanteront sans fin la gloire de Dieu.
Les dispositions de la prière fervente
L'humilité du cœur
L'humilité est la première disposition requise pour la prière fervente. Le pharisien orgueilleux qui se vante de ses mérites devant Dieu n'est pas exaucé, tandis que le publicain qui se frappe la poitrine en disant "Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis" retourne chez lui justifié (Lc 18, 9-14). Cette parabole enseigne que Dieu résiste aux orgueilleux mais donne sa grâce aux humbles.
L'humilité dans la prière reconnaît notre indignité, notre petitesse, notre néant devant Dieu. Elle ne prétend à aucun mérite, ne revendique aucun droit, mais se présente devant Dieu dans l'attitude du mendiant qui sollicite une aumône. Cette humilité n'est pas servile mais filiale : elle sait que Dieu est un Père aimant qui se penche sur la misère de ses enfants.
La pureté d'intention
La pureté d'intention dans la prière consiste à chercher Dieu pour lui-même et non pour ses dons. Il faut prier non pour être vu des hommes (Mt 6, 5), non pour obtenir des consolations sensibles, mais pour glorifier Dieu et faire sa volonté. Cette pureté d'intention purifie la prière de tout égoïsme et la rend vraiment théocentrique.
L'Imitation met en garde contre la recherche des consolations spirituelles pour elles-mêmes. Certaines âmes ne prient que pour goûter des douceurs sensibles et se découragent quand elles ne les trouvent pas. Mais la vraie prière persévère même dans la sécheresse, car elle cherche Dieu et non les délices de la prière.
L'attention et le recueillement
La prière fervente exige l'attention de l'esprit et le recueillement du cœur. Il faut penser à ce qu'on dit, être conscient de la présence de Dieu, concentrer toutes ses facultés sur l'objet de la prière. Les distractions involontaires n'empêchent pas la prière d'être bonne, mais il faut les combattre et ramener doucement son esprit à Dieu.
Le recueillement suppose un certain silence intérieur et extérieur. Il faut faire taire les passions, apaiser l'imagination, calmer les pensées vagabondes. "Entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton Père qui est là, dans le secret" (Mt 6, 6). Ce conseil du Christ souligne la nécessité de se retirer du tumulte pour prier dans le silence.
La confiance filiale
La confiance est essentielle à la prière fervente. Il faut croire fermement que Dieu nous écoute, qu'il peut tout, qu'il nous aime d'un amour infini, qu'il désire nous exaucer. "Tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, vous le recevrez" (Mt 21, 22). Cette promesse du Christ fonde une confiance absolue dans la puissance de la prière.
Cette confiance ne signifie pas que Dieu exaucera toujours nos demandes selon nos vœux. Parfois il accorde ce que nous demandons, parfois il donne quelque chose de meilleur, toujours il donne la grâce nécessaire. Mais nous devons croire qu'il écoute toutes nos prières et qu'aucune n'est vaine. "Nous savons que Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l'aiment" (Rm 8, 28).
Les obstacles à la prière fervente
La tiédeur et la routine
Le premier obstacle à la ferveur dans la prière est la tiédeur qui fait tout par habitude et sans amour. La prière devient une routine machinale, une récitation sans âme, un devoir accompli extérieurement sans engagement intérieur. Cette tiédeur déplaît souverainement à Dieu qui dit : "Parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni chaud, je vais te vomir de ma bouche" (Ap 3, 16).
Il faut combattre la tiédeur par le renouvellement fréquent de nos intentions, par la méditation sur les mystères divins, par des actes de foi, d'espérance et de charité qui réchauffent le cœur. La routine se combat en variant les formes de prière, en méditant des textes nouveaux, en demandant la grâce de la ferveur.
Les distractions volontaires
Les distractions involontaires qui surviennent malgré nos efforts pour nous concentrer n'empêchent pas la prière d'être bonne. Mais les distractions volontaires, celles que nous entretenons par négligence ou paresse, vicient la prière et la rendent stérile. Comment Dieu pourrait-il nous écouter si nous ne l'écoutons pas nous-mêmes ?
Il faut combattre les distractions dès qu'on s'en aperçoit, en ramenant doucement son esprit à Dieu. L'Imitation conseille de commencer la prière par un acte de recueillement, de se mettre en présence de Dieu, de réveiller sa foi en la présence divine. Cette préparation aide à maintenir l'attention pendant la prière.
L'attachement aux consolations sensibles
Un obstacle subtil pour les âmes spirituelles est l'attachement excessif aux consolations sensibles dans la prière. Dieu accorde parfois des douceurs affectives pour encourager l'âme débutante, mais il ne faut pas les rechercher pour elles-mêmes ni se décourager quand elles manquent. Ce serait encore de l'amour-propre déguisé.
La vraie ferveur ne dépend pas des consolations sensibles mais de la fermeté de la volonté qui s'unit à Dieu même dans la sécheresse. Les saints ont souvent prié dans l'aridité totale, sans aucun attrait sensible, mais leur prière était très fervente car leur volonté demeurait fermement attachée à Dieu.
Les fruits de la prière fervente
L'union à Dieu
Le premier et principal fruit de la prière fervente est l'union à Dieu. La prière assidue rapproche l'âme de Dieu, creuse en elle le désir de lui, la dispose à recevoir ses grâces. Plus on prie, plus on aime Dieu ; plus on aime Dieu, plus on prie. C'est un cercle vertueux qui conduit progressivement à l'union transformante.
Les grands mystiques ont tous été de grands priants. Sainte Thérèse d'Avila passait des heures en oraison. Saint Jean de la Croix vivait dans une prière quasi continuelle. Cette prière assidue les a conduits aux sommets de l'union mystique où l'âme vit en présence permanente de Dieu.
La force dans la tentation
La prière donne à l'âme la force nécessaire pour résister aux tentations. Jésus lui-même a dit à ses disciples : "Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation" (Mt 26, 41). Sans la prière, l'âme est faible et succombe facilement. Avec la prière, elle reçoit la grâce qui la fortifie et lui permet de triompher des assauts de l'ennemi.
Les saints recommandent de prier particulièrement dans les moments de tentation. Quand la passion s'agite, quand l'ennemi attaque, il faut se tourner immédiatement vers Dieu par une prière brève et fervente : "Seigneur, secours-moi !" Cette prière jaculatoire obtient souvent la victoire immédiate.
La paix et la joie spirituelles
La prière fervente remplit l'âme de paix et de joie. Celui qui prie régulièrement et avec ferveur expérimente une paix profonde qui ne dépend pas des circonstances extérieures. Cette paix vient de la certitude d'être en communion avec Dieu, d'être aimé de lui, d'être sous sa protection.
La joie spirituelle accompagne cette paix. Non pas une euphorie sentimentale passagère, mais une joie solide qui subsiste même dans l'épreuve. Cette joie naît de l'amour de Dieu goûté dans la prière et de l'espérance des biens éternels.
L'efficacité de la prière pour autrui
La prière fervente n'est pas seulement efficace pour celui qui prie, mais aussi pour ceux pour qui il prie. L'intercession est une forme puissante de charité fraternelle. "Priez les uns pour les autres" (Jc 5, 16), exhorte saint Jacques. Les saints ont sauvé des âmes innombrables par leurs prières d'intercession.
Sainte Thérèse de Lisieux, cloîtrée dans son Carmel, a été proclamée patronne des missions en raison de ses prières pour la conversion des pécheurs et la sanctification des prêtres. Cette efficacité de la prière d'intercession manifeste la communion des saints et la puissance de la charité priante.
La pratique de la prière fervente
Établir des temps réguliers de prière
Pour maintenir la ferveur dans la prière, il est nécessaire d'établir des temps réguliers de prière dans sa journée. Le matin pour consacrer sa journée à Dieu, le soir pour faire son examen de conscience et rendre grâces, et si possible des moments dans la journée pour se tourner vers Dieu. Cette régularité crée une habitude sainte qui structure toute la vie spirituelle.
Varier les formes de prière
Il est bon de varier les formes de prière pour éviter la routine : prière vocale (Notre Père, Je vous salue Marie, etc.), prière mentale ou oraison, lectio divina, prière liturgique, chapelet, etc. Cette variété maintient l'intérêt et permet de trouver la forme de prière qui convient le mieux à chacun selon les circonstances et les dispositions intérieures.
Demander la grâce de la ferveur
Il faut demander humblement à Dieu la grâce de la ferveur dans la prière. De nous-mêmes, nous sommes tièdes et distraits. Mais Dieu donne l'esprit de prière à ceux qui le demandent. "Si vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père céleste donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent" (Lc 11, 13).
Persévérer malgré la sécheresse
Enfin, il faut persévérer dans la prière même quand elle est aride et difficile. C'est précisément dans ces moments que la prière est le plus méritoire car elle manifeste un amour pur et désintéressé. La fidélité à la prière dans la sécheresse prépare souvent les grâces les plus hautes.
Articles connexes
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L'Imitation de Jésus-Christ : Présentation du chef-d'œuvre spirituel
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L'oraison mentale : La prière contemplative
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Le Notre Père : La prière parfaite enseignée par le Christ
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La prière d'intercession : Prier pour autrui
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Le recueillement intérieur : Condition de la vraie prière
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La vie de prière : L'art de prier sans cesse
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Les formes de prière : Diversité des expressions priantes
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La prière du cœur : La prière incessante