Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 20
Présentation
Cette question traite de : Du désespoir
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Contenu détaillé
Nature et définition du désespoir
Le désespoir (desperatio) est un vice qui s'oppose directement à la vertu théologale d'espérance. Il consiste en une perte de confiance en la miséricorde divine et un refus volontaire du salut possible. Contrairement à la simple tristesse qui est une passion involontaire, le désespoir est un acte de la volonté par lequel la créature abandonne l'espoir d'obtenir le bien divin.
Saint Thomas définit le désespoir comme la cessation de la tendance vers Dieu, rupture délibérée de la relation de confiance qui doit unir le croyant au Père miséricordieux. C'est pourquoi il constitue un péché contre l'Esprit Saint, car il nie implicitement la toute-puissance divine et l'efficacité de la rédemption du Christ.
Gravité et opposition à l'espérance
Le désespoir est comptabilisé parmi les péchés les plus graves, car il s'attaque à la source même de la vie surnaturelle. Alors que la présomption exagère la miséricorde divine en supposant le salut sans effort, le désespoir la nie entièrement. Entre ces deux extrêmes, l'espérance théologale maintient une confiance équilibrée en Dieu.
L'Ecclésiaste (4:9) avertit : « Malheur à celui qui est seul, car s'il tombe, il n'a personne pour le relever ». Le désespéré se coupe volontairement du secours divin qui ne demande qu'à l'assister.
Distinction avec la tristesse
Saint Augustin, dans l'Enchiridion, souligne que le désespoir est pire que la présomption : la présomption peut être corrigée par l'expérience du châtiment, mais le désespoir ferme le cœur à tout repentir. Augustin affirme que le désespoir constitue une sorte de « péché contre la charité » en refusant de croire à la bonté infinie de Dieu.
La tristesse ordinaire (tristitia) est une passion involontaire face au mal. Le désespoir, lui, est une décision délibérée de l'âme qui choisit l'incrédulité face aux promesses divines.
Causes et racines spirituelles
Le désespoir naît souvent de :
- L'acédie : torpeur spirituelle qui anesthésie la confiance
- La paresse spirituelle : refus de cultiver la relation avec Dieu
- Une connaissance imparfaite de Dieu : oubli de l'infinitude de sa miséricorde
- Le poids du péché mal compris : certains croient leur culpabilité trop grande pour être pardonnée
L'exemple de Judas illustre tragiquement cette chute : après sa trahison, incapable de croire au pardon, il sombre dans le désespoir qui le conduit au suicide. C'est un avertissement biblique majeur sur les conséquences du refus de la grâce.
Fondements bibliques et théologiques
L'Épître aux Hébreux (6:4-6) énonce : « Car il est impossible que ceux qui ont été une fois illuminés, qui ont goûté le don céleste... et qui sont tombés, soient renouvelés en repentance ». Bien que nuancée dans l'interprétation, cette parole montre que le refus persistant de la grâce porte en lui ses propres conséquences.
La Première Épître de Jean (5:16) mentionne le « péché contre l'Esprit Saint », dont le désespoir est une manifestation : c'est refuser la vie éternelle que l'Esprit nous propose. Ce péché n'a pas de pardon, non parce que Dieu refuse, mais parce que le désespéré refuse lui-même le pardon.
Remèdes et restauration de l'espérance
La médecine spirituelle contre le désespoir repose sur trois piliers :
- La méditation de la Passion : contempler le sacrifice du Christ c'est toucher de ses yeux la réalité de l'amour rédempteur
- L'expérience de la miséricorde divine infinie : réciter le Psaume 103 (« Bénédis le Seigneur, ô mon âme »), lire les vies des saints convertis
- L'accès aux sacrements : la réconciliation sacramentelle restaure le lien, l'Eucharistie nourrit la confiance
L'espérance théologale elle-même est le remède direct : elle nous apprend que aucun péché, aussi grave soit-il, n'excède la miséricorde de Dieu. Comme l'enseigne Jérémie (3:22) : « Revenez, enfants rebelles, je guérirai vos infidélités ».
La victoire de l'espérance
Pour le croyant, il n'existe qu'une seule chose véritablement désespérante : l'oubli que Dieu nous aime infiniment. Dès que cette certitude renaît, le désespoir s'évanouit comme l'ombre devant la lumière. C'est pourquoi Saint Paul, dans ses chaînes, pouvait encore crier sa joie : « Je puis tout en Celui qui m'affermit » (Ph 4:13).
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Seconde Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite des vertus théologales et cardinales.
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Question 20
Q. 20 - Du désespoir
Du désespoir - Question 20 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae
Introduction
Du désespoir - Question 20 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae
Cet article est mentionné dans
- Q. 40 - De l'espérance et du désespoir (passions irascibles) mentionne ce concept
- Q. 40 - De l'espérance et du désespoir (passions irascibles) mentionne ce concept