Le zèle apostolique ardent constitue le cœur battant de la sainteté vivante, particulièrement chez celui qui se livre totalement à Dieu. C'est l'amour de Dieu débordant en amour des âmes, la charité brûlante qui ne peut rester cachée, qui doit rayonner, se donner, se consumer pour le salut du monde.
Le zèle authentique ne naît point de l'ambition humaine, de la recherche de gloire ou de l'orgueil apostolique. Il jaillit du cœur mystiquement transformé, qui ne peut plus endurer la damnation des frères, qui souffre de chaque âme perdue comme d'une mort intime.
La passion pour le salut des âmes
Le zèle apostolique commence par une passion dévorante pour le salut des âmes. Passion est le mot exact : non point sentiment tiède, mais feu qui consume, amour qui pousse à l'extrême limite du sacrifice.
Saint Paul exprimait cette passion avec une intensité qui scande ses épîtres : "Je suis possédé de deux sentiments contraires ; mon désir serait d'être séparé du Christ pour mes frères" (Rm 9:3). L'Apôtre irait en enfer si cela sauvait ses frères ! Voilà le zèle véritable : amour transcendant de l'âme jusqu'à la suprême abnégation.
Saint Ignace d'Antioche, jeté aux bêtes féroces, exultait : "Je suis le froment de Dieu, il faut que je sois moulu par les dents des bêtes pour devenir le pain pur du Christ." Son zèle était tel qu'il voyait dans le martyre la dernière chance d'aimer Jésus-Christ, de parler à l'Église par le cri de son agonie.
Ce zèle ardent transforme le missionnaire en instrument de l'Esprit Saint. Son corps en devient le clavier vivant, ses paroles la trompette céleste annonçant la Bonne Nouvelle. Les limites du possible s'évanouissent.
Soif des âmes, soif de Christ
Au fond du zèle apostolique gît une soif mystique des âmes, qui est inséparable de la soif de Christ lui-même.
Le Christ notre Sauveur clamait sur la croix : "J'ai soif" (Jn 19:28). Soif physique de l'agonie, certes. Mais aussi soif spirituelle plus profonde : soif du salut des âmes pour lesquelles Il versait Son sang. La croix était l'acte de zèle suprême, le sacrifice absolu destiné à la rédemption.
L'apôtre authentique incorpore cette soif du Seigneur. Il meurt de ne pouvoir sauver davantage, de voir tant de frères marchant vers la perdition. Sainte Thérèse d'Ávila disait : "Souffrir ou mourir." Le choix se pose ainsi : souffrir en vivant pour sauver des âmes, ou mourir en les perdant.
Le zèle est donc métaphysiquement lié à la souffrance. Pas de vrai zèle sans croix. Le zélateur doit "remplir en son corps ce qui manque aux souffrances du Christ" (Col 1:24). Chaque peine endurée pour les âmes devient participation à la Rédemption.
Cette soif consume progressivement le zélateur. Il maigrit, vieillit prématurément, use son corps par l'apostolat. Les Pères avaient coutume de dire : "Les apôtres et les martyr mourront de zèle." Jean l'Évangéliste, après un long apostolat consacré à l'amour, expira sur son lit, vidé de toutes forces, ayant tout dépensé pour les âmes.
Le sacrifice pour les pécheurs
Le zèle apostolique véritable s'exprime par le sacrifice volontaire offert pour les pécheurs. Non point simple renoncement aux consolations, mais abnégation totale, immolation de soi à l'instar de l'Agneau.
Saint François d'Assise, parcourant le monde pour convertir les infidèles et les hérétiques, incarnait ce dévouement sans limites. Il offrit sa propre vie en holocauste. En Égypte, il se présenta devant le Sultan non en conquérant mais en supplie, offrant son sang si cela pouvait ouvrir le chemin du Christ.
Le sacrifice du zélateur porte plusieurs dimensions. D'abord, renoncement à toute consolation personnelle. Le zélateur se désapproprie volontairement : ses biens, son temps, son repos. Il vit de peu, dort peu, fait peu de cas du confort. Son corps devient maigre, son vêtement usé. Mais il sourit, car il mesure son sacrifice à l'aune infini du Christ.
Ensuite, souffrance volontairement acceptée et embrassée. Les contradictions, les persécutions, l'ingratitude des hommes ne découragent point le zélateur, mais l'enflamment. Chaque coup reçu pour Christ devient grâce. Sainte Jeanne d'Arc montant au bûcher, les martyrs chrétiens chantant sous la torture : voilà le zèle en sa gloire.
Enfin, effusion totale du sang spirituel. Saint Paul déclare : "Me voici tout disposé à être immolé comme libation sur le sacrifice et le ministère de votre foi" (Ph 2:17). L'apôtre offre son propre sang sacramentellement pour le peuple confié.
L'apostolat comme participation rédemptrice
Le zèle apostolique participe à l'œuvre rédemptrice du Christ. Les apôtres ne sont point simples salariés annonçant une marchandise. Ils sont les instruments vivants de la Rédemption, continuant mysterium Christi (le mystère du Christ) jusqu'à la fin des temps.
Cette participation exige la puissance surnaturelle. L'apôtre humain, sans l'Esprit Saint, prêche en vain. Les paroles restent mortes. Mais celui qui se remplit de l'Esprit contemplatif voit ses mots prendre chair, transfigurer les cœurs, arracher des âmes à la damnation.
Les vies des saints fondateurs montrent comment cette participation rédemptrice opère. Saint Dominique passait les nuits en prière, versant des pleurs, offrant son zèle pour arracher l'Église à l'hérésie. Un seul homme, animé de zèle apostolique, peut changer le cours des temps.
Saint Ignace de Loyola, fondant la Compagnie de Jésus, orienta toute une armée d'apôtres vers le service exclusif de l'Église et du salut des âmes. Le "Magis" (davantage) devient devise : toujours plus de sacrifice, plus de dépense, plus de mortification pour le règne du Christ.
La fécondité mystérieuse du zèle
Mystère admirable : le zèle apostolique porte des fruits invisibles mais réels, disproportionnés à l'apparence extérieure.
Un moine obscur en son monastère, consumé de zèle pour l'Église, peut opérer par la prière plus que cent prédicateurs remplissant les églises. Sainte Thérèse de Lisieux, retenue au cloître par la tuberculose, demanda à être "la patronne des missions". Elle convertit plus d'âmes à travers ses prières que les missionnaires en Afrique.
Cette fécondité procède de la puissance mystique. L'apôtre zélé possède une autorité surnaturelle : les démons le craignent, les âmes s'ouvrent à lui, les grâces coulent. Car il ne parle point en son nom propre. Le Christ parle par sa bouche. L'Esprit Saint enseigne par sa main.
La conséquence mystérieuse : l'apôtre disparaît pour laisser place à Jésus. Plus l'instrument apostolique se vide de lui-même, se consumer de zèle, plus la puissance divine opère abondamment.
Zèle et contemplation
Beauté de la tradition catholique : elle n'oppose jamais zèle et contemplation. Le plus grand zèle naît de la plus profonde union mystique.
Marthe et Marie ne s'opposent pas. Le Christ loue Marie pour avoir choisi la meilleure part (la prière), tout en justifiant Marthe pour son service. Le zèle véritable entrelace les deux : contemplation brûlante du divin, débouchant naturellement en action apostolique.
Saint Jean de la Croix enseignait que les derniers degrés de la vie mystique produisent le zèle le plus ardent. L'âme qui monte les sommets du Carmel, qui goûte l'union transformante, redescend débordante d'amour pour les frères.
Le moine trappiste qui prie silencieusement dans son cloître "fabrique du zèle apostolique", comme l'affirmait saint Paul VI. Ses prières sont des flèches décochées vers les âmes perdues. Ses mortifications restaurent l'ordre universel troublé par le péché.
Les obstacles au zèle
Hélas, le zèle authentique rencontre adversaires nombreux dans le cœur humain et dans la société.
D'abord, l'amour-propre apostolique. Combien de prédicateurs cherchent applaudissements et gloire personnelle ! Leur parole sonne creux car "moi" occupe le centre. Le zèle véritable s'oublie totalement dans la gloire de Dieu.
Ensuite, la tiédeur spirituelle. Sans contemplation vivante du Christ, le zèle s'épuise. Le prédicateur devient employé fatigué, la missionnaire fonctionnaire. Il faut constamment puiser à la source de l'amour infini en Christ.
Enfin, l'impasse du compromis. La société moderne seduire les apôtres à "s'adapter", à modérer la vérité, à plaire aux hommes plutôt qu'à Dieu. Mais le zèle véritable accepte la croix, l'impopularité, les persécutions. Il préfère rester seul avec la vérité plutôt que mentir avec la multitude.
Les apôtres perpétuels
L'Église perpétue le zèle à travers les siècles par les ordres mendiants, les missions étrangères, les mouvements de renouveau spirituel. Jamais le zèle ne s'éteint dans le Peuple de Dieu.
Les dominicains, descendants de Saint Dominique, brûlent de zèle contre l'erreur, sanctifient par la parole et la prière.
Les franciscains, héritiers de Saint François, embrasent le monde par l'amour transcendant de la pauvreté et du service.
Les jésuites, guidés par le flambeau d'Ignace de Loyola, se consacrent corps et âme au Magis du Règne de Christ.
Les missionnaires parochiaux, les catéchètes, les mères de famille chrétienne : tous appelés à ce zèle, chacun à sa place, respirant l'amour ardent de l'Église pour les âmes.
La couronne du zèle
L'apôtre consumé de zèle atteint, à la fin de sa vie, une paix ineffable. Ayant tout donné, il n'a plus peur de perdre. Ayant brûlé son corps au service des âmes, il s'endort sans regret.
"J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé la course, j'ai gardé la foi. Maintenant m'attend la couronne de justice" (2Tm 4:7-8). Ainsi parlait saint Paul en ses derniers jours.
Le zèle apostolique ardent mène à la béatitude suprême : voir faces à faces, au Ciel, toutes les âmes sauvées grâce à ce zèle consumant. Quel bonheur ! Tous ces frères, tous ces enfants rachetés par le zèle, formant cortège autour du Trône, chantant éternellement la gloire de celui qui fut zélateur pour eux !
C'est pourquoi l'âme zélée accepte tout, souffre tout, donne tout : elle voit au-delà du voile l'éternité brillante, reward of the zeal. "Affligez-vous maintenant dans le temps, soyez crucifiés, et au dernier jour soyez couronné," enseignaient les Pères.
Le zèle apostolique ardent est donc la vertu la plus bénédite, celle qui sanctifie le plus, celle qui porte plus de fruits. Elle est Jésus-Christ lui-même consumant de son amour, crucifié pour nos âmes.
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