Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 2
Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 2
Introduction
La considération de soi-même, c'est-à-dire la connaissance lucide et humble de sa propre condition spirituelle, constitue l'un des fondements essentiels de toute vie intérieure authentique. Thomas a Kempis, dans ce chapitre du deuxième livre de l'Imitation de Jésus-Christ, développe cette doctrine capitale de la spiritualité chrétienne qui invite l'homme à rentrer en lui-même pour y scruter sa conscience, reconnaître ses misères, et mesurer le chemin qui lui reste à parcourir vers la perfection. Cette considération, loin d'être une complaisance morbide dans l'introspection ou un narcissisme spirituel, vise à établir l'âme dans la vérité sur elle-même, condition indispensable pour progresser dans l'humilité et s'ouvrir à l'action transformante de la grâce divine.
Nécessité de la connaissance de soi
Précepte socratique et sagesse chrétienne
Le célèbre précepte antique "Connais-toi toi-même" trouve son accomplissement et sa perfection dans la sagesse chrétienne qui invite non seulement à la connaissance naturelle de soi, mais à la considération de sa condition devant Dieu. Cette connaissance de soi, éclairée par la foi, révèle la vérité complète sur l'homme : créature sortie des mains de Dieu, blessée par le péché originel, rachetée par le Christ, appelée à la béatitude éternelle. Sans cette connaissance fondamentale, l'âme demeure dans l'illusion sur sa véritable condition et ne peut entreprendre sérieusement le chemin de la sanctification.
Fondement de l'humilité
La considération sincère de soi-même constitue le fondement nécessaire de l'humilité chrétienne. En scrutant honnêtement son intérieur, l'homme découvre ses faiblesses, ses incohérences, ses misères morales, et comprend expérimentalement qu'il n'a rien dont il puisse légitimement s'enorgueillir. Cette découverte progressive de sa pauvreté spirituelle, loin de conduire au désespoir, engendre au contraire une saine humilité qui reconnaît sa dépendance absolue vis-à-vis de Dieu. Saint Augustin enseigne que la première étape vers Dieu consiste dans la connaissance de soi qui révèle notre néant et notre besoin de grâce.
Prévention contre l'illusion
La vie spirituelle comporte de nombreux pièges et illusions contre lesquels la considération de soi-même offre une protection efficace. L'amour-propre tend constamment à se déguiser en vertu, l'orgueil à se masquer sous l'apparence de la confiance légitime, la sensualité à se justifier par de faux prétextes. Seul l'examen sincère et régulier de soi-même, à la lumière de la foi et avec l'aide d'un directeur spirituel, permet de discerner ces illusions et de maintenir l'âme dans la vérité. Les saints insistent sur cette vigilance intérieure qui scrute sans complaisance les motifs profonds de ses actions.
Objets de la considération
Connaissance de ses péchés
La première dimension de la considération de soi-même concerne la connaissance de ses péchés passés et présents. Cette réflexion porte sur les transgressions graves qui ont offensé Dieu, sur les négligences nombreuses dans l'accomplissement de ses devoirs, sur les fautes vénielles qui se multiplient quotidiennement. Loin de s'arrêter à une énumération stérile, cette considération doit susciter une contrition sincère, un ferme propos d'amendement, et un humble recours à la miséricorde divine. La mémoire de ses péchés, maintenue avec discrétion, préserve de la présomption et stimule la gratitude envers Dieu qui a pardonné.
Reconnaissance de ses défauts
Au-delà des péchés formels, la considération de soi-même révèle la multitude des défauts de caractère, des imperfections, des travers naturels qui persistent même chez les âmes avancées en vertu. L'irascibilité, l'impatience, la susceptibilité, la curiosité, la légèreté, tous ces défauts qui paraissent légers méritent néanmoins attention car ils offensent Dieu, nuisent au prochain, et entravent le progrès spirituel. Cette connaissance précise de ses défauts permet d'établir un programme réaliste d'amendement focalisé sur les imperfections principales plutôt que dispersé en vaines résolutions générales.
Mesure de son progrès spirituel
La considération de soi-même inclut également l'évaluation honnête de son progrès ou de son recul dans la vie spirituelle. Cette évaluation compare l'état présent de l'âme avec son état antérieur : y a-t-il croissance dans la charité, approfondissement de l'humilité, progrès dans la maîtrise de soi, augmentation de la ferveur ? Ou au contraire observe-t-on relâchement, tiédeur, négligence croissante ? Cette mesure sincère du progrès spirituel, effectuée périodiquement lors des retraites ou des examens généraux de conscience, permet d'ajuster ses efforts et de raviver son zèle.
Méthode de l'examen de soi
Examen de conscience quotidien
L'examen de conscience quotidien constitue la pratique régulière par excellence de la considération de soi-même. Cette pratique, recommandée par tous les maîtres spirituels, consiste à passer en revue, généralement le soir, les pensées, paroles et actions de la journée écoulée, en les confrontant à la loi divine et aux exigences de sa vocation particulière. Cet examen identifie les fautes commises, reconnaît les grâces reçues, et renouvelle les résolutions pour le lendemain. Pratiqué avec régularité et sincérité, il maintient l'âme dans une vigilance salutaire et assure un progrès continu.
Examen général périodique
L'examen général de conscience, pratiqué lors des retraites annuelles ou aux grandes fêtes liturgiques, permet une considération plus approfondie de soi-même portant sur une période plus longue. Cet examen scrute non seulement les actes extérieurs mais aussi les dispositions intérieures, les tendances habituelles, les motifs profonds qui animent la conduite. Il évalue l'ensemble de la vie spirituelle, identifie les progrès réalisés et les domaines où des efforts accrus s'imposent, et renouvelle les grandes orientations de l'existence chrétienne.
Recours à la direction spirituelle
La considération de soi-même s'effectue avantageusement sous la guidance d'un directeur spirituel sage et expérimenté. Ce guide extérieur, par ses questions, ses observations, et ses conseils, aide à discerner ce que l'amour-propre cache et ce que le scrupule exagère. Il apporte cette lumière objective que l'âme ne peut acquérir par elle-seule tant les illusions de l'amour-propre sont subtiles. La direction spirituelle régulière constitue donc un moyen privilégié pour approfondir la connaissance de soi dans la vérité et la charité.
Fruits de la considération
Croissance dans l'humilité
Le premier fruit de la considération sincère de soi-même consiste dans la croissance de l'humilité véritable. En découvrant progressivement ses misères, ses incohérences, l'abîme qui sépare ses prétentions de la réalité, l'âme acquiert cette connaissance expérimentale de son néant qui fonde l'humilité solide. Cette humilité, loin d'être une vertu triste ou déprimante, procure au contraire une grande paix intérieure car elle établit l'âme dans la vérité et la libère de la tyrannie de l'amour-propre toujours inquiet de son image.
Vigilance spirituelle
La pratique régulière de la considération de soi-même développe une vigilance spirituelle qui surveille attentivement les mouvements intérieurs de l'âme. Cette vigilance détecte promptement les premières suggestions mauvaises, les inclinations désordonnées naissantes, les négligences qui s'installent insidieusement. Elle permet ainsi de réagir rapidement avant que le mal ne s'enracine et ne cause des dommages plus graves. Les maîtres spirituels comparent cette vigilance à celle du gardien qui surveille les portes de la cité pour empêcher l'ennemi d'y pénétrer.
Gratitude envers Dieu
La considération de soi-même, en révélant la profondeur de la misère humaine et l'abondance des grâces reçues, engendre une profonde gratitude envers Dieu. L'âme comprend que tout bien en elle provient de la miséricorde divine, que ses vertus sont des dons gratuits, que sa persévérance dépend du secours divin continuel. Cette reconnaissance stimule l'amour de Dieu et inspire un désir ardent de correspondre généreusement aux grâces reçues. Saint Paul exprime cette attitude : "Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l'avais pas reçu ?" (1 Corinthiens 4, 7).
Dangers à éviter
Introspection excessive
La considération de soi-même, si elle devient excessive ou mal orientée, peut dégénérer en introspection morbide qui paralyse l'action et entretient le scrupule. Cette recherche inquiète de soi-même, centrée névrotiquement sur ses moindres imperfections, détourne l'âme de Dieu et l'enferme dans un narcissisme spirituel stérile. Les maîtres spirituels mettent en garde contre cette tentation et recommandent une considération de soi mesurée, objective, orientée vers l'action concrète d'amendement plutôt que vers la rumination indéfinie.
Découragement et désespoir
La découverte de ses misères, si elle n'est pas équilibrée par la confiance en la miséricorde divine, peut conduire au découragement et même au désespoir. Certaines âmes, découvrant l'étendue de leurs faiblesses et la lenteur de leurs progrès, se découragent et abandonnent l'effort spirituel. Cette tentation doit être combattue par la foi que Dieu se contente de notre bonne volonté et par la confiance que sa grâce peut suppléer à toutes nos insuffisances. La considération de soi-même doit toujours s'accompagner du regard confiant vers la miséricorde infinie de Dieu.
Complaisance dans le péché
Une fausse considération de soi-même peut conduire à une certaine complaisance envers ses défauts, trouvant des excuses à ses faiblesses et se persuadant de l'impossibilité de s'amender. Cette attitude, qui se déguise parfois en humilité réaliste, masque en réalité un manque de générosité et une résistance à la grâce transformante. La véritable considération de soi-même, tout en reconnaissant humblement ses limites, maintient une ferme résolution d'amendement et ne cesse jamais de lutter contre le péché et l'imperfection.
Lumière surnaturelle
Nécessité de la grâce
La connaissance véritable de soi-même ne s'acquiert pas par les seules forces naturelles de l'introspection psychologique, mais requiert la lumière surnaturelle de la grâce. C'est le Saint-Esprit qui illumine l'intelligence sur la vérité profonde de sa condition spirituelle, révélant ce que l'amour-propre cache et ce que l'orgueil refuse de voir. Cette lumière divine, demandée humblement dans la prière, permet de se voir tel qu'on est aux yeux de Dieu, dans toute sa misère mais aussi dans toute sa dignité d'enfant de Dieu racheté par le Christ.
Rôle de l'Écriture Sainte
L'Écriture Sainte fournit le miroir dans lequel l'âme peut contempler sa véritable image spirituelle. La Parole de Dieu, vivante et efficace, pénètre jusqu'aux profondeurs de l'être et révèle les pensées et les intentions du cœur. La méditation assidue des passages scripturaires qui décrivent la condition humaine, particulièrement les psaumes pénitentiels et les épîtres pauliniennes, éclaire puissamment la considération de soi-même et maintient cette connaissance dans la perspective surnaturelle de la foi.
Conclusion
La considération de soi-même, telle que l'enseigne Thomas a Kempis dans l'Imitation de Jésus-Christ, constitue une pratique spirituelle indispensable pour quiconque aspire à progresser dans la vie intérieure. Cette connaissance de soi, humble et sincère, éclairée par la foi et soutenue par la grâce, établit l'âme dans la vérité, fonde l'humilité chrétienne, et prévient les nombreuses illusions qui guettent le chemin spirituel. Loin d'être une complaisance narcissique ou une introspection stérile, elle oriente l'âme vers Dieu en lui révélant son besoin absolu de miséricorde et en stimulant sa gratitude pour les grâces reçues. C'est par cette juste connaissance d'elle-même que l'âme progresse dans l'humilité et se dispose à recevoir les lumières et les consolations divines.