Peur de déplaire aux parents dans le choix du conjoint. N'invalide pas normalement le mariage sauf si elle devient grave et injuste.
Introduction
La crainte révérencielle représente un cas délicat en matière de consentement matrimonial, où se joue l'équilibre entre le respect légitime dû aux parents et la liberté nécessaire au choix du conjoint. Cette crainte, qui naît de la révérence naturelle et du désir de ne pas déplaire à ceux à qui l'on doit obéissance et respect, pose la question fondamentale de savoir si un consentement donné sous son influence est véritablement libre et donc valide. La doctrine canonique traditionnelle, fruit d'une longue réflexion théologique et juridique, distingue soigneusement entre la crainte révérencielle simple, qui n'invalide pas le mariage, et la crainte grave et injuste qui, même si elle procède des parents, peut vicier le consentement et rendre le mariage nul.
La nature de la crainte révérencielle
La crainte révérencielle, appelée en latin "metus reverentialis", est la crainte de déplaire à une personne envers laquelle on a un devoir particulier de respect et d'obéissance, principalement les parents mais aussi les tuteurs, supérieurs religieux pour les novices, ou toute autorité légitime. Cette crainte diffère de la crainte ordinaire en ce qu'elle ne provient pas d'une menace explicite de mal grave, mais plutôt d'une appréhension de chagriner, d'offenser ou de perdre la bienveillance de la personne révérée. Le fils craint de peiner son père, la fille redoute de contredire sa mère, non par peur d'un châtiment déterminé, mais par un sentiment naturel de piété filiale qui répugne à s'opposer à la volonté parentale.
Le fondement naturel du respect filial
Cette crainte s'enracine dans le quatrième commandement qui prescrit d'honorer père et mère. Le respect et l'obéissance dus aux parents constituent une obligation morale naturelle et divine que l'Église a toujours enseignée avec fermeté. Les parents, en vertu de leur autorité naturelle dérivée de Dieu, ont le droit et le devoir de conseiller leurs enfants dans le choix du mariage, de mettre en garde contre des unions imprudentes, et même, dans certains cas, de refuser leur consentement lorsque des raisons graves le justifient. Les enfants, de leur côté, doivent normalement écouter les avis de leurs parents avec docilité et ne s'en écarter qu'avec de solides motifs. Cette structure d'autorité et d'obéissance familiale reflète l'ordre voulu par Dieu pour le bien des personnes et de la société.
La liberté essentielle du consentement matrimonial
Cependant, le mariage étant un engagement personnel d'une gravité extrême qui engage toute la vie et touche aux droits les plus intimes de la personne, il requiert absolument un consentement libre et volontaire des contractants eux-mêmes. Nul ne peut être contraint au mariage contre sa volonté, et le consentement extorqué par la violence ou une crainte grave est invalide. Cette liberté du consentement est de droit naturel et divin : elle découle de la dignité de la personne humaine créée à l'image de Dieu et dotée de libre arbitre. L'Église a constamment défendu cette liberté contre les pressions familiales, sociales ou politiques qui, à diverses époques, ont cherché à imposer des mariages arrangés sans considération suffisante pour la volonté des intéressés.
La distinction fondamentale en droit canonique
Le droit canonique distingue soigneusement entre deux types de crainte révérencielle. La crainte révérencielle simple est celle qui reste dans les limites du respect ordinaire et de l'appréhension normale de déplaire aux parents. Cette crainte simple, même si elle influence le choix matrimonial, n'invalide pas le consentement donné sous son empire, car elle ne supprime pas substantiellement la liberté de choix. Au contraire, la crainte révérencielle grave est celle qui, bien que provenant du respect dû aux parents, atteint une telle intensité qu'elle contraint réellement la volonté et supprime pratiquement la liberté de choix. Cette crainte grave et injuste invalide le mariage car le consentement donné n'est plus véritablement libre.
Les critères de la gravité
Pour qu'une crainte révérencielle invalide le mariage, elle doit réunir plusieurs conditions. Premièrement, elle doit être grave, c'est-à-dire capable d'impressionner sérieusement une personne de caractère ferme, et non seulement un esprit pusillanime ou craintif. L'évaluation de cette gravité se fait in concreto, c'est-à-dire en tenant compte de l'âge, du sexe, du tempérament et de la condition particulière de la personne qui subit la crainte. Deuxièmement, elle doit être injuste, provenant d'une pression illégitime exercée par les parents au-delà de leurs droits. Troisièmement, elle doit être déterminante, c'est-à-dire que la personne n'aurait pas contracté le mariage si elle n'avait pas été sous l'empire de cette crainte.
Les manifestations concrètes de la pression parentale
Dans la pratique, la crainte révérencielle grave peut se manifester de diverses manières. Les parents peuvent exercer une pression psychologique intense par des reproches continuels, des manifestations de mécontentement profond, des menaces de déshéritage ou d'exclusion familiale, voire des menaces de violence physique bien que ce dernier cas sorte déjà de la simple crainte révérencielle pour constituer une crainte absolue. Plus subtilement, une mère peut menacer de tomber gravement malade ou même de mourir si son fils n'épouse pas la personne qu'elle a choisie. Un père peut placer sa fille devant l'alternative d'accepter un mariage ou de se voir retirer tout soutien et toute affection familiale, la condamnant pratiquement à la misère ou au déshonneur social.
L'appréciation morale de l'autorité parentale
Les parents qui exercent une telle pression injuste sur leurs enfants en matière de mariage commettent un péché grave contre la justice et la charité. Ils abusent de leur autorité naturelle en la détournant de sa fin propre qui est le bien de l'enfant. Le droit des parents de conseiller et même de s'opposer à un mariage imprudent ne s'étend pas jusqu'à contraindre positivement l'enfant à un mariage qu'il ne désire pas. Cette contrainte blesse le droit naturel de l'enfant devenu adulte à choisir librement son état de vie. Elle instrumentalise la personne en la traitant comme un moyen plutôt qu'une fin. Elle compromet gravement le bonheur futur du mariage qui ne peut s'édifier solidement que sur un amour librement consenti.
Le devoir de résistance de l'enfant
Face à une pression parentale injuste en matière de mariage, l'enfant, même majeur et économiquement dépendant, a non seulement le droit mais le devoir de résister et de ne pas consentir à un mariage qu'il ne désire pas. Contracter un mariage sans véritable volonté intérieure, par pure soumission à la volonté d'autrui, serait sacrilège si l'on est baptisé, car on ferait un sacrement sans l'intention requise. Ce serait également une grave injustice envers le conjoint qui a droit à un véritable consentement et non à une simple apparence. Ce serait enfin une imprudence majeure qui compromettrait tout le bonheur de la vie future, car un mariage non désiré devient rapidement un fardeau insupportable source de péchés nombreux.
La situation de la fiancée soumise
Historiquement, cette question de la crainte révérencielle a particulièrement affecté les jeunes filles élevées dans une soumission stricte à leurs parents et conditionnées à ne jamais s'opposer à leur volonté. Dans certaines familles traditionnelles, la pression exercée sur les filles pour qu'elles acceptent un mariage arrangé selon les intérêts familiaux plutôt que selon leur propre inclination a souvent vicié le consentement matrimonial sans que les intéressées elles-mêmes en aient pleine conscience. Le droit canonique, dans sa sollicitude pastorale, a reconnu que même sans menaces explicites, la simple pression morale d'un père autoritaire sur une fille habituée à l'obéissance passive pouvait constituer une crainte grave invalidant le mariage.
La preuve de la crainte révérencielle grave
Dans les procès canoniques en nullité de mariage fondés sur la crainte révérencielle grave, la preuve de cette crainte présente des difficultés particulières. Il faut établir non seulement que la pression parentale existait, mais qu'elle était suffisamment grave pour contraindre réellement la volonté d'une personne normalement constituée, et que le consentement n'aurait pas été donné sans cette pression. Les témoignages contemporains des événements ont une valeur particulière : déclarations faites avant le mariage exprimant la répugnance et la contrainte, confidences à des amis, manifestations de tristesse ou de révolte. La conduite postérieure au mariage est également significative : séparation rapide, refus de consommer le mariage, expressions de regret d'avoir cédé à la pression familiale.
Les remèdes préventifs de la crainte révérencielle
L'Église, dans sa sagesse pastorale, a prévu plusieurs moyens pour prévenir les mariages contractés sous crainte révérencielle. L'enquête prénuptiale obligatoire comprend des questions destinées à s'assurer de la liberté du consentement des futurs époux. Le curé doit interroger les fiancés séparément pour vérifier qu'ils contractent librement et non par contrainte familiale. Si un doute sérieux subsiste, le célébrant peut et doit différer le mariage jusqu'à ce que la liberté soit établie avec certitude. Les confesseurs ont également un rôle important : ils doivent interroger avec prudence et charité les pénitents qui se préparent au mariage pour s'assurer de la liberté de leur consentement et, le cas échéant, les fortifier dans leur résolution de ne pas céder à une pression injuste.
La régularisation d'un mariage nul pour crainte
Si un mariage a été contracté sous l'empire d'une crainte révérencielle grave et injuste, il est nul et peut être déclaré tel par le tribunal ecclésiastique compétent après instruction du procès. Cependant, si par la suite la crainte cesse et que les époux désirent librement demeurer unis, ils peuvent facilement convalider leur union en renouvelant leur consentement, désormais libre, en présence du curé et de deux témoins. Ce renouvellement, appelé convalidation, rétablit la validité du mariage avec effet immédiat. L'Église encourage cette régularisation lorsqu'il apparaît qu'un véritable amour conjugal s'est développé malgré les conditions viciées du consentement initial, manifestant ainsi que la divine Providence peut tirer le bien même de situations initialement défectueuses.
Cet article est mentionné dans
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