Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 19
Introduction
Cette question explore le don de crainte (donum timoris), l'un des sept dons du Saint-Esprit.
La question 19 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien. Le don de crainte, loin d'être une peur servile, est une disposition surnaturelle qui nous fait révérer Dieu et éviter tout ce qui pourrait nous séparer de Lui.
Développement
Nature du don de crainte
Le don de crainte est une disposition surnaturelle infusée par le Saint-Esprit qui incline l'âme à révérer Dieu et à éviter tout ce qui pourrait l'offenser ou nous séparer de Lui. Saint Thomas distingue la crainte filiale (timor filialis) de la crainte servile (timor servilis). La crainte servile craint le châtiment, tandis que la crainte filiale craint d'offenser Dieu par amour pour Lui, comme un enfant craint de peiner son père bien-aimé.
La crainte filiale et la crainte servile
La crainte filiale, qui est proprement le don de crainte, procède de l'amour et demeure même dans la patrie céleste sous forme de respect révérenciel. La crainte servile, qui craint la peine sans aimer Dieu, est imparfaite et disparaîtra au ciel. Cependant, la crainte servile peut être le commencement de la conversion : "Le commencement de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur" (Psaume 111,10). Elle dispose à recevoir la charité qui transformera cette crainte servile en crainte filiale.
L'objet du don de crainte
L'objet principal du don de crainte est Dieu lui-même, considéré dans sa majesté infinie et son excellence souveraine. Le don de crainte nous fait sentir profondément notre petitesse devant la grandeur divine. Il nous inspire un profond respect pour tout ce qui touche à Dieu : son nom, ses commandements, les choses sacrées, les personnes consacrées. Cette crainte révérencielle s'étend à tout ce qui pourrait nous séparer de Dieu, principalement le péché.
La crainte du péché
Par le don de crainte, l'âme éprouve une aversion instinctive pour tout ce qui pourrait offenser Dieu. Elle ne craint pas tant le châtiment du péché que le péché lui-même en tant qu'il sépare de Dieu. Cette crainte affective, suscitée par le Saint-Esprit, dépasse la simple crainte rationnelle du mal et donne une sensibilité spirituelle qui fait fuir même les occasions du péché.
La béatitude correspondante
Au don de crainte correspond la béatitude des pauvres en esprit : "Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux" (Matthieu 5,3). La crainte filiale engendre la pauvreté spirituelle, c'est-à-dire le détachement de soi-même et des créatures par révérence pour Dieu. Celui qui craint vraiment Dieu ne s'attache pas aux biens terrestres qui pourraient le détourner de son Créateur.
La pauvreté d'esprit
La pauvreté d'esprit n'est pas nécessairement l'absence de biens matériels, mais le détachement du cœur. C'est reconnaître que nous ne sommes que des créatures dépendantes de Dieu pour tout. Cette humilité profonde, fruit du don de crainte, dispose l'âme à recevoir les grâces divines. "Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles" (Jacques 4,6).
Le fruit du Saint-Esprit
Au don de crainte correspond le fruit de continence ou de modestie. La crainte de Dieu produit une maîtrise de soi dans tous les domaines : modération dans l'usage des plaisirs, retenue dans les paroles, modestie dans le comportement extérieur. Cette discipline ne procède pas d'un effort purement humain mais d'une impulsion du Saint-Esprit qui rend facile et agréable ce qui serait difficile à la seule volonté.
Le vice opposé : la présomption
Le vice directement opposé au don de crainte est la présomption, qui se confie témérairement en Dieu ou en soi-même sans révérence ni humilité. La présomption prétend obtenir le salut sans effort, abuse de la miséricorde divine, ou compte excessivement sur ses propres forces. Cette attitude orgueilleuse éteint le don de crainte et expose l'âme à de graves dangers spirituels.
L'audace désordonnée
L'audace excessive dans les choses spirituelles manifeste aussi un défaut de crainte filiale. Celui qui s'expose imprudemment aux occasions de péché, qui présume de ses forces, ou qui méprise les avertissements de sa conscience, manque de la crainte salutaire qui devrait le garder dans l'humilité et la prudence.
La croissance du don de crainte
Le don de crainte grandit avec la charité dont il procède. Plus on aime Dieu, plus on craint de l'offenser. Les saints, qui aimaient Dieu avec une charité ardente, possédaient aussi une crainte filiale très vive. Sainte Thérèse d'Avila disait : "Que je meure plutôt que de commettre un seul péché véniel." Cette crainte exquise du péché est le fruit d'un grand amour.
La docilité au Saint-Esprit
Pour développer le don de crainte, il faut cultiver la docilité aux inspirations du Saint-Esprit. La prière, la méditation de la majesté divine, l'examen de conscience, la fréquentation des sacrements, et la fuite des occasions de péché disposent l'âme à recevoir et à suivre les motions de ce don. La vie spirituelle consiste largement à se laisser conduire par l'Esprit Saint à travers ses dons.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : Question 19
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Conclusion
La Question 19 de la Secunda Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété. Le don de crainte, bien compris comme crainte filiale, est essentiel à la vie chrétienne. Il nous garde dans l'humilité, nous protège du péché, et nous maintient dans une attitude de révérence constante envers Dieu. Loin d'être une peur paralysante, c'est une disposition libératrice qui nous permet d'aimer Dieu purement et de marcher avec assurance sur le chemin de la sainteté.
Articles connexes
- Dons du Saint-Esprit - Les sept dons infusés avec la grâce sanctifiante
- Béatitudes - Les huit béatitudes évangéliques
- Crainte de Dieu - La vertu qui inspire le respect de Dieu
- Humilité - La vertu qui reconnaît notre dépendance envers Dieu
- Charité - La vertu théologale dont procède la crainte filiale