Obligation mutuelle des époux de rendre le devoir conjugal, distinctions entre demande et complaisance, cas de refus légitime selon la doctrine morale catholique.
Introduction
Le devoir conjugal constitue l'une des obligations fondamentales découlant du sacrement de mariage. Par le consentement matrimonial, les époux se donnent mutuellement un droit exclusif et perpétuel sur leur corps en vue de l'accomplissement des actes propres à la génération. Cette obligation mutuelle, enracinée dans la nature même du mariage, est encadrée par la doctrine morale de l'Église qui en précise les contours, les conditions d'exercice et les exceptions légitimes. La théologie morale traditionnelle a développé une casuistique précise permettant de discerner les situations où le devoir s'impose, où il peut être refusé légitimement, et où la prudence et la charité doivent guider les époux.
La nature théologique du devoir conjugal
Le fondement sacramentel
Le devoir conjugal trouve son fondement dans le mariage lui-même, qui établit entre les époux un lien indissoluble. Saint Paul enseigne explicitement cette doctrine : "Le mari rende à sa femme ce qu'il lui doit, et que la femme agisse de même envers son mari. La femme n'a pas autorité sur son propre corps, mais c'est le mari ; et pareillement, le mari n'a pas autorité sur son propre corps, mais c'est la femme" (1 Co 7, 3-4). Cette réciprocité parfaite manifeste l'égalité fondamentale des époux dans l'ordre de la justice conjugale.
La distinction entre demande et complaisance
La théologie morale distingue soigneusement entre celui qui demande le devoir (petens) et celui qui le rend par complaisance (reddens). Cette distinction est capitale pour l'évaluation morale des situations. Celui qui demande le devoir doit s'assurer qu'il n'y a pas d'obstacle légitime à son accomplissement. Celui qui rend le devoir par simple complaisance, même s'il n'en éprouve pas le désir, accomplit généralement un acte de charité conjugale et ne commet aucune faute, sauf circonstances particulières où le refus serait obligatoire.
La réciprocité de l'obligation
Le devoir conjugal est strictement réciproque. Ni l'homme ni la femme ne peut prétendre à une supériorité dans cet ordre. Chacun des époux a le droit strict d'exiger le devoir de l'autre, et chacun a l'obligation correspondante de le rendre lorsqu'il est demandé légitimement. Cette réciprocité parfaite témoigne de la dignité égale des personnes dans le mariage, bien que les fonctions respectives diffèrent selon l'ordre naturel établi par le Créateur.
L'obligation de rendre le devoir
Le caractère de justice stricte
Rendre le devoir conjugal relève de la justice commutative, c'est-à-dire de l'obligation stricte de donner à autrui ce qui lui est dû. Par le consentement matrimonial, chaque époux a acquis un droit véritable sur le corps de l'autre en vue des actes conjugaux. Refuser sans raison légitime constitue donc une injustice réelle, une violation du droit strict de l'autre époux. Cette obligation lie en conscience et peut constituer matière de péché grave si le refus est prolongé et cause un préjudice sérieux.
Les circonstances ordinaires
Dans les circonstances ordinaires de la vie conjugale, l'époux sollicité doit rendre le devoir demandé, même s'il n'en éprouve pas personnellement le désir. La répugnance naturelle, la fatigue ordinaire, le manque d'attrait ne constituent pas des excuses suffisantes pour se soustraire à cette obligation. La chasteté conjugale ne consiste pas dans l'abstinence perpétuelle, mais dans l'usage ordonné et vertueux de la sexualité selon les fins du mariage.
La prudence et la charité conjugales
Toutefois, la doctrine morale enseigne que celui qui demande le devoir doit le faire avec prudence et charité. Il ne doit pas exiger le devoir de manière tyrannique ou égoïste, sans égard pour la situation réelle du conjoint. La vertu conjugale suppose une attention mutuelle, un respect des légitimes nécessités de l'autre, et une recherche commune du bien de l'union plutôt que de la satisfaction personnelle exclusive.
Les cas de refus légitime
L'adultère du conjoint
Le premier cas classique de refus légitime concerne la situation où l'un des époux est coupable d'adultère. Tant que l'adultère se poursuit, le conjoint innocent n'est nullement tenu de rendre le devoir. Plus encore, les moralistes enseignent généralement qu'il peut légitimement le refuser, car rendre le devoir serait coopérer à l'injustice et encourager indirectement la persévérance dans le péché. Cependant, si l'époux coupable se repent sincèrement et cesse son adultère, le conjoint innocent doit reprendre la vie conjugale normale.
Le danger pour la vie ou la santé
Lorsque l'accomplissement du devoir conjugal présente un danger grave pour la vie ou la santé de l'un des époux, le refus est non seulement légitime mais peut devenir obligatoire. Par exemple, durant une grossesse difficile où les relations conjugales présenteraient un risque sérieux, ou en cas de maladie contagieuse grave, ou lorsque l'état de santé ne permet manifestement pas l'acte conjugal sans danger notable. Dans ces circonstances, le conjoint qui insisterait commettrait une faute contre la justice et la charité.
L'état de péché mortel du conjoint demandeur
Un cas plus délicat concerne la situation où le conjoint qui demande le devoir se trouve en état de péché mortel manifeste et refuse obstinément de se confesser. Certains moralistes, suivant une opinion probable, enseignent que l'autre époux peut légitimement refuser le devoir pour ne pas coopérer matériellement au péché de celui qui communierait sacrilègement ou demeurerait volontairement éloigné des sacrements. Toutefois, cette position n'est pas unanime et requiert un discernement prudent, car le refus prolongé pourrait lui-même devenir occasion de péché plus grave.
Le temps des menstrues et la période post-partum
La tradition morale catholique, s'appuyant sur les prescriptions de l'Ancien Testament et la sagesse naturelle, a longtemps recommandé l'abstinence durant les menstrues et pendant un temps approprié après l'accouchement. Bien que ces prescriptions ne soient plus considérées comme absolument obligatoires dans la discipline actuelle, elles demeurent des conseils de prudence et d'hygiène naturelle. Durant la période post-partum, spécialement, des raisons médicales évidentes justifient l'abstinence temporaire.
Les périodes de pénitence liturgique
Certains auteurs traditionnels enseignaient que durant les grands temps pénitentiels, notamment le Carême, les Quatre-Temps et les veilles des grandes fêtes, les époux devaient s'abstenir des relations conjugales par esprit de mortification et pour se préparer à la réception des sacrements. Saint Paul lui-même recommande cette continence temporaire "pour vaquer à la prière" (1 Co 7, 5), tout en avertissant de ne pas la prolonger excessivement "de peur que Satan ne vous tente par votre incontinence". Cette pratique, tout en n'étant pas strictement obligatoire, demeure un signe de vie spirituelle profonde.
L'impossibilité physique
L'impossibilité physique réelle, qu'elle soit temporaire ou permanente, excuse évidemment de l'obligation. Celui qui est gravement malade, physiquement incapable, ou séparé par une distance considérable ne peut être tenu à l'impossible. Cependant, si l'impossibilité devient permanente après le mariage (par maladie ou accident), cela ne dissout pas le mariage lui-même, mais modifie les obligations concrètes des époux qui doivent alors vivre dans une continence perpétuelle.
La casuistique du devoir conjugal
Le refus injuste et ses conséquences
Le refus injuste du devoir conjugal, surtout s'il est prolongé ou répété, constitue une faute grave contre la justice et peut être matière de péché mortel. Il frustre l'autre époux d'un droit légitime, l'expose à la tentation contre la chasteté, et viole l'essence même du contrat matrimonial. Le conjoint qui refuse injustement doit réparer cette injustice en rendant le devoir dès que possible et peut être tenu en conscience de se confesser de ce manquement.
Le devoir et la procréation
Bien que le devoir conjugal soit ordonné principalement à la procréation, l'Église enseigne que le devoir demeure même lorsque la génération est impossible (stérilité, âge avancé, grossesse en cours). En effet, le mariage a aussi pour fin secondaire le remède à la concupiscence et l'amour mutuel des époux. Cependant, tout acte qui frustrerait volontairement la finalité procréatrice (par contraception artificielle) demeure gravement illicite et transforme l'accomplissement du devoir en un péché contre nature.
Les méthodes naturelles de régulation
L'Église reconnaît la licéité de la continence périodique (méthodes naturelles de régulation des naissances) lorsque des raisons graves et proportionnées le justifient. Dans ce cas, les époux peuvent d'un commun accord s'abstenir durant les périodes fertiles, sans que cela constitue un refus injuste du devoir. Cependant, cette décision doit être mutuelle et motivée par de véritables raisons (santé, situation économique grave, etc.), non par un refus égoïste de la fécondité. L'usage unilatéral de ces méthodes par l'un des époux contre la volonté de l'autre pourrait constituer une injustice.
La fréquence raisonnable
La théologie morale n'impose aucune fréquence déterminée pour l'exercice du devoir conjugal, celle-ci variant selon les tempéraments, l'âge, la santé et les circonstances des époux. Cependant, les moralistes enseignent qu'une abstinence trop prolongée (plusieurs mois sans raison légitime) pourrait devenir injuste envers le conjoint qui désire raisonnablement accomplir les actes propres au mariage. La prudence et le dialogue conjugal doivent guider les époux dans ce domaine délicat.
La dimension spirituelle
La sanctification du devoir conjugal
L'accomplissement du devoir conjugal dans l'esprit de foi et de charité devient source de grâce sanctifiante pour les époux. Loin d'être un simple permis à la passion, le devoir conjugal vécu chrétiennement participe à la sanctification mutuelle des époux. Celui qui rend le devoir par amour pour son conjoint et en vue du bien de l'union accomplit un acte méritoire devant Dieu, participant ainsi à la grâce propre du sacrement.
La mortification et la maîtrise de soi
Paradoxalement, le mariage demande aussi une forme de mortification et de maîtrise de soi. L'époux ne doit pas rechercher uniquement sa satisfaction personnelle, mais le bien véritable du conjoint et de l'union. Cette discipline volontaire, cette capacité à modérer ses désirs et à respecter les légitimes nécessités de l'autre, manifeste la présence des vertus de tempérance et de charité dans la vie conjugale.
L'union au mystère du Christ et de l'Église
Saint Paul enseigne que le mariage est le signe du mystère de l'union du Christ et de l'Église (Ep 5, 32). Dans cette perspective théologique profonde, le devoir conjugal lui-même prend une signification mystique. L'amour conjugal, vécu dans la fidélité et le don mutuel, devient une participation à l'amour sponsal du Christ pour son Église. Cette dimension transforme radicalement la compréhension chrétienne de la sexualité conjugale, élevée de l'ordre purement naturel à l'ordre surnaturel de la grâce.
Conclusion
Le devoir conjugal, loin d'être une simple réalité biologique, s'inscrit dans l'ordre de la justice, de la charité et de la sanctification mutuelle des époux. La doctrine morale catholique, par sa casuistique précise et nuancée, permet de discerner les obligations réelles tout en respectant les situations particulières où le refus devient légitime. Les époux chrétiens sont appelés à vivre cette dimension de leur union dans un esprit de foi, recherchant non la satisfaction égoïste mais le bien véritable de l'autre et la sanctification commune dans le Christ.
Cet article est mentionné dans
- Mariage - Sacrement établit le cadre théologique
- Chasteté Conjugale - Théologie du Corps développe la vertu correspondante
- Adultère - Infidélité dans le Mariage traite d'un cas de refus légitime
- Continence Périodique - Méthodes Naturelles encadre la régulation naturelle
- Justice - Volonté de Rendre à Chacun son Dû fonde l'obligation morale
- Charité - Reine des Vertus inspire la pratique vertueuse
- Prudence - Vertu de la Raison Pratique guide le discernement
- Péché Mortel - Mort de l'Âme évalue la gravité du refus injuste