Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 81
Présentation
Cette question traite de : De la religion
La Question 81 de la Secunda Secundae marque le début du traité sur la vertu de religion, vertu morale annexe à la justice. Saint Thomas y expose la nature de cette vertu qui ordonne l'homme à rendre à Dieu le culte qui lui est dû. La religion, bien que distincte des vertus théologales (foi, espérance, charité), en dépend étroitement et les exprime dans les actes de culte. Cette question fondamentale établit les principes qui seront développés dans les questions suivantes concernant les actes religieux spécifiques.
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
La Question 81 comporte huit articles qui examinent successivement la nature de la religion, son objet, son rapport aux vertus théologales et cardinales, et sa place dans l'ordre moral.
La religion comme vertu morale
Nature de la vertu de religion
Saint Thomas définit la religion comme une vertu morale qui incline la volonté à rendre à Dieu le culte et l'honneur qui lui sont dus en raison de son excellence infinie. Elle n'est pas une vertu théologale car son objet formel n'est pas Dieu lui-même directement, mais les actes de culte par lesquels nous honorons Dieu. Cependant, elle est la plus excellente des vertus morales car elle touche de plus près à Dieu. Elle relève de la justice au sens large, puisqu'elle vise à rendre à Dieu ce qui lui est dû, bien qu'il soit impossible de jamais nous acquitter totalement de notre dette envers le Créateur.
Rapport aux vertus théologales
La religion dépend étroitement de la foi, qui nous révèle qui est Dieu et ce qu'il mérite. Sans la foi, nous ne pourrions rendre à Dieu un culte véritable et agréable. La religion dépend aussi de l'espérance, car nous adorons Dieu en attendant de lui la béatitude éternelle. Enfin, elle dépend surtout de la charité, qui est l'âme de toutes les vertus : les actes religieux n'ont de valeur surnaturelle que s'ils sont animés par l'amour de Dieu. Saint Thomas enseigne que la religion "proteste" de la foi, de l'espérance et de la charité, c'est-à-dire qu'elle les manifeste et les exprime concrètement dans le culte.
Les actes de la religion
Actes intérieurs : dévotion et prière
Saint Thomas distingue les actes intérieurs et extérieurs de la religion. Les actes intérieurs principaux sont la dévotion (promptitude de la volonté à servir Dieu) et la prière (élévation de l'esprit vers Dieu pour lui demander ce qui convient). La dévotion est comme l'âme de tous les actes religieux : sans elle, les rites extérieurs sont vains. La contemplation de la bonté divine et de notre propre misère engendre la dévotion. La prière, communication intime avec Dieu, exprime notre dépendance totale et notre confiance filiale. Ces actes intérieurs sont les plus nobles et les plus essentiels.
Actes extérieurs : adoration et sacrifice
Les actes extérieurs comprennent l'adoration corporelle (génuflexions, prosternations), les offrandes et sacrifices, les vœux, les serments, l'invocation du nom divin. L'homme étant composé d'âme et de corps, il doit adorer Dieu non seulement intérieurement mais aussi extérieurement. Le corps participe au culte de l'esprit, et les gestes extérieurs excitent en retour la ferveur intérieure. Le sacrifice, acte suprême de la religion, consiste à offrir quelque chose à Dieu en reconnaissance de sa souveraineté. Dans l'Ancienne Alliance, les sacrifices d'animaux préfiguraient le sacrifice parfait du Christ ; dans la Nouvelle Alliance, la Messe perpétue ce sacrifice unique de manière non sanglante.
Excellence de la vertu de religion
Supériorité sur les autres vertus morales
Parmi toutes les vertus morales, la religion occupe le premier rang car elle est la plus proche de Dieu. Elle l'emporte sur la prudence, la justice (au sens strict), la force et la tempérance, bien que ces vertus cardinales soient fondamentales. La raison en est que la religion ordonne directement l'homme à Dieu, fin ultime de toute vertu. Les autres vertus morales ordonnent l'homme à des biens créés (soi-même, autrui, les biens temporels), mais la religion l'ordonne au Créateur lui-même. Ainsi, un acte de religion, même petit (une prière brève, un signe de croix), peut avoir plus de valeur qu'un grand acte d'une autre vertu morale.
Infériorité aux vertus théologales
Cependant, la religion demeure inférieure aux vertus théologales (foi, espérance, charité) qui atteignent Dieu immédiatement comme leur objet propre. La foi unit l'intelligence à la Vérité divine, l'espérance attache la volonté à Dieu comme Bien futur, la charité unit toute l'âme à Dieu présent et aimé pour lui-même. La religion, elle, ne s'unit pas directement à Dieu mais lui rend un culte par des actes créés. Néanmoins, informée par la charité, la religion participe à l'excellence des vertus théologales et devient un chemin privilégié de sanctification. Les saints ont tous été des âmes profondément religieuses, assidues à la prière et aux sacrements.
La religion et la vie morale
Fondement de l'obligation morale
La vertu de religion fonde l'obligation morale fondamentale : rendre à Dieu le culte qui lui est dû. Cette obligation découle de la justice naturelle : la créature doit honorer son Créateur. Elle découle aussi de la Révélation : Dieu a commandé son culte dans les Dix Commandements ("Tu adoreras le Seigneur ton Dieu"). Négliger gravement le culte de Dieu, par exemple en omettant délibérément la Messe dominicale, constitue un péché mortel contre la religion. À l'inverse, cultiver la vertu de religion par la prière quotidienne, la fréquentation des sacrements, la sanctification du dimanche, assure la rectitude de toute la vie morale.
Lien avec les autres vertus
La religion influence toutes les autres vertus en les orientant vers Dieu. Par exemple, la tempérance devient religieuse quand on pratique le jeûne pour honorer Dieu ; la force devient religieuse dans le martyre pour confesser la foi ; la justice envers le prochain s'enracine dans la justice envers Dieu. Saint Thomas enseigne que la charité commande à toutes les vertus en les ordonnant à Dieu fin dernière, et la religion est l'instrument principal par lequel cette ordination se réalise concrètement. Une vie morale authentique est donc nécessairement une vie religieuse, c'est-à-dire tournée vers Dieu et exprimant cette orientation dans le culte.
Vices opposés à la religion
Par défaut : irréligion et sacrilège
Les vices opposés à la religion par défaut incluent l'irréligion (indifférence ou mépris du culte divin), la superstition (culte rendu à qui ne doit pas l'être ou de manière indue), le sacrilège (profanation des choses sacrées). L'irréligion moderne, qui rejette tout culte ou le réduit à un sentimentalisme subjectif, prive l'homme de sa relation essentielle à Dieu. Le sacrilège, qui viole les personnes, lieux ou choses consacrés à Dieu, offense gravement la Majesté divine. Ces péchés manifestent un désordre profond dans l'âme qui ne reconnaît plus la souveraineté de Dieu.
Par excès : superstition et vaine observance
Les vices par excès comprennent la superstition (croire à de fausses divinités, à la magie, aux présages), l'idolâtrie, la divination. Ces pratiques offensent Dieu en attribuant à des créatures ou à des démons les honneurs dus à Dieu seul. La superstition, même sous des formes apparemment anodines (horoscopes, porte-bonheur), détourne l'homme de la confiance en la Providence divine. Saint Thomas consacre plusieurs questions à ces vices, manifestant leur gravité. Le remède est de cultiver la vraie religion, fondée sur la Révélation et pratiquée selon les normes de l'Église.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Seconde Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite des vertus théologales et cardinales. Elle ouvre le traité sur la religion (Questions 81-100) qui examine successivement la nature de la vertu de religion, ses actes (dévotion, prière, adoration, sacrifice, offrandes, dîmes, vœux, serments, adjurations, louanges), et les vices qui lui sont opposés (superstition, irréligion, sacrilège). Ce traité constitue un sommet de la théologie morale thomiste et reste une référence incontournable pour comprendre la vie liturgique et spirituelle de l'Église.
Pertinence contemporaine
Redécouvrir la vertu de religion
À une époque marquée par la sécularisation et l'indifférence religieuse, l'enseignement de saint Thomas sur la vertu de religion revêt une actualité brûlante. Beaucoup de baptisés ont perdu le sens du sacré, négligent la prière et les sacrements, vivent comme si Dieu n'existait pas. Redécouvrir que la religion est une vertu, c'est-à-dire une disposition stable de l'âme à rendre à Dieu un culte authentique, peut transformer notre vie spirituelle. Il ne s'agit pas d'une option facultative ou d'un sentiment passager, mais d'une exigence morale fondamentale, inscrite dans notre nature de créatures et notre vocation de fils de Dieu.
Cultiver la vie liturgique
La vertu de religion s'épanouit dans la participation à la liturgie de l'Église, particulièrement la Messe et les sacrements. Saint Thomas montre que le sacrifice eucharistique est l'acte suprême de la religion chrétienne, car c'est le Christ lui-même qui s'offre au Père. Cultiver la vertu de religion, c'est donc participer avec foi et amour à la liturgie, prier quotidiennement, sanctifier le dimanche, recevoir fréquemment les sacrements. C'est aussi pratiquer les vertus annexes : révérence envers les choses sacrées, respect des vœux, fidélité aux promesses faites à Dieu. Cette vie religieuse intense nourrit toute la vie chrétienne et conduit à la sainteté.
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Question 81
- Catéchisme de l'Église Catholique, nn. 2095-2109 (La vertu de religion)
- Pie XII, Mediator Dei (1947) - Encyclique sur la liturgie
- Josef Pieper, Foi, Espérance, Charité (traité sur les vertus théologales et leur rapport à la religion)
Articles connexes
- La vertu de justice
- Les vertus théologales : foi, espérance, charité
- La prière dans la vie chrétienne
- Le sacrifice de la Messe
- Le culte des saints et de la Vierge Marie
Q. 81 - De la religion
De la religion - Question 81 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae
Introduction
De la religion - Question 81 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae
Cet article est mentionné dans
- La Religion Chrétienne mentionne ce concept
- Q. 100 - Des actes extérieurs de la religion mentionne ce concept
- Q. 105 - Des vices opposés à la religion et à la piété mentionne ce concept
- Q. 174 - De l'entrée en religion mentionne ce concept
- Q. 175 - De la persévérance en religion mentionne ce concept