Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 54
Introduction
La question 54 de la Secunda Secundae examine les parties subjectives de la prudence, c'est-à-dire les différentes espèces de prudence selon leurs divers sujets et domaines d'application. Saint Thomas distingue ici la prudence personnelle, qui ordonne les actions d'un individu à son bien propre, et les prudences "architectoniques" qui ordonnent les actions d'une multitude au bien commun.
Cette question s'inscrit dans le traité de la prudence (Questions 47-56), vertu cardinale qui perfectionne la raison pratique dans la direction des actes humains. La compréhension des diverses espèces de prudence est essentielle pour appliquer correctement cette vertu aux différents états de vie et responsabilités.
Développement théologique
La prudence individuelle ou monastique
Saint Thomas examine d'abord la prudence par laquelle chaque homme ordonne ses propres actes à son bien personnel. Cette prudence individuelle, parfois appelée "monastique" car elle convient particulièrement à celui qui vit seul, est la forme fondamentale de la prudence. Elle consiste à bien délibérer, juger et commander concernant les actes qui nous sont propres en vue de notre perfection personnelle.
Cette prudence est nécessaire à tout homme, quel que soit son état de vie, car chacun doit diriger ses propres actions vers sa fin dernière. Elle requiert la connaissance de soi, la rectitude de l'intention, et la capacité de discerner les moyens adaptés à sa situation particulière. Sans cette prudence personnelle, l'homme ne peut atteindre la vertu ni vivre conformément à la raison.
La prudence économique ou domestique
La prudence économique régit le gouvernement de la famille et de la maisonnée. Elle est requise chez le père de famille) qui doit pourvoir aux besoins temporels et spirituels de ceux dont il a la charge, ordonnant les biens, le travail et les relations familiales au bien commun de la maison. Cette prudence diffère de la prudence individuelle car elle vise non seulement le bien personnel, mais le bien d'une communauté domestique.
Saint Thomas souligne que la prudence économique est nécessaire au chef de famille selon sa mesure : il doit pourvoir à la subsistance matérielle, à l'éducation des enfants, au bon ordre des relations conjugales et familiales. Cette prudence requiert une sagesse pratique particulière, car le bien de la famille implique des considérations multiples et souvent complexes. Elle est fondée sur l'amour et orientée vers le bien intégral de tous les membres de la maisonnée.
La prudence politique
La prudence politique ordonne les actes d'une multitude au bien commun de la cité ou de la société civile. Saint Thomas distingue deux aspects de cette prudence : la prudence architectonique du prince ou du gouvernant, qui établit les lois et dirige la société vers le bien commun ; et la prudence politique des citoyens, qui les dispose à obéir aux justes lois et à contribuer au bien commun selon leur état.
La prudence du gouvernant est la plus parfaite des prudences humaines, car elle vise le bien le plus universel dans l'ordre temporel. Elle requiert une connaissance étendue des affaires humaines, la capacité de prévoir les conséquences des décisions, et surtout une orientation ferme vers le bien commun plutôt que l'intérêt personnel. Cette prudence participe à l'art royal de gouverner selon la justice et l'ordre.
La prudence militaire
Saint Thomas mentionne également la prudence militaire, par laquelle un chef conduit les opérations de guerre en vue de la victoire et de la paix. Bien que subordonnée à la prudence politique (car la guerre doit être menée pour le bien de la cité), elle constitue une espèce distincte en raison de sa matière propre et des circonstances particulières de la vie militaire.
Cette prudence requiert non seulement le courage, mais aussi la sagesse dans la stratégie, le discernement dans l'évaluation des situations, et la capacité de commander efficacement en vue du bien commun. Elle doit toujours être tempérée par la justice et orientée vers la paix véritable.
Hiérarchie et relations entre les espèces de prudence
Subordination et ordre
Les différentes espèces de prudence s'ordonnent selon une hiérarchie naturelle. La prudence individuelle est fondamentale et présupposée par les autres, car on ne peut bien diriger autrui si l'on ne sait d'abord se diriger soi-même. La prudence économique, qui gouverne la famille, est intermédiaire entre l'individuelle et la politique. La prudence politique, visant le bien le plus universel, est architectonique par rapport aux autres.
Cette hiérarchie ne signifie pas que les formes inférieures soient sans valeur, mais que les supérieures incluent et perfectionnent les inférieures. Ainsi, un bon gouvernant doit posséder la prudence personnelle et, s'il est père de famille, la prudence économique, en plus de la prudence politique proprement dite.
Unité dans la diversité
Malgré leur diversité, toutes ces espèces de prudence participent à la même vertu fondamentale : la droite raison dans l'agir (recta ratio agibilium). Elles diffèrent par leurs objets et leurs fins immédiates, mais convergent dans l'orientation de l'homme vers sa fin ultime. La prudence, sous toutes ses formes, est une participation à la sagesse divine qui ordonne toutes choses avec force et douceur.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme, examinant dans différents articles :
- Article 1 : Y a-t-il plusieurs espèces de prudence ?
- Article 2 : La prudence qui ordonne le bien personnel est-elle une espèce distincte ?
- Article 3 : Y a-t-il une prudence économique ?
- Article 4 : Y a-t-il une prudence politique ?
- Article 5 : La prudence militaire est-elle une espèce distincte ?
- Article 6 : La prudence politique est-elle la principale espèce de prudence ?
Chaque article suit la méthode dialectique : objections, sed contra, corpus, et réponses aux objections, permettant d'établir la vérité avec rigueur.
Portée et signification
Applications pratiques
Cette question revêt une importance capitale pour la vie morale et sociale. Elle montre que la prudence n'est pas une vertu abstraite, mais qu'elle doit s'adapter aux diverses situations et responsabilités de la vie humaine. Chaque état de vie requiert sa propre forme de prudence : le religieux contemplatif a besoin surtout de la prudence individuelle ; le père de famille, de la prudence économique ; le magistrat, de la prudence politique.
La distinction des espèces de prudence aide aussi à comprendre que certains peuvent exceller dans une forme de prudence sans posséder parfaitement les autres. Un saint ermite peut avoir une prudence personnelle éminente sans être appelé à gouverner une famille ou une cité. Inversement, un bon gouvernant doit développer particulièrement la prudence politique, sans pour autant négliger sa prudence personnelle.
Relevance contemporaine
Dans le contexte actuel, cette doctrine thomiste garde toute son actualité. La crise de l'autorité et du gouvernement dans nos sociétés provient en grande partie d'un manque de prudence politique véritable. Les gouvernants modernes, souvent formés dans une vision purement technique ou idéologique du pouvoir, manquent de cette sagesse pratique qui ordonne véritablement les affaires humaines au bien commun.
De même, la crise de la famille moderne s'explique en partie par l'absence de prudence économique chez beaucoup de pères de famille, qui ne savent plus ordonner leur maison au bien véritable. La redécouverte de ces différentes formes de prudence serait un remède puissant aux désordres contemporains.
Conclusion
La question 54 de la Secunda Secundae nous révèle la richesse et la diversité de la prudence chrétienne. Loin d'être une simple habileté pratique, la prudence est une vertu qui se déploie selon les divers états de vie et responsabilités, ordonnant toujours l'agir humain au bien véritable. La compréhension de ses différentes espèces contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété, l'aidant à exercer la prudence qui convient à son propre état.