Summa Theologiae, Tertia Pars, Q. 70
Présentation
Cette question traite d'une institution fondamentale voulue par Dieu : le Mariage. Saint Thomas examine ici la nature sacramentelle du mariage chrétien, ses fins, ses propriétés essentielles, et son rôle dans l'économie du salut. Le mariage, institué par Dieu dès la création (Gn 2, 24), a été élevé par le Christ à la dignité de sacrement, rendant l'union conjugale signe et source de la grâce.
Importance théologique
Le mariage n'est pas seulement une institution naturelle ou un contrat social, mais un sacrement de la Nouvelle Alliance. Il représente l'union du Christ et de l'Église (Ep 5, 25-32), et communique aux époux la grâce nécessaire pour vivre saintement leur vocation conjugale. Saint Thomas, dans cette question, synthétise la doctrine traditionnelle sur le mariage et répond aux erreurs de son temps.
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
Articles de la question
Saint Thomas examine plusieurs aspects fondamentaux du mariage à travers cette question. Bien que le traité sur le mariage dans la Somme soit demeuré incomplet (Saint Thomas étant mort avant de l'achever), les questions qui nous sont parvenues traitent des points suivants :
La nature sacramentelle du mariage - Le mariage est-il véritablement un sacrement de la Nouvelle Loi ? Saint Thomas établit que le mariage chrétien confère la grâce sanctifiante.
Les fins du mariage - Quelles sont les finalités essentielles de l'union conjugale ? L'Aquinate distingue les fins primaires (procréation et éducation des enfants) et secondaires (aide mutuelle et remède à la concupiscence).
Les propriétés du mariage - L'unité et l'indissolubilité sont-elles des propriétés essentielles du mariage chrétien ? Saint Thomas démontre que ces propriétés découlent de la nature même du mariage voulu par Dieu.
Les empêchements au mariage - Quelles circonstances peuvent empêcher la validité ou la licéité du mariage ? L'Aquinate examine les empêchements dirimants (qui rendent le mariage invalide) et prohibants (qui le rendent illicite mais non invalide).
Méthode d'exposition
Chaque article suit le schéma caractéristique de la Somme :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra (tirés de la nature apparemment purement naturelle du mariage, des difficultés scripturaires, ou des pratiques de l'Ancien Testament)
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue (généralement scripturaires, notamment Ep 5, 32)
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas, où il distingue les différents niveaux de signification du mariage
- Responsiones : Réfutations point par point des objections initiales
Contenu détaillé
La nature sacramentelle du mariage
Institution divine : Le mariage a été institué par Dieu lui-même au Paradis terrestre, avant le péché. Dieu créa l'homme et la femme à son image (Gn 1, 27), et établit leur union : "L'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair" (Gn 2, 24).
Élévation sacramentelle : Le Christ a élevé le mariage naturel à la dignité de sacrement de la Nouvelle Loi. Saint Paul révèle ce mystère : "Ce sacrement est grand : je dis cela par rapport au Christ et à l'Église" (Ep 5, 32). Le mariage chrétien n'est plus seulement un contrat naturel, mais un signe efficace de la grâce.
Grâce sacramentelle propre : Saint Thomas enseigne que le mariage confère une grâce spécifique pour accomplir les devoirs de l'état conjugal. Cette grâce sanctifie l'amour des époux, les aide à élever chrétiennement leurs enfants, et les soutient dans les épreuves de la vie conjugale.
Le ministre du sacrement : Les époux eux-mêmes sont les ministres du sacrement de mariage. En échangeant leur consentement devant l'Église, ils se confèrent mutuellement ce sacrement. Le prêtre est le témoin officiel de l'Église, mais ce sont les époux qui administrent le sacrement.
Les fins du mariage
La fin primaire : la procréation : La première fin du mariage est la procréation et l'éducation des enfants. Dieu dit au premier couple : "Croissez et multipliez" (Gn 1, 28). Cette fin correspond à la nature même de l'union conjugale et à la complémentarité des sexes.
L'éducation chrétienne : La procréation ne suffit pas : les parents ont le devoir d'éduquer leurs enfants chrétiennement, de les former aux vertus, et de les conduire vers leur fin surnaturelle. Cette mission éducative fait partie intégrante de la vocation conjugale.
Les fins secondaires : Saint Thomas reconnaît deux fins secondaires du mariage. D'abord, l'aide mutuelle des époux (adiutorium), par laquelle l'homme et la femme se soutiennent mutuellement dans les difficultés de la vie. Ensuite, le remède à la concupiscence (remedium concupiscentiae), par lequel la satisfaction légitime de l'instinct sexuel dans le mariage préserve de la fornication.
Hiérarchie des fins : Ces fins sont hiérarchiquement ordonnées. La procréation est la fin première et objective, tandis que les fins secondaires, bien que légitimes et importantes, sont subordonnées à la première. Vouloir les fins secondaires en excluant la fin primaire pervertirait la nature du mariage.
Les propriétés essentielles du mariage
L'unité : Le mariage chrétien est essentiellement monogame. Un homme ne peut avoir qu'une seule femme, et une femme qu'un seul mari. Cette unité découle de la nature de l'amour conjugal et de la dignité égale de l'homme et de la femme. Le Christ a restauré cette unité originelle, altérée dans l'Ancien Testament par la tolérance de la polygamie due à la dureté des cœurs.
L'indissolubilité : Le mariage chrétien est absolument indissoluble. "Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas" (Mt 19, 6). Seule la mort peut dissoudre le lien conjugal. Cette indissolubilité découle de la nature sacramentelle du mariage, signe de l'union indissoluble du Christ et de l'Église.
Fondement théologique : Saint Thomas explique que l'indissolubilité du mariage est requise pour le bien des enfants (qui ont besoin de la stabilité), pour le bien des époux (qui se donnent mutuellement totalement et pour toujours), et pour signifier l'union éternelle du Christ et de l'Église.
Le divorce : L'Église catholique ne reconnaît pas le divorce. Le lien matrimonial validement contracté et consommé ne peut être dissous par aucune autorité humaine. La séparation de corps peut être permise pour des raisons graves, mais elle ne dissout pas le lien : les époux séparés restent mariés et ne peuvent se remarier.
Les empêchements au mariage
Nature des empêchements : Les empêchements sont des circonstances qui rendent le mariage invalide (empêchements dirimants) ou illicite mais valide (empêchements prohibants). L'Église a le pouvoir, reçu du Christ, d'établir des empêchements pour protéger la sainteté du mariage.
Empêchements dirimants principaux : Parmi les empêchements qui rendent le mariage invalide, on compte : l'âge insuffisant, l'impuissance, le lien d'un mariage antérieur, la disparité de culte (mariage d'un catholique avec un non-baptisé), les ordres sacrés, les vœux religieux, le rapt, le crime (meurtre du conjoint pour épouser le complice), la consanguinité, l'affinité, et la parenté spirituelle.
La consanguinité : Saint Thomas explique que les mariages entre proches parents sont interdits pour plusieurs raisons : la décence naturelle, l'extension de la charité (en épousant quelqu'un d'une autre famille, on étend les liens d'amour), et la préservation de la pureté familiale.
La dispense : L'Église peut dispenser de certains empêchements (ceux de droit ecclésiastique), mais non de tous (ceux de droit divin, comme l'impuissance ou le lien d'un mariage valide antérieur). Cette puissance de dispenser manifeste l'autorité de l'Église sur la discipline sacramentelle.
Le consentement matrimonial
Essence du mariage : Le consentement des époux est la cause efficiente du mariage. Saint Thomas enseigne que le mariage se réalise par l'échange du consentement mutuel exprimé de vive voix. Sans consentement véritable, il n'y a pas de mariage.
Conditions du consentement valide : Pour être valide, le consentement doit être libre (non contraint par la violence ou la crainte grave), conscient (avec connaissance suffisante de la nature du mariage), et mutuel (les deux parties consentant au même moment).
Les vices du consentement : Plusieurs défauts peuvent vicier le consentement : l'ignorance de la nature du mariage, l'erreur sur la personne, la simulation (consentement extérieur sans intention réelle), la condition contraire à la nature du mariage (par exemple, exclure positivement la fidélité ou la procréation).
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Troisième Partie de la Somme Théologique, qui traite de l'Incarnation, des sacrements et des dernières fins.
Place dans le traité des sacrements
Le mariage est le dernier des sept sacrements traité par Saint Thomas. Il se distingue des autres sacrements par plusieurs caractéristiques : il a été institué avant le péché (bien qu'élevé à la dignité de sacrement par le Christ), il n'est pas nécessaire au salut individuel (contrairement au baptême), et ses ministres sont les époux eux-mêmes.
Liens avec d'autres questions
Question 65 : Les sacrements en général - Le mariage participe de la nature commune à tous les sacrements : signe sensible et efficace de la grâce.
Question 69 : Les effets du baptême - Le baptême incorpore au Christ et à l'Église, rendant possible le mariage sacramentel entre baptisés.
Question 61 : La nécessité des sacrements - Le mariage, contrairement aux autres sacrements, est nécessaire non au salut individuel mais à la conservation de l'espèce.
Portée morale et sociale
La doctrine thomiste sur le mariage a des implications profondes pour la vie morale et l'ordre social. Elle fonde la dignité de la famille, cellule de base de la société. Elle protège les droits de l'enfant à naître et à être élevé par ses parents. Elle manifeste la sainteté de la sexualité humaine, ordonnée au bien du couple et de l'enfant.
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Tertia Pars, Question 70 et Supplementum QQ. 41-68
- Concile de Trente, Session XXIV : Doctrine sur le sacrement de mariage
- Pie XI, Casti Connubii (1930) : Encyclique sur le mariage chrétien
- Pie XII, Discours aux sages-femmes (1951) : Enseignement sur les fins du mariage
- Paul VI, Humanae Vitae (1968) : Encyclique sur la régulation des naissances
- Jean-Paul II, Familiaris Consortio (1981) : Exhortation apostolique sur la famille
Conclusion
La question 70 sur le mariage nous révèle la grandeur de la vocation conjugale. Loin d'être une simple réalité naturelle ou un contrat civil, le mariage entre baptisés est un sacrement qui participe au mystère de l'union du Christ et de l'Église. Les époux chrétiens sont appelés à vivre leur amour à l'image de l'amour du Christ pour l'Église : don total, fidèle et fécond.
Saint Thomas nous enseigne que le mariage est à la fois un bien de la nature (remédiant à la solitude humaine et assurant la propagation de l'espèce) et un bien de la grâce (sanctifiant les époux et les aidant à élever des enfants pour le Ciel). Dans le plan de Dieu, la sexualité humaine trouve sa signification et sa dignité plénières dans le don mutuel des époux ouvert à la vie.
Pour les époux chrétiens, cette doctrine est source d'espérance : la grâce du sacrement les soutient dans leur vocation quotidienne. Pour tous les fidèles, elle manifeste la beauté du dessein de Dieu sur l'amour humain.
Articles connexes
- Les Sacrements - Les sept signes efficaces de la grâce institués par le Christ
- La Famille chrétienne - L'église domestique, lieu de sanctification
- La Chasteté conjugale - La vertu de tempérance dans le mariage
- L'Indissolubilité du mariage - Le caractère permanent du lien conjugal
- La Procréation responsable - La régulation naturelle des naissances selon la loi divine
Q. 70 - Du Mariage
Du Mariage - Question 70 de la Summa Theologiae, Tertia Pars
Introduction
Du Mariage - Question 70 de la Summa Theologiae, Tertia Pars
Cet article est mentionné dans
- Conseil Évangélique : La Chasteté Perpétuelle mentionne ce concept
- État du Mariage mentionne ce concept
- Le Mariage - Union Sacrée mentionne ce concept
- Le Sacrement du Mariage mentionne ce concept
- L'État de Vie Matrimoniale - Mariage et Famille mentionne ce concept
- Le Mariage - Sacrement de l'Alliance mentionne ce concept
- Perfection Chrétienne et Conseils Évangéliques mentionne ce concept
- Question 41 : Du Mariage considéré en lui-même mentionne ce concept
- Question 42 : De la cause efficiente du Mariage (le consentement) mentionne ce concept
- Question 43 : De la forme du Mariage mentionne ce concept