Partie de : La Doctrine Catholique - Partie 2
Partie de : La Doctrine Catholique - Partie 2
Introduction
La charité est la plus excellente des vertus théologales et la reine de toutes les vertus. Elle consiste essentiellement à aimer Dieu par-dessus toutes choses pour lui-même, parce qu'il est infiniment bon et infiniment aimable, et à aimer le prochain comme soi-même pour l'amour de Dieu. Notre-Seigneur Jésus-Christ, interrogé sur le plus grand commandement, a répondu : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toutes tes forces... Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là" (Mc 12, 30-31). Saint Paul proclame que "la charité ne passera jamais" (1 Co 13, 8) et que "maintenant demeurent la foi, l'espérance et la charité, ces trois vertus, mais la plus grande d'entre elles, c'est la charité" (1 Co 13, 13). La charité est le cœur de la vie chrétienne, le principe qui anime toutes les vertus et tous les commandements, la forme et la perfection de toute sainteté.
La nature de la charité
La charité comme vertu théologale
La charité est une vertu théologale, c'est-à-dire une vertu qui a Dieu pour objet direct, pour motif et pour principe. Elle n'est pas simplement un sentiment naturel ou une sympathie humaine, mais un amour surnaturel infusé dans nos âmes par le Saint-Esprit lors du Baptême. Saint Paul écrit : "L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné" (Rm 5, 5). Cette vertu nous rend capables d'aimer Dieu d'un amour qui dépasse nos forces naturelles, d'un amour qui participe à l'amour même dont Dieu nous aime. Elle nous unit à Dieu de la manière la plus intime et nous fait entrer dans la communion de la Trinité Sainte.
L'amitié avec Dieu
La charité n'est pas seulement un amour quelconque, mais spécifiquement un amour d'amitié. Saint Thomas d'Aquin enseigne que l'amitié suppose trois éléments : la bienveillance (vouloir du bien à l'autre), la mutualité (l'amour doit être réciproque), et la communication (partage d'une vie commune). Par la charité, Dieu nous aime et nous fait ses amis, nous associe à sa vie divine, nous communique sa béatitude. Cette amitié avec Dieu est le plus grand honneur et le plus grand bonheur qui puisse échoir à une créature. Elle transforme radicalement notre existence et oriente toute notre vie vers Dieu.
La forme des vertus
La charité est appelée "forme des vertus" parce qu'elle informe, vivifie et ordonne toutes les autres vertus. Sans la charité, les vertus demeurent imparfaites et ne conduisent pas à la vie éternelle. C'est la charité qui donne aux actes vertueux leur valeur méritoire devant Dieu. On peut avoir la foi sans la charité (la foi morte), on peut pratiquer l'aumône ou la pénitence sans charité (par vaine gloire ou par routine), mais ces actes ne mènent pas au salut s'ils ne sont pas animés par l'amour de Dieu. Comme le dit saint Paul : "Quand j'aurais le don de prophétie... quand j'aurais toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien" (1 Co 13, 2).
La charité envers Dieu
Aimer Dieu par-dessus tout
La charité nous oblige à aimer Dieu par-dessus toutes choses, c'est-à-dire plus que nous-mêmes, plus que nos parents, plus que tous les biens créés. Cet amour de préférence ne signifie pas que nous devons éprouver pour Dieu un sentiment affectif plus intense que pour nos proches (les sentiments ne sont pas directement en notre pouvoir), mais que nous devons, dans notre volonté, préférer Dieu à tout et être prêts à tout sacrifier plutôt que de l'offenser. Aimer Dieu par-dessus tout, c'est être disposé à perdre tous les biens, même la vie, plutôt que de commettre un péché mortel qui nous séparerait de lui.
Aimer Dieu pour lui-même
La charité parfaite consiste à aimer Dieu pour lui-même, c'est-à-dire non pas principalement pour les biens qu'il nous donne ou la béatitude qu'il nous promet, mais parce qu'il est infiniment bon, infiniment saint, infiniment aimable en lui-même. Cet amour désintéressé (qu'on appelle amour de bienveillance) désire la gloire de Dieu pour elle-même et se réjouit de la perfection divine. Il s'oppose à l'amour purement intéressé (amour de concupiscence) qui n'aimerait Dieu que comme source de bienfaits. Toutefois, l'amour de Dieu pour ses bienfaits n'est pas mauvais et peut conduire progressivement à l'amour plus pur.
Les actes de charité envers Dieu
La charité envers Dieu s'exprime par divers actes. L'adoration reconnaît la souveraineté absolue de Dieu et sa majesté infinie. L'action de grâces le remercie pour ses innombrables bienfaits. La réparation cherche à réparer les offenses commises contre sa sainteté. Le zèle pour sa gloire désire ardemment qu'il soit connu, aimé et servi par tous. L'obéissance à ses commandements manifeste concrètement notre amour : "Si vous m'aimez, gardez mes commandements" (Jn 14, 15). La conformité à sa volonté accepte avec amour tout ce qu'il permet, même les épreuves et les croix. Ces actes nourrissent et développent la charité dans nos âmes.
La prière et l'intimité avec Dieu
La charité se nourrit particulièrement de la prière et de la vie sacramentelle. L'oraison mentale, qui est un cœur à cœur avec Dieu, alimente l'amour divin et nous fait goûter sa présence. La participation à la Messe et la communion eucharistique nous unissent intimement au Christ et augmentent la charité en nous. La pratique régulière de ces moyens est indispensable pour maintenir et développer la vie de charité. Sans la prière, la charité s'attiédit et finit par s'éteindre. Avec la prière fidèle et fervente, elle grandit jusqu'à la perfection de l'union mystique avec Dieu.
La charité envers le prochain
Le fondement de l'amour du prochain
L'amour du prochain découle nécessairement de l'amour de Dieu. Nous aimons notre prochain non pas d'abord pour ses qualités naturelles ou par sympathie spontanée, mais pour l'amour de Dieu, parce qu'il est créé à l'image de Dieu, racheté par le sang du Christ, appelé à la vie éternelle. Saint Jean affirme : "Si quelqu'un dit : J'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur. Car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ?" (1 Jn 4, 20). L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont inséparables et forment un seul commandement de charité.
L'universalité de la charité
La charité chrétienne est universelle : elle doit s'étendre à tous les hommes sans exception, amis et ennemis, justes et pécheurs, proches et lointains. Notre-Seigneur l'a enseigné explicitement : "Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent" (Lc 6, 27-28). Cette universalité ne signifie pas que nous devons aimer tous de la même manière concrète (nous avons des devoirs particuliers envers certains : parents, époux, enfants, bienfaiteurs), mais que nous devons vouloir du bien à tous et être prêts à aider quiconque a besoin de nous.
Les actes de charité envers le prochain
La charité envers le prochain s'exprime par des actes concrets qu'on appelle traditionnellement les œuvres de miséricorde. Les œuvres de miséricorde corporelles sont : donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts. Les œuvres de miséricorde spirituelles sont : conseiller ceux qui doutent, instruire les ignorants, reprendre les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les personnes difficiles, prier pour les vivants et les morts. Ces œuvres concrétisent l'amour du prochain et seront le critère du jugement dernier, comme l'enseigne Notre-Seigneur dans la parabole du Jugement (Mt 25, 31-46).
Le pardon des offenses
Une exigence particulièrement difficile de la charité chrétienne est le pardon des offenses. Nous devons pardonner à ceux qui nous ont fait du tort, non pas sept fois, mais septante fois sept fois, c'est-à-dire toujours (Mt 18, 22). Ce pardon n'est pas facultatif mais obligatoire : "Si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses" (Mt 6, 15). Pardonner ne signifie pas nécessairement oublier l'offense ou rétablir immédiatement la même intimité qu'avant (ce qui peut être impossible ou imprudent), mais renoncer à la rancune, à la vengeance, à la haine, et vouloir sincèrement le bien spirituel de l'offenseur.
La correction fraternelle
La charité nous oblige parfois à reprendre fraternellement ceux qui sont dans l'erreur ou le péché. Cette correction fraternelle est un acte de charité difficile mais nécessaire : "Si ton frère vient à pécher, va et reprends-le seul à seul" (Mt 18, 15). Elle doit se faire avec prudence, humilité, douceur, et toujours en vue du bien spirituel de la personne corrigée. Elle suppose que nous ayons quelque autorité morale ou quelque responsabilité sur la personne, et qu'il y ait une probabilité raisonnable qu'elle soit bien reçue. La correction orgueilleuse, dure, publique sans nécessité, serait contraire à la charité.
Les péchés contre la charité
La haine de Dieu
Le péché le plus grave contre la charité est la haine de Dieu, qui consiste à détester Dieu lui-même, à cause de sa sainteté qui condamne notre péché, ou de sa justice qui punit. Ce péché, extrêmement rare et d'une malice effroyable, est le péché des démons et constitue en quelque sorte l'essence même de l'enfer. Plus fréquent est le péché d'indifférence envers Dieu, qui manifeste un refroidissement de la charité et peut conduire progressivement à son extinction.
La tiédeur spirituelle
La tiédeur consiste dans un relâchement de la ferveur, une négligence de la vie spirituelle, un amour affaibli de Dieu. L'âme tiède accomplit ses devoirs religieux par routine, sans ardeur, multiplie les infidélités vénielles délibérées, néglige la prière et les sacrements. La tiédeur est dangereuse car elle prédispose au péché mortel et déplaît souverainement à Dieu : "Parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni chaud, je vais te vomir de ma bouche" (Ap 3, 16). Le remède à la tiédeur est la méditation des vérités éternelles, la prière fervente, et le recours fréquent aux sacrements.
Les péchés contre le prochain
Sont des péchés contre la charité envers le prochain : la haine, qui désire le mal d'autrui ; l'envie, qui s'attriste de son bien ; le scandale, qui le porte au péché ; le mépris, qui nie sa dignité ; la rancune, qui refuse de pardonner ; la colère excessive, qui désire une vengeance disproportionnée ; la violence et les voies de fait. Tous ces péchés blessent plus ou moins gravement la charité selon leur intensité et leur objet. Lorsqu'ils sont graves en matière importante et pleinement volontaires, ils détruisent la charité et constituent des péchés mortels.
La primauté et la perfection de la charité
La charité, principe de mérite
Tous nos actes, pour être méritoires pour la vie éternelle, doivent être animés par la charité. Les actes accomplis en état de péché mortel, bien qu'ils puissent être bons en eux-mêmes, ne méritent rien pour le ciel car l'âme n'est pas unie à Dieu par la grâce sanctifiante et la charité. À l'inverse, les actes même les plus petits, accomplis en état de grâce et par charité, ont une valeur infinie et méritent la vie éternelle. Un verre d'eau donné par charité aura sa récompense (Mt 10, 42). C'est pourquoi les saints enseignent l'importance de renouveler fréquemment notre intention et d'accomplir toutes nos actions par amour de Dieu.
La charité dans la vie éternelle
La charité est la seule des trois vertus théologales qui subsistera dans la vie éternelle. La foi sera remplacée par la vision face à face ; l'espérance sera remplacée par la possession ; mais la charité demeurera éternellement et même s'accroîtra sans fin dans la béatitude du ciel. Les bienheureux aimeront Dieu d'un amour parfait, sans obstacle, sans tiédeur, sans défaillance. Cet amour parfait constituera leur béatitude essentielle. Déjà sur terre, la charité nous fait goûter par anticipation la joie du ciel et nous unit à Dieu de la manière la plus parfaite qui soit possible ici-bas.
La perfection chrétienne par la charité
La sainteté chrétienne consiste essentiellement dans la perfection de la charité. Un chrétien n'est pas saint parce qu'il accomplit des œuvres extraordinaires ou possède des charismes exceptionnels, mais parce qu'il aime Dieu parfaitement et le prochain comme soi-même. Toute la vie spirituelle a pour but de purifier, de développer et de perfectionner la charité en nous. Les vertus morales, les mortifications, les exercices de piété, les œuvres apostoliques, tout doit être ordonné à l'augmentation de la charité. Comme l'enseigne saint Jean de la Croix : "Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l'amour."
Applications pratiques et spirituelles
Cultiver la charité quotidiennement
La charité doit se vivre au quotidien dans les circonstances ordinaires de notre vie. Chaque jour, nous devons renouveler notre amour de Dieu par la prière du matin, lui offrir toutes nos actions, accomplir nos devoirs par amour pour lui. Envers le prochain, nous devons pratiquer la patience, la douceur, le service humble, l'attention aux besoins d'autrui, le pardon des petites contrariétés. Ces actes apparemment insignifiants, accomplis par charité, ont plus de valeur devant Dieu que les œuvres éclatantes faites sans amour.
La charité dans les épreuves
C'est dans les épreuves que se révèle et se purifie la véritable charité. Accepter avec amour les croix que Dieu permet, sans murmure ni révolte, manifeste que nous l'aimons vraiment pour lui-même et non pour ses consolations. Aimer nos ennemis, pardonner à ceux qui nous ont gravement offensés, servir ceux qui sont ingrats, voilà les actes héroïques de charité qui prouvent l'authenticité de notre amour. Les saints ont atteint la perfection non pas en évitant les épreuves, mais en les transformant en actes d'amour.
La charité et l'apostolat
La charité véritable est nécessairement apostolique : celui qui aime vraiment Dieu désire le faire connaître et aimer par les autres. Celui qui aime vraiment le prochain désire son plus grand bien, qui est le salut éternel. L'apostolat chrétien, sous ses multiples formes (évangélisation directe, témoignage de vie, œuvres de charité, prière pour les pécheurs), jaillit naturellement d'un cœur rempli de charité. Sans la charité, l'activité apostolique devient stérile ou dégénère en activisme. Avec la charité, même les œuvres apparemment modestes portent des fruits abondants pour les âmes.
La mesure de la charité : aimer sans mesure
Saint Bernard disait : "La mesure d'aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesure." Il n'y a pas de limite à la perfection de la charité que nous pouvons atteindre sur terre. Quelque degré de sainteté que nous ayons atteint, nous pouvons toujours progresser davantage dans l'amour de Dieu. Ce progrès continuel doit être notre ambition et notre programme de vie spirituelle. Comme l'enseigne saint Paul, nous devons "courir de manière à remporter le prix" (1 Co 9, 24), c'est-à-dire tendre de toutes nos forces vers la perfection de la charité.
Approfondissement Spirituel
Cette vérité trouve son application pratique dans la vie du chrétien.
Articles connexes
Pour approfondir votre compréhension de la charité chrétienne, consultez ces articles complémentaires :
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Les vertus théologales - Foi, espérance et charité, fondements de la vie chrétienne
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L'amour de Dieu - Le premier et le plus grand commandement
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L'amour du prochain - L'exigence évangélique de la charité fraternelle
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Premier commandement de Dieu - Aimer Dieu par-dessus tout
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Les œuvres de miséricorde - Les actes concrets de la charité
-
Le pardon - L'exigence chrétienne du pardon des offenses
-
La perfection chrétienne - La sainteté par la charité
-
Les Dix Commandements - Le Décalogue résumé dans les deux commandements de l'amour
Conclusion
La charité est le cœur de la vie chrétienne, la voie par excellence qui conduit à Dieu, le résumé de toute la loi et les prophètes. Sans elle, nous ne sommes rien ; avec elle, nous possédons tout. Elle nous unit à Dieu dès maintenant et nous prépare à la béatitude éternelle. Elle transforme toutes nos actions, même les plus humbles, en actes méritoires pour le ciel. Elle nous fait ressembler au Christ qui "nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous" (Ep 5, 2). Puissions-nous, à son exemple et par sa grâce, croître chaque jour dans la charité, jusqu'à ce que nous parvenions à la perfection de l'amour dans la vision béatifique. "Demeurez dans mon amour" (Jn 15, 9).