Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 51
Présentation
Cette question traite de : De l'essence des vertus
Dans cette question 51 de la Prima Secundae, Saint Thomas d'Aquin examine la nature profonde des vertus en tant qu'habitus, c'est-à-dire en tant que dispositions stables de l'âme qui perfectionnent les puissances humaines et nous inclinent vers le bien. Après avoir traité des habitus en général dans les questions précédentes, le Docteur Angélique s'applique maintenant à étudier spécifiquement les vertus, ces habitus particulièrement nobles qui sont les principes de nos actes bons.
Nature de la vertu comme habitus
La vertu est un habitus opératif bon
Saint Thomas établit d'abord que la vertu est essentiellement un habitus, c'est-à-dire une qualité stable et permanente de l'âme, par opposition à une simple disposition passagère ou à une passion momentanée. Mais la vertu n'est pas n'importe quel habitus : c'est un habitus opératif, qui concerne nos opérations et nos actions, et qui est spécifiquement ordonné au bien. La vertu perfectionne son sujet et rend bonne l'opération qui en procède.
Définition traditionnelle de la vertu
Saint Thomas reprend la définition classique de la vertu donnée par saint Augustin : "La vertu est une bonne qualité de l'esprit, par laquelle on vit droitement, dont personne ne fait mauvais usage, et que Dieu opère en nous sans nous." Cette définition met en lumière plusieurs caractéristiques essentielles :
Une bonne qualité de l'esprit
La vertu est une qualité, plus précisément un habitus qui perfectionne l'âme elle-même. Elle réside dans les facultés spirituelles de l'homme - intelligence et volonté - ou dans les facultés sensibles en tant qu'elles sont soumises à la raison. Cette qualité est bonne en ce sens qu'elle ordonne l'homme au bien moral et à sa fin ultime.
Par laquelle on vit droitement
La vertu n'est pas seulement une connaissance théorique ou une belle disposition intérieure sans effet : elle se manifeste dans la rectitude de vie, dans la conformité de nos actes à la droite raison et à la volonté divine. La vertu est essentiellement pratique et opérative.
Dont personne ne fait mauvais usage
Cette clause distingue les vertus morales et théologales des talents naturels ou des habiletés techniques. On peut user mal d'une grande intelligence ou d'une mémoire excellente, mais on ne peut faire mauvais usage de la charité, de la prudence ou de la tempérance. La vertu, par sa nature même, est toujours ordonnée au bien.
Que Dieu opère en nous sans nous
Cette dernière partie de la définition s'applique strictement aux vertus infuses, spécialement aux vertus théologales, que Dieu produit en nous sans notre coopération initiale, par pure grâce. Toutefois, même les vertus acquises requièrent ultimement le concours de Dieu comme cause première.
Les différentes espèces de vertus selon leurs sièges
Les vertus intellectuelles
Saint Thomas explique que certaines vertus résident dans l'intelligence elle-même. Ce sont les vertus intellectuelles qui perfectionnent notre connaissance. Parmi elles, on distingue :
Les vertus spéculatives
Ces vertus perfectionnent l'intelligence dans sa contemplation de la vérité sans référence à l'action. Saint Thomas en compte trois : l'intelligence (ou intellection) des premiers principes, la science qui connaît par démonstration, et la sagesse qui juge de tout à la lumière des causes suprêmes.
La vertu pratique : la prudence
La prudence est une vertu intellectuelle, mais elle a pour objet l'agir humain. Elle réside dans la raison pratique et dirige tous les actes des vertus morales en déterminant le juste milieu dans chaque situation concrète. Sans la prudence, les autres vertus morales ne peuvent atteindre leur perfection.
Les vertus morales dans la volonté
La volonté, puissance appétitive rationnelle, est le siège de la vertu de justice. Par la justice, la volonté est perfectionnée et se porte constamment vers ce qui est dû à chacun. La justice fait que l'homme veut fermement et constamment rendre à chacun son dû, à Dieu comme aux hommes.
Les vertus morales dans l'appétit sensitif
L'appétit sensitif, bien qu'il soit par nature irrationnel, peut néanmoins participer à la raison par son obéissance à celle-ci. C'est dans cet appétit que résident les vertus de force et de tempérance.
La force dans l'irascible
L'appétit irascible, qui nous porte vers les biens difficiles à obtenir et nous fait fuir les maux difficiles à éviter, est le siège de la vertu de force. Par elle, cet appétit est fermement établi dans la voie du bien rationnel, malgré les difficultés et les dangers.
La tempérance dans le concupiscible
L'appétit concupiscible, qui nous porte vers les biens sensibles agréables, est le siège de la vertu de tempérance. Par elle, cet appétit est modéré et retenu dans les limites de la raison, particulièrement en ce qui concerne les plaisirs du toucher.
Le caractère de perfection de la vertu
La vertu perfectionne son sujet
Saint Thomas insiste sur le fait que la vertu perfectionne la puissance dans laquelle elle réside. Elle ne la supprime pas ni ne la diminue, mais au contraire l'amène à son plein épanouissement. Par exemple, la tempérance ne détruit pas le désir des plaisirs légitimes, mais le règle selon la droite raison ; la force ne supprime pas la crainte naturelle, mais la maîtrise pour que nous puissions affronter courageusement les dangers nécessaires.
La vertu rend bonne l'action qui en procède
Non seulement la vertu perfectionne le sujet qui la possède, mais elle rend aussi bonne l'opération qui en découle. Une action posée avec vertu n'est pas seulement matériellement bonne, elle est formellement et pleinement bonne, car elle procède d'un principe stable orienté vers le bien. C'est pourquoi l'homme vertueux agit bien facilement et avec plaisir, contrairement à celui qui se force à bien agir sans posséder encore la vertu.
La vertu dispose à la béatitude
Ultimement, les vertus sont ordonnées à la béatitude, fin ultime de l'homme. Les vertus morales disposent à la béatitude en écartant les obstacles (les passions désordonnées) et en orientant tous nos actes vers la fin dernière. Les vertus intellectuelles, spécialement la sagesse, nous donnent une certaine participation à la béatitude même dans cette vie par la contemplation de la vérité. Les vertus théologales nous unissent directement à Dieu qui est notre béatitude.
La génération et la corruption des vertus
L'acquisition des vertus morales
Saint Thomas explique que les vertus morales acquises sont engendrées en nous par la répétition d'actes bons. Comme l'enseigne Aristote, nous devenons vertueux en posant des actes vertueux. Par la répétition d'actes de tempérance, nous acquérons l'habitus de tempérance ; par la répétition d'actes de justice, nous acquérons l'habitus de justice. Cette répétition crée progressivement une disposition stable qui rend ensuite les actes vertueux faciles et agréables.
L'augmentation des vertus
Les vertus ne sont pas statiques : elles peuvent croître et se développer. L'augmentation de la vertu se fait de deux manières : en extension, quand nous appliquons la vertu à un plus grand nombre d'objets ou de situations ; et en intensité, quand la vertu elle-même devient plus profonde et plus parfaite, rendant nos actes plus prompts, plus faciles et plus plaisants.
La diminution et la perte des vertus
Les vertus peuvent aussi diminuer et se perdre. Les vertus acquises diminuent par le défaut d'exercice et se perdent par la multiplication d'actes contraires. Cependant, Saint Thomas note que la vertu acquise est assez difficile à perdre complètement, car l'habitus est une qualité stable. Les vertus infuses, quant à elles, se perdent immédiatement par le péché mortel, car celui-ci détruit la grâce sanctifiante dont elles dépendent.
Les vertus infuses et les vertus acquises
La distinction entre deux genres de vertus
Saint Thomas établit une distinction fondamentale entre les vertus acquises par nos propres efforts et les vertus infuses par Dieu dans l'âme avec la grâce sanctifiante. Bien qu'elles portent parfois le même nom (prudence, justice, force, tempérance), elles diffèrent par leur mode d'acquisition, leur principe et leur fin.
Les vertus acquises
Les vertus morales acquises sont produites en nous par la répétition de nos actes bons. Elles perfectionnent nos puissances naturelles et nous ordonnent au bien selon la raison humaine. Elles peuvent être acquises par quiconque fait usage de sa raison et exerce sa liberté, même sans la grâce surnaturelle.
Les vertus infuses
Les vertus infuses sont versées dans notre âme directement par Dieu lors de la justification, en même temps que la grâce sanctifiante. Elles perfectionnent nos puissances non seulement selon la raison humaine, mais selon la raison divine illuminée par la foi. Elles nous ordonnent à notre fin surnaturelle, la vision béatifique de Dieu. Les principales vertus infuses sont les trois vertus théologales (foi, espérance, charité)) et les vertus morales cardinales infuses.
La nécessité des vertus infuses
Saint Thomas démontre que les vertus acquises, bien que bonnes et nécessaires, ne suffisent pas pour nous conduire à notre fin surnaturelle. De même que la nature humaine a besoin d'être perfectionée par la grâce sanctifiante pour atteindre la vision de Dieu, de même nos puissances ont besoin d'être perfectionnées par des vertus surnaturelles pour poser les actes qui nous conduisent à cette fin ultime. C'est pourquoi Dieu infuse en nous ces vertus avec la grâce.
L'unité et la connexion des vertus
Le principe de connexion
Saint Thomas enseigne, à la suite d'Aristote et des Pères, que les vertus morales sont connexes, c'est-à-dire liées entre elles. On ne peut posséder parfaitement une vertu morale sans posséder toutes les autres. Cette connexion s'explique par le rôle central de la prudence.
Le rôle de la prudence dans la connexion
La prudence, qui réside dans la raison pratique, est requise pour toute vertu morale parfaite, car c'est elle qui détermine le juste milieu propre à chaque vertu dans chaque situation concrète. Or, la prudence ne peut être parfaite sans que toutes les vertus morales soient présentes, car elle doit diriger l'homme dans toute sa vie morale. Ainsi, par la médiation de la prudence, toutes les vertus morales sont connexes.
Les implications pratiques
Cette doctrine a des conséquences importantes pour la vie spirituelle. Elle signifie qu'on ne peut être véritablement vertueux dans un domaine tout en restant vicieux dans un autre. L'homme vraiment juste sera aussi tempérant et courageux ; l'homme vraiment tempérant sera aussi juste et courageux. Cependant, Saint Thomas nuance cette doctrine en distinguant les vertus parfaites des vertus imparfaites ou commençantes, qui peuvent exister isolément.
Structure scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la méthode scolastique traditionnelle à travers quatre articles :
Les articles de la question
- Article 1 : La vertu est-elle un habitus ?
- Article 2 : La vertu est-elle un habitus opératif ?
- Article 3 : La vertu est-elle un bon habitus ?
- Article 4 : Convient-il de définir la vertu comme "une bonne qualité de l'esprit..."?
La méthode argumentative
Dans chaque article, Saint Thomas procède selon la structure rigoureuse de la disputatio scolastique :
- Objections : Trois ou plusieurs arguments qui semblent contredire la thèse qu'il va défendre
- Sed Contra : Un argument d'autorité (généralement tiré de l'Écriture, des Pères ou d'Aristote) qui soutient la thèse
- Corpus : Le corps de l'article où Saint Thomas expose méthodiquement sa doctrine, en distinguant les sens des termes, en analysant les causes et en procédant par divisions et subdivisions
- Ad primum, ad secundum... : Réponses point par point aux objections initiales, montrant comment elles se concilient avec la vérité exposée
Implications pour la vie spirituelle
La nécessité de cultiver les vertus
La doctrine thomiste des vertus nous enseigne l'importance capitale de cultiver en nous ces dispositions stables au bien. Il ne suffit pas de poser occasionnellement de bons actes ; il faut acquérir les habitus vertueux par la répétition patiente et persévérante d'actes conformes à la raison et à la foi. C'est un travail de longue haleine qui exige discipline et constance.
L'aide de la grâce divine
Toutefois, nous ne devons pas compter uniquement sur nos propres efforts. Les vertus infuses, données par Dieu avec la grâce sanctifiante, nous élèvent à un niveau de vie morale que nos seules forces naturelles ne pourraient atteindre. Il faut donc cultiver la vie de prière et la fréquentation des sacrements, sources de la grâce qui maintient et augmente en nous les vertus infuses.
L'unité de la vie morale
La doctrine de la connexion des vertus nous rappelle que la vie morale chrétienne forme un tout cohérent. On ne peut prétendre aimer Dieu tout en pratiquant l'injustice envers le prochain, ni se dire vertueux tout en se laissant dominer par l'intempérance. La sainteté exige une conversion intégrale qui embrasse tous les aspects de notre existence.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Première Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite de la moralité, des vertus, des passions et de la loi.
Lien avec les questions précédentes sur les habitus
Les questions 49 et 50 ont traité des habitus en général, établissant leur nature, leurs causes et leurs propriétés. La question 51 applique ces principes généraux au cas particulier des vertus, habitus les plus nobles de l'âme humaine.
Lien avec les questions suivantes sur les vertus particulières
Après avoir établi l'essence commune de toute vertu, Saint Thomas examine dans les questions suivantes les différentes espèces de vertus : les vertus intellectuelles (Q. 57), les dons du Saint-Esprit (Q. 68), les vertus morales en général (Q. 55-67), puis dans la Secunda Secundae chacune des vertus théologales et morales en particulier.
Fondement pour toute la théologie morale
Cette question sur l'essence des vertus fournit les bases conceptuelles de toute la théologie morale thomiste. C'est en comprenant la nature de la vertu que nous pouvons ensuite comprendre les vertus particulières et leur rôle dans la sanctification de l'homme et sa marche vers Dieu.
Articles connexes
Pour approfondir votre compréhension de l'essence des vertus et de leur place dans la vie chrétienne, consultez ces articles complémentaires :
- Des habitus en général - Question 49 qui établit les principes sur les habitus dont les vertus sont une espèce
- Les vertus intellectuelles - Question 57 qui traite des vertus qui perfectionnent l'intelligence
- Les vertus morales - Question 55 qui examine les vertus qui perfectionnent l'appétit
- Les dons du Saint-Esprit - Question 68 sur les dispositions surnaturelles qui complètent les vertus
- La prudence - Question 47 (Secunda Secundae) sur la vertu qui commande toutes les vertus morales
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 51
- Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre II
- Saint Augustin, De Libero Arbitrio, Livre II
- Catéchisme de l'Église Catholique, nn. 1803-1845 (sur les vertus)
Q. 51 - De l'essence des vertus
De l'essence des vertus - Question 51 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
Introduction
De l'essence des vertus - Question 51 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
Cet article est mentionné dans
- Vertus et Vices mentionne ce concept
- Les Vertus (Anges) mentionne ce concept
- Q. 62 - De l'égalité des vertus mentionne ce concept
- Q. 102 - De l'essence de la grâce mentionne ce concept
- Q. 85 - De l'essence de la loi mentionne ce concept
- Q. 51 - De l'essence des vertus mentionne ce concept
- Q. 60 - De la cause des vertus mentionne ce concept
- Q. 61 - De la connexion des vertus mentionne ce concept
- Q. 55 - De la différence entre vertus morales et intellectuelles mentionne ce concept
- Q. 63 - De la durée des vertus après cette vie mentionne ce concept