La charité n'est point sentiment, émotion naturelle ni même vertu morale ordinaire. C'est l'amour surnaturel participé, l'Amour divin lui-même coulant en la créature vidée et accueillante. C'est la plus haute des vertus théologales, celle qui perfectionne et couronne l'ordre surnaturel, celle qui transforme l'âme en Christ aimant.
Distinction des amours
Avant la charité mystique, distinguons les degrés de l'amour. L'amour naturel est penchant de la créature vers le bien apparent. Amour des parents, de la patrie, du beau, du vrai. Bon, légitime, créaturel.
Au-dessus : l'amour moral de la vertu. Effort de la volonté tendue vers le bien réel, souvent contre les inclinations passionnelles. Vertu du juste, du sage antique. Effort humain que la grâce élève mais ne supprime pas.
Mais au sommet règne l'amour théologal, la charité surnaturelle : don de l'Esprit Saint lui-même habitant la créature. Non plus effort tendu vers le bien, mais participation à l'Amour qui est Dieu. 1 Jn 4:8 : "Dieu est Amour."
La charité ordinaire du chrétien (simple grâce sanctifiante) demeure amour volontaire : j'aime Dieu et le prochain, c'est mon engagement. Mais la charité transformante, amour mystique, dépasse ce stade : elle devient seconde nature, mouvement spontané, breathing même de l'âme.
Cœur à cœur avec Dieu
Sainte Thérèse d'Ávila décrit les demeures avancées du Château intérieur : l'âme y aime Dieu, non comme devoir ou choix, mais comme respiration. Elle aime sans effort, naturellement, comme le cœur bat sans commandement de la volonté.
C'est l'union sponsale, mariage mystique. Deux volontés ne font plus qu'une. Dieu veut ce que veut la créature, la créature veut ce que veut Dieu, sans conflit, sans division. Fusion amoureuse où la distinction subsiste (l'âme n'est pas Dieu) mais où l'union devient totale.
Saint Jean de la Croix chante cette union :
"Une nuit tranquille En se dissolvant, Ma maison étant maintenant apaisée, Guidé par ce feu qui brûle en mon cœur, En secret, inconnu de tous, Ma demeure apaisée, Je sortais par une voie secrète, Ô bonheur et fortune ! Dans les ténèbres et cachée, Je m'échappai."
Cette fuite du moi dans Dieu, cette nuit béatifique où l'âme abandonne lumières et consolations pour embrasser l'obscurité de l'amour pur : c'est la charité transformante en son essence.
Amour du prochain comme expression
Paradoxe mystique : plus l'âme s'enfonce dans l'amour de Dieu seul, plus elle déborde d'amour pour le prochain. Non par commandement ("aime ton prochain comme toi-même") appliqué moralement, mais par débordement de l'amour divin en elle.
Sainte Thérèse de Lisieux découvre cette vérité : s'aimer soi-même moins que Dieu, c'est aimer davantage le prochain. L'amour est un. Aimer Dieu au-delà de tout et aimer le prochain en Dieu : deux faces de la même charité.
Le mystique consumé par l'amour divin voit le Christ dans le pauvre, l'étranger, l'ennemi. Non comme abstraction mentale mais comme vision réelle : présence du Christ souffrant en chaque créature. Dès lors, le servir devient service du Christ, l'aimer devient amour de Dieu incarné.
Cela éclaire les vies des saints. Pourquoi certains renonçaient-ils à l'extase contemplative pour servir les malades ? Parce que la charité transformante ne recherche pas son propre repos. Elle imite le Christ qui, quittant la gloire du Père, s'incarnait pour le salut.
Transformation en Christ
La charité mystique est transformation en Christ. L'âme devient "un autre Christ" (alter Christus). Non par imitation externe (suivre les pas de Jésus), mais par union vivante avec sa charité même.
C'est le secret de Paul l'Apôtre: "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi" (Ga 2:20). Qui parle par sa bouche ? Le Christ. Qui aime par son cœur ? Le Christ. Qui agt par ses mains ? Le Christ, dans l'Apôtre anéanti.
Cela n'est point possession démoniaque mais possession divine, inhabitation volontaire de l'Esprit Saint. L'âme demeure elle-même (son moi n'est pas annihilé en essence), mais cet moi est devenu conducteur, lyre vivante dont Dieu joue.
Le langage mystique devient étrange à l'oreille profane. Sainte Catherine de Sienne affirme : "Je me suis découvert davantage en Dieu, alors qu'avant je ne me trouvais que dans les ombres." Où est Catherine quand elle disparaît en Dieu ? Est-elle morte ? Non, elle vit plus intensément.
Feu consumant de l'amour
L'amour mystique ne se satisfait point de constance tiède. Il brûle. C'est feu qui purifie, consume, transforme.
Les mystiques parlent d'expériences où leur corps semblait enflammé. Non hallucination : réalité spirituelle si intense qu'elle produit signes corporels. Sainte Thérèse sentait littéralement son cœur transpercé par la flèche d'amour divin.
Cette brûlure a fonction purificatrice. Elle détruit les ultimes attaches créaturelles, la dernière prétention du moi à existence propre. À mesure que l'amour s'intensifie, l'âme semble paradoxalement se dissoudre. Elle meurt d'amour, non pas en sensation mais en réalité.
"Mourir d'amour" n'est point poétique chez les vrais mystiques. C'est mort réelle du vieil homme, de la créature gonflée, du moi centré sur lui-même. Elle meurt pour ressusciter dans une vie nouvelle, respirant de l'amour divin.
Vertu théologale parfaite
La foi et l'espérance sont vertus nobles, mais la charité les couronne. Elle les met en mouvement.
La foi sans charité est morte, dit saint Jacques. Elle connaît Dieu mais ne l'aime point. L'espérance sans charité désire le bien propre égoïstement, cherche Dieu pour sa récompense, non pour Lui-même.
Mais la charité aime Dieu pour Lui-même, gratuitement, sans attendre retour. Elle ne cherche point ses consolations spirituelles, ni même sa propre sanctification en premier lieu, mais la gloire de Dieu, le bien du prochain, la rédemption du monde.
C'est pourquoi la charité est dite "plus grande que la foi et l'espérance" (1 Co 13). Au ciel, la foi cessera (vision béatifique immédiate), l'espérance cessera (possession certaine), mais la charité demeurera et se consumera en joie éternelle.
L'amour qui donne tout
La charité transformante ne s'arrête point à l'affection intérieure. Elle donne tout. Ses biens, son repos, sa réputation, sa vie.
Les martyrs qui pardonnent à leurs bourreaux incarnent cette charité : elle continue d'aimer, de bénir, d'intercéder pour celui qui la tue. Non par masochisme mais par amour divin qui déborde de toute logique créaturelle.
Les saints donnent leurs vies pour le salut des âmes. Non par devoir autoproclamé, mais par amour qui ne peut se refuser. Quand on aime vraiment, on donne sans compter.
C'est l'amour du Christ : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime" (Jn 15:13). Christ au Calvaire n'agissait point par obligation imposée mais par charité débordante qui le clouait à la croix volontairement.
Demeurer dans l'amour
L'Évangile de Jean structure tout autour de la charité : "Demeurez dans mon amour" (Jn 15:9). Ce "demeurer" n'est pas passivité. C'est union vivante, respiration constante.
Comment demeurer ? En aimant comme le Christ aime. Comment aimer ainsi ? En renonçant à soi, en acceptant la Croix, en laissant Dieu opérer l'amour en soi.
La mystique moderne a souvent oublié cela. Elle a cru à des états contemplatifs sans charité, à des ravissements sans mort du moi, à des unions sans transformation. Hérésie subtile.
Mais la vraie charité transformante exige le sacrifice. Elle demande que je meure à mes désirs pour que Dieu seul vive en moi, aimant par moi, se donnant par moi à un monde qui attend son Amour.
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