Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 40
Introduction
Cette question explore : De l'espérance et du désespoir (passions irascibles)
La question 40 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien.
Développement
Nature et définition
L'espérance comme passion de l'irascible
L'espérance, en tant que passion de l'appétit irascible, diffère de l'espérance théologale. Elle est le mouvement de l'âme vers un bien futur, ardu mais possible à obtenir. Saint Thomas la définit comme une impulsion de l'appétit sensible qui tend vers un bien difficile mais atteignable. Cette passion suppose trois éléments : que le bien soit futur, qu'il soit ardu à obtenir, et qu'il soit possible d'y parvenir. L'espérance naît de l'estimation que le bien désiré peut être conquis malgré les obstacles.
Le désespoir comme passion contraire
Le désespoir, passion opposée à l'espérance, survient lorsque l'âme juge qu'un bien ardu est impossible à atteindre. Cette passion naît de l'évaluation que les obstacles sont insurmontables, que les forces manquent, ou que les circonstances rendent l'obtention du bien désirable impossible. Le désespoir implique un jugement d'impossibilité qui paralyse l'action et éteint l'ardeur de l'âme. Il constitue un repli devant la difficulté.
Principes explicatifs
Le bien ardu comme objet propre
L'espérance et le désespoir ont pour objet le bien ardu, c'est-à-dire un bien dont l'obtention présente des difficultés. Contrairement aux passions du concupiscible qui tendent simplement vers le bien ou fuient le mal, l'irascible réagit face à la difficulté. L'espérance s'éveille précisément parce que le bien n'est pas facile à obtenir. Si le bien était immédiatement accessible, il susciterait le désir simple du concupiscible, non l'espérance de l'irascible.
Le jugement de possibilité
La distinction entre espérance et désespoir repose sur le jugement que l'âme porte sur la possibilité d'atteindre le bien ardu. Ce jugement peut varier selon les circonstances, les forces de l'agent, et les obstacles perçus. L'espérance suppose un jugement de possibilité, même difficile. Le désespoir naît d'un jugement d'impossibilité. Ce jugement engage la raison mais aussi l'expérience sensible et l'imagination qui évaluent les difficultés concrètes.
Distinction essentielle
Espérance passionnelle et espérance théologale
Il importe de distinguer l'espérance comme passion sensible de l'espérance théologale qui est une vertu surnaturelle. L'espérance passionnelle réside dans l'appétit sensible et concerne des biens temporels et créés. L'espérance théologale réside dans la volonté et a pour objet Dieu lui-même et la béatitude éternelle. La première peut être excessive ou défaillante ; la seconde ne peut jamais être excessive car son objet est infini. Néanmoins, la passion d'espérance bien ordonnée peut servir la vertu théologale.
Désespoir passionnel et désespoir spirituel
De même, le désespoir comme passion sensible diffère du désespoir spirituel ou acédie qui est un péché contre l'Esprit Saint. Le désespoir passionnel concerne l'évaluation des biens temporels et peut être corrigé par la raison. Le désespoir spirituel atteint la volonté elle-même et rejette la miséricorde divine. Le premier relève de la psychologie des passions, le second engage la responsabilité morale dans le refus de la grâce.
Applications morales
Modération de l'espérance passionnelle
L'espérance sensible doit être soumise à la raison pour éviter la présomption. Une espérance excessive dans les biens temporels conduit à l'audace imprudente et à l'illusion. Le chrétien doit espérer les biens ardus avec mesure, en évaluant réalistement ses capacités et les moyens à sa disposition. La vertu de magnanimité ordonne l'espérance vers les grandes choses dignes de l'homme, tandis que la pusillanimité est un défaut de l'espérance bien ordonnée.
Lutte contre le désespoir
Le désespoir passionnel, s'il n'est pas corrigé, peut conduire au désespoir spirituel qui est mortel. La lutte contre cette passion requiert le renforcement de l'espérance théologale par la confiance en la grâce divine. Les moyens pratiques incluent la méditation de la Providence, le recours à la prière, et l'exemple des saints qui ont persévéré dans l'adversité. La direction spirituelle aide à discerner entre les difficultés réelles et les découragements inspirés par l'ennemi du salut.
Lien systématique
Place dans le traité des passions
La question 40 suit logiquement l'étude des autres passions de l'irascible : l'espoir et le désespoir complètent l'analyse de la crainte et de l'audace. Saint Thomas étudie méthodiquement chaque passion dans ses causes, ses effets, et ses relations avec les autres mouvements de l'âme. Cette question prépare également l'étude des vertus qui ordonnent ces passions, notamment la magnanimité et la vertu d'espérance.
Relation avec les autres questions
L'espérance passionnelle étudiée ici présuppose le désir du concupiscible (questions précédentes) mais ajoute la dimension de l'arduum, du difficile. Elle se distingue de la crainte qui concerne le mal ardu. Cette passion trouve son achèvement dans l'audace (question suivante) qui affronte activement les obstacles. La compréhension de ces passions éclaire ensuite l'étude des vertus morales et théologales dans la Secunda Secundae.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De l'espérance et du désespoir (passions irascibles)
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Conclusion
La Question 40 de la Prima Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété. En distinguant l'espérance et le désespoir passionnels de leurs analogues spirituels, Saint Thomas offre les instruments conceptuels nécessaires pour ordonner la vie affective au service de la vertu. Cette analyse des passions irascibles montre que l'être humain n'est pas seulement rationnel mais aussi passionnel, et que la vie morale consiste non à supprimer les passions mais à les ordonner selon la raison illuminée par la foi.