Summa Theologiae, Tertia Pars, Q. 17
Présentation
Objet de la question
Cette question 17 de la Tertia Pars traite d'un des mystères les plus profonds de la foi catholique : l'unité de l'être du Christ. Saint Thomas d'Aquin y examine comment le Christ, vrai Dieu et vrai homme, possède une seule personne divine tout en ayant deux natures distinctes, et quelle est l'unité de son être.
Contexte théologique
Après avoir établi dans les questions précédentes l'union hypostatique des deux natures dans la personne du Verbe, saint Thomas aborde maintenant la question cruciale de l'unité de l'être du Christ. Cette question touche au cœur du mystère de l'Incarnation: comment comprendre l'être du Christ qui unit en lui la divinité et l'humanité sans confusion ni séparation? La réponse à cette question a des implications majeures pour toute la christologie et pour notre compréhension du salut.
Enjeux doctrinaux
La question de l'unité de l'être du Christ a été vivement débattue dans les premiers siècles de l'Église. Les hérésies nestorienne (qui divisait le Christ en deux personnes) et monophysite (qui confondait les deux natures en une seule) témoignent de la difficulté de maintenir l'équilibre orthodoxe. Le Concile de Chalcédoine (451) définit que le Christ est une seule personne en deux natures, "sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation". Saint Thomas approfondit cette doctrine en explorant l'unité de l'être du Christ à la lumière de la philosophie aristotélicienne.
Structure scolastique
Méthode de saint Thomas
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle que saint Thomas utilise dans toute la Somme Théologique:
1. Objections : Arguments contre la position qu'on défendra. Saint Thomas présente d'abord les difficultés et les arguments qui semblent s'opposer à la vérité qu'il va établir. Cette méthode manifeste l'honnêteté intellectuelle et la rigueur de la recherche théologique.
2. Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue, généralement tirés de l'Écriture Sainte, des Pères de l'Église ou de l'autorité magistérielle. Ces arguments établissent que la position défendue est conforme à la foi catholique.
3. Corpus : La réponse développée de Saint Thomas, où il expose systématiquement la doctrine en s'appuyant sur la raison éclairée par la foi. C'est le cœur de l'enseignement thomiste sur la question.
4. Responsiones : Réfutations des objections initiales. Saint Thomas répond point par point à chaque difficulté soulevée, montrant comment les objections reposaient sur des malentendus ou des prémisses erronées.
Articulation interne
Cette question 17 comporte plusieurs articles qui examinent différents aspects de l'unité de l'être du Christ. Chaque article traite une difficulté spécifique en suivant la même structure méthodologique, créant ainsi un examen exhaustif et progressif du mystère de l'unité de l'être du Christ.
Contenu détaillé
La notion d'être dans le Christ
Saint Thomas commence par clarifier la notion même d'être (esse) appliquée au Christ. Dans la philosophie thomiste, l'être est l'acte par lequel une chose existe. Or, le Christ possède la nature divine et la nature humaine. La question se pose donc: a-t-il un seul être ou deux êtres? Saint Thomas répond que le Christ possède un seul être, l'être divin éternel, auquel la nature humaine est unie par l'union hypostatique.
Cette position évite à la fois l'erreur nestorienne (qui, en posant deux êtres, aboutirait à deux personnes) et l'erreur monophysite (qui, en ne reconnaissant qu'une nature, nierait la distinction des natures). L'être du Christ est l'être même de la personne divine du Verbe, être éternel et infini, auquel la nature humaine est unie sans confusion.
L'être de la nature humaine du Christ
Une difficulté surgit: si le Christ n'a qu'un seul être, l'être divin, que devient l'être propre de sa nature humaine? Car toute nature créée possède son être propre. Saint Thomas répond avec subtilité: la nature humaine du Christ ne possède pas un être subsistant indépendant, mais elle existe par l'être même de la personne divine du Verbe. Elle a un être "secondaire" ou "relatif", non un être absolu et personnel.
Cette doctrine préserve à la fois la perfection de la nature humaine du Christ (qui possède tout ce qui appartient à la nature humaine, sauf la personnalité humaine) et l'unité de sa personne (qui subsiste par l'être divin seul). La nature humaine du Christ est "anhypostatique" (sans personnalité propre) mais "enhypostatique" (subsistant dans la personne divine du Verbe).
Conséquences théologiques
Cette doctrine de l'unité de l'être du Christ a des conséquences importantes. D'abord, elle explique pourquoi les actions et les souffrances de la nature humaine du Christ ont une valeur infinie: elles sont les actions et les souffrances d'une personne divine, qui subsiste par l'être divin infini. Ainsi, la Passion du Christ, bien que supportée dans sa nature humaine, a pu satisfaire pour les péchés infinis de l'humanité entière.
Ensuite, elle manifeste la gratuité extraordinaire de l'Incarnation. Le Verbe éternel ne s'est pas contenté d'assumer une nature humaine extérieurement, mais il lui a communiqué son propre être personnel, l'élevant ainsi à une dignité incomparable. L'humanité du Christ est l'humanité du Fils de Dieu lui-même.
Enfin, elle éclaire notre propre destinée. De même que la nature humaine du Christ subsiste par l'être divin, nous sommes appelés à participer à la vie divine par la grâce, à vivre non plus de notre vie naturelle seulement, mais de la vie même de Dieu qui nous est communiquée. Le Christ est le modèle et la cause de notre divinisation.
Réponses aux objections
Les objections que saint Thomas examine dans cette question touchent aux difficultés réelles que pose ce mystère. Certains objectent que deux natures doivent avoir deux êtres distincts; saint Thomas répond en distinguant l'être de la nature et l'être de la personne. D'autres craignent que l'unité de l'être n'entraîne une confusion des natures; saint Thomas montre que l'unité de l'être n'empêche pas la distinction et l'intégrité des natures. Chaque objection reçoit une réponse précise qui affine la compréhension du mystère.
Connexions thématiques
Place dans la Tertia Pars
Cette question 17 s'inscrit dans la Troisième Partie de la Somme Théologique, qui traite de l'Incarnation, des sacrements et des dernières fins. Plus précisément, elle fait partie du traité sur l'union hypostatique (questions 2-26), où saint Thomas examine systématiquement tous les aspects de l'union de la divinité et de l'humanité dans la personne du Christ.
Lien avec les questions précédentes
Les questions précédentes ont établi le fait de l'union hypostatique (question 2), le mode de cette union (question 3 et suivantes), ce qui convient ou ne convient pas à cette union (questions 4-15). La question 17 sur l'unité de l'être approfondit le mystère en examinant la racine métaphysique de cette union: l'être même du Christ.
Lien avec les questions suivantes
Les questions qui suivent examineront l'unité de volonté dans le Christ (question 18), l'unité d'opération (question 19), et d'autres aspects de l'union des deux natures. La question 17 sur l'unité de l'être fonde ces développements ultérieurs, car l'unité de l'être est le principe de toutes les autres unités dans le Christ.
Importance spirituelle
Pour la vie de foi
La doctrine de l'unité de l'être du Christ n'est pas une spéculation abstraite sans portée pratique. Elle nourrit profondément notre foi et notre prière. En contemplant que le Christ possède un seul être, l'être divin éternel, nous comprenons mieux la dignité infinie de chacun de ses actes et de chacune de ses souffrances. Chaque parole du Christ dans l'Évangile est parole de Dieu lui-même; chaque larme versée par le Christ est larme d'une personne divine.
Pour la dévotion eucharistique
Cette doctrine éclaire particulièrement le mystère eucharistique. Dans l'Eucharistie, nous recevons le Corps et le Sang du Christ, mais en les recevant, nous recevons la personne même du Verbe incarné, qui subsiste par l'être divin. L'Eucharistie n'est donc pas seulement une union avec l'humanité du Christ, mais une union avec la personne divine du Fils de Dieu. C'est pourquoi les saints ont eu pour l'Eucharistie une dévotion si ardente: ils y rencontraient Dieu lui-même.
Pour l'imitation du Christ
L'unité de l'être du Christ nous enseigne aussi comment imiter le Sauveur. Nous devons chercher à unifier notre être divisé par le péché, à faire que notre volonté, nos désirs, nos pensées et nos actions soient unifiés dans l'amour de Dieu. De même que toute la vie du Christ, dans son humanité, était l'expression de l'être divin, notre vie doit devenir l'expression de la grâce divine qui habite en nous.
Références
Sources principales
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Tertia Pars, Question 17
- Concile de Chalcédoine (451), Définition de la foi
- Saint Jean Damascène, De Fide Orthodoxa, livre III
Études complémentaires
- Garrigou-Lagrange, Le Sauveur et son amour pour nous
- Maritain, De la grâce et de l'humanité de Jésus
- Commentaires traditionnels de la Somme Théologique
Articles connexes
- L'Union Hypostatique
- Les Deux Natures du Christ
- Le Mystère de l'Incarnation
- Christologie
- La Personne du Christ
Q. 17 - De l'unité de l'être du Christ
De l'unité de l'être du Christ - Question 17 de la Summa Theologiae, Tertia Pars
Introduction
De l'unité de l'être du Christ - Question 17 de la Summa Theologiae, Tertia Pars
Cet article est mentionné dans
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- L'État de Vie Sacerdotale - Ministère et Sacrifice mentionne ce concept
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