Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 1
Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 1
Introduction
Ce chapitre de l'Imitation de Jésus-Christ médite sur la vertu d'obéissance, pilier fondamental de la vie spirituelle et chemin royal vers la sainteté. Thomas a Kempis rappelle que l'obéissance est au cœur de la vie religieuse, mais aussi de toute existence chrétienne authentique. Par l'obéissance, le chrétien imite le Christ qui "s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix" (Ph 2, 8). Cette vertu, si contraire à l'orgueil de la nature déchue, brise l'amour-propre, mortifie la volonté propre, et unit l'âme à la volonté divine. Elle constitue le sacrifice le plus parfait que l'homme puisse offrir à Dieu, car par elle il renonce au bien le plus précieux : sa liberté et sa volonté.
La nature de l'obéissance chrétienne
L'obéissance comme renoncement à la volonté propre
L'obéissance véritable consiste essentiellement à renoncer à sa volonté propre pour se soumettre à la volonté d'autrui par amour de Dieu. Ce renoncement est particulièrement méritoire car la volonté constitue ce qu'il y a de plus intime et de plus précieux dans l'homme. Donner ses biens est relativement facile, donner son corps dans le martyre requiert un courage héroïque, mais donner sa volonté dans l'obéissance quotidienne exige une abnégation constante qui dépasse peut-être tous les autres sacrifices. C'est pourquoi saint Bernard affirmait : "L'obéissance est la plus grande des immolations."
L'obéissance surnaturelle
L'obéissance chrétienne se distingue radicalement de la simple soumission naturelle ou servile. Elle est surnaturelle dans son motif (on obéit pour l'amour de Dieu), dans son objet (on voit Dieu dans le supérieur légitime), et dans sa récompense (elle mérite la vie éternelle). Cette obéissance ne rabaisse pas l'homme mais l'élève, car en obéissant à l'homme pour Dieu, c'est finalement à Dieu même qu'on obéit. Saint Paul enseigne : "Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur, comme au Christ" (Ep 6, 5).
Les degrés de l'obéissance
Saint Benoît, dans sa Règle, distingue plusieurs degrés d'obéissance. Le premier degré consiste à obéir extérieurement par action ; le deuxième, à obéir intérieurement par la volonté, sans murmure ni répugnance ; le troisième et plus parfait, à obéir par le jugement, adhérant de tout son esprit au commandement reçu. Cette obéissance parfaite réalise une union totale entre le sujet et le supérieur, l'inférieur ne conservant plus de volonté propre mais adoptant entièrement celle qui lui est manifestée.
Le modèle suprême : l'obéissance du Christ
"Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort"
Le Christ est le modèle parfait de l'obéissance. Lui, le Fils de Dieu, égal au Père en toutes choses, "s'est anéanti lui-même, prenant la forme d'esclave... il s'est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix" (Ph 2, 7-8). Cette obéissance du Verbe incarné constitue le mystère central de notre Rédemption. Par sa désobéissance, Adam a perdu le genre humain ; par son obéissance, le nouvel Adam nous a sauvés. "Comme par la désobéissance d'un seul la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l'obéissance d'un seul la multitude sera constituée juste" (Rm 5, 19).
L'obéissance filiale de Jésus
Durant toute sa vie terrestre, Jésus a pratiqué l'obéissance. Enfant, "il leur était soumis" à Marie et Joseph (Lc 2, 51), alors qu'il était leur Créateur et leur Dieu. Adulte, il déclare : "Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé" (Jn 5, 30). Au jardin des Oliviers, dans l'angoisse de sa Passion, il prie : "Père, non pas ma volonté, mais la tienne" (Lc 22, 42). Cette soumission totale à la volonté du Père caractérise toute l'existence du Christ et doit inspirer notre propre vie d'obéissance.
Le fruit de l'obéissance du Christ : notre salut
C'est par son obéissance que le Christ nous a mérité le salut. "Il a appris, bien qu'il fût Fils, l'obéissance par les choses qu'il a souffertes, et, consommé, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel" (He 5, 8-9). Si le Fils de Dieu a trouvé bon de sauver le monde par l'obéissance, comment oserions-nous chercher notre sanctification dans l'indépendance et la révolte ? L'imitation du Christ obéissant est le chemin le plus sûr vers la sainteté.
Les fondements de l'obéissance religieuse
L'obéissance aux supérieurs légitimes
Dans la vie religieuse, l'obéissance est rendue aux supérieurs légitimes en vertu du vœu d'obéissance. Ces supérieurs tiennent la place de Dieu et manifestent sa volonté à travers leurs commandements. Obéir au supérieur, c'est obéir à Dieu lui-même, comme le Christ l'enseigne : "Qui vous écoute, m'écoute ; qui vous méprise, me méprise" (Lc 10, 16). Cette vérité transforme l'obéissance humaine en acte théologal, directement ordonné à Dieu.
La règle comme expression de la volonté divine
Les religieux obéissent également à leur Règle, qui constitue pour eux l'expression concrète de la volonté de Dieu sur leur vie. Observer fidèlement la Règle dans ses moindres détails, non par simple routine mais par amour de Dieu, est une forme éminente d'obéissance. Saint Alphonse de Liguori affirmait : "Un religieux qui observe sa Règle fait autant de pas vers le ciel qu'il en fait pour l'observer." La Règle protège contre l'arbitraire de la volonté propre et assure la persévérance dans le bien.
L'obéissance de jugement
L'obéissance parfaite engage non seulement l'exécution extérieure et la volonté intérieure, mais aussi le jugement. Le religieux s'efforce d'adhérer au commandement reçu non seulement par soumission de volonté mais par conviction d'intelligence, cherchant à voir les choses comme les voit le supérieur, adoptant son point de vue. Cette obéissance héroïque réalise un dépouillement total de soi-même et une configuration parfaite au Christ obéissant.
Les fruits spirituels de l'obéissance
La mortification de l'orgueil et de l'amour-propre
L'obéissance est l'arme la plus efficace contre l'orgueil, racine de tous les péchés. En renonçant à sa volonté propre pour se soumettre à autrui, l'homme détruit en lui la prétention à l'autonomie qui fut le péché d'Adam. Cette mortification constante de l'amour-propre purifie progressivement l'âme et la dispose aux plus hautes grâces. Saint Jean de la Croix enseigne que l'obéissance est une des voies majeures de la nuit obscure qui conduit à l'union divine.
La paix et la sécurité de conscience
L'obéissance procure une paix merveilleuse, car elle libère l'âme du fardeau de la décision et de la responsabilité. Le religieux obéissant peut avancer avec confiance, sachant que Dieu guidera ses supérieurs et qu'en leur obéissant, il ne peut se tromper sur l'essentiel. Cette sécurité est un trésor inestimable dans un monde d'incertitude. "Heureux l'homme obéissant : il ne connaîtra pas de malheur", dit l'Écriture. Même si le commandement semble imparfait du point de vue humain, l'obéissance le rend parfait devant Dieu.
Le mérite immense devant Dieu
L'obéissance est l'acte le plus méritoire après la charité dont elle procède. Saint Thomas d'Aquin enseigne que le vœu d'obéissance est le plus excellent des trois vœux religieux, car il s'étend à tout et sacrifie à Dieu le bien le plus précieux : la volonté libre (ST II-II, q. 186, a. 8). Chaque acte d'obéissance, si humble soit-il, a une valeur infinie lorsqu'il est accompli par amour de Dieu. Les saints canonisés étaient souvent ceux qui pratiquaient l'obéissance la plus parfaite.
La victoire sur les tentations
L'obéissance protège puissamment contre les tentations du démon. Le démon, qui est tombé par désobéissance, redoute particulièrement cette vertu et n'a aucun pouvoir sur l'âme vraiment obéissante. De nombreuses vies de saints rapportent comment le démon fuyait devant les religieux obéissants. L'obéissance ferme la porte aux illusions, aux inspirations trompeuses, aux faux mysticismes qui égarent tant d'âmes.
Les difficultés de l'obéissance
L'opposition de la nature déchue
L'obéissance répugne naturellement à l'homme déchu qui aspire à l'autonomie et à l'indépendance. La nature révoltée se cabre devant la soumission, invente mille raisons pour se soustraire au commandement, critique intérieurement les supérieurs. Ce combat entre la grâce qui pousse à l'obéissance et la nature qui résiste est quotidien et pénible. Il constitue une vraie crucifixion de la volonté propre.
La tentation du murmure
Le murmure, c'est-à-dire la plainte intérieure contre le commandement ou le supérieur, est le poison de l'obéissance. Il détruit tout le mérite de l'acte accompli et transforme le sacrifice en péché. L'Imitation met fortement en garde contre cette tentation subtile qui se déguise souvent sous des prétextes apparemment légitimes : le bien commun, la justice, la vérité. L'obéissance véritable commande de soumettre même son jugement et d'étouffer les murmures intérieurs.
Les commandements difficiles ou imparfaits
L'obéissance trouve son test suprême dans les commandements difficiles ou qui semblent imparfaits du point de vue humain. Obéir lorsque le commandement plaît et semble sage est facile ; obéir lorsqu'il coûte et semble mal avisé révèle la véritable vertu. C'est alors que l'obéissance devient vraiment surnaturelle, s'appuyant uniquement sur la foi et l'amour de Dieu, sans support de consolation sensible ou de conviction rationnelle.
L'obéissance dans le monde
L'obéissance aux autorités légitimes
Les chrétiens vivant dans le monde sont également appelés à l'obéissance, bien que sous une forme adaptée à leur état. Saint Paul enseigne : "Que chacun se soumette aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n'y a d'autorité que par Dieu" (Rm 13, 1). Cette soumission aux autorités civiles, aux employeurs, aux parents, aux pasteurs légitimes, est une forme authentique d'obéissance surnaturelle lorsqu'elle est pratiquée pour l'amour de Dieu.
L'obéissance conjugale et familiale
Dans la famille, l'obéissance se manifeste de diverses manières : obéissance des enfants aux parents, soumission mutuelle des époux dans l'amour, respect de l'autorité paternelle. Ces formes d'obéissance familiale, loin d'être des survivances d'un âge révolu, sont essentielles à l'ordre chrétien de la société et à la sanctification des âmes. "Enfants, obéissez à vos parents dans le Seigneur, car cela est juste" (Ep 6, 1).
L'obéissance spirituelle au directeur de conscience
Même pour les laïcs, l'obéissance au directeur spirituel est un moyen précieux de progrès dans la vie intérieure. Se soumettre humblement aux conseils d'un guide expérimenté, surtout dans les choses qui touchent la vie spirituelle, préserve de l'illusion et de l'égarement. Cette obéissance volontaire, non imposée par un vœu mais choisie par prudence, porte des fruits abondants de paix et de sainteté.
Les limites de l'obéissance
L'obéissance ne s'étend pas au péché
L'obéissance a ses limites : elle ne peut jamais obliger au péché. Si un supérieur commandait quelque chose de manifestement contraire à la loi divine ou ecclésiastique, le sujet aurait le devoir de désobéir. "Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes" (Ac 5, 29), déclare saint Pierre. Cependant, cette situation est rarissime, et il faut se garder de l'utiliser comme prétexte pour justifier la désobéissance dans les cas douteux.
Le discernement dans les cas difficiles
Dans les cas douteux où le commandement semble imprudent ou injuste sans être clairement péché, la prudence commande généralement d'obéir d'abord, puis de représenter respectueusement ses raisons au supérieur. Cette démarche humble et soumise permet souvent de clarifier la situation sans rompre l'obéissance. Le religieux doit présumer que le supérieur, ayant la grâce d'état, voit mieux que lui ce qui convient.
Conclusion : la voie royale de l'obéissance
L'obéissance est une voie royale vers la sainteté, car elle mène directement à la conformité au Christ obéissant. Elle crucifie la volonté propre, source de tous nos désordres, et nous configure au Sauveur dans son mystère pascal. Bien qu'elle coûte énormément à la nature déchue, elle procure une paix profonde et un mérite immense devant Dieu. Que tous ceux qui aspirent à la perfection chrétienne embrassent généreusement cette vertu précieuse, imitant celui qui "s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix."