Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 39
Introduction
Cette question explore : De la bonté et de la malice de la tristesse
La question 39 s'inscrit dans le développement systématique de la théologie chrétienne selon la méthode scolastique de Saint Thomas d'Aquin. Elle contribue à la construction progressive d'une vision cohérente de la foi et de ses implications pour la vie spirituelle et morale du chrétien.
Développement
Nature et définition
De la bonté et de la malice de la tristesse traite d'un aspect fondamental des passions dans la théologie morale de Saint Thomas. La tristesse est définie comme une passion de l'âme sensible, une répugnance face à un mal présent. Saint Thomas distingue la tristesse naturelle, inhérente à la condition humaine, de celle qui peut devenir vicieuse lorsqu'elle s'oppose à la raison et à l'ordre divin.
Les degrés de la tristesse
Saint Thomas reconnaît différents degrés et manifestations de la tristesse. La tristesse peut être :
- Légère et transitoire : une réaction momentanée face à un désagrément
- Profonde et persistante : une mélancolie qui affecte durablement l'âme
- Excessive et déréglée : une tristesse qui dépasse l'ordre raisonnable
- Purifiante et salutaire : la compunction ou la contrition face au péché
Cette distinction est cruciale pour évaluer la moralité de la tristesse, qui n'est pas intrinsèquement bonne ou mauvaise, mais dépend de sa cause, de son objet et de son intensité.
La distinction entre tristesse naturelle et acédie spirituelle
La question 39 établit une distinction capitale entre deux types de tristesse. La tristesse face aux vrais maux (maladie, perte, deuil) peut être naturelle et même vertueuse lorsqu'elle est tempérée par la raison. En revanche, l'acédie ou la tristesse spirituelle rejette le bien divin : c'est un refus du bien de la grâce. Cette dernière s'avère gravement vicieuse car elle contrecarre l'ordre surnaturel établi par Dieu.
Principes explicatifs
Les principes qui expliquent la bonté et la malice de la tristesse sont basés sur la nature de l'âme humaine et sa relation à Dieu. La bonté ou malveillance d'une passion dépend principalement :
- De son objet ou motif
- De la raison qui la meut
- De ses conséquences sur l'ordre moral et surnaturel
Saint Thomas enseigne que la tristesse peut être bonne lorsqu'elle répond à un objet mauvais, c'est-à-dire quand elle manifeste une juste aversion pour le mal. Elle devient mauvaise quand elle porte sur un bien véritable, particulièrement sur le bien divin.
Distinction essentielle
Saint Thomas établit les distinctions nécessaires concernant la bonté et la malice de la tristesse pour une compréhension précise. La distinction fondamentale repose sur le fait que la tristesse, comme toute passion, tire sa moralité de son rapport à la raison et à la volonté humaine. Une tristesse peut être :
- Moralement bonne : quand elle accompagne une volonté droite et se soumet au jugement de la raison
- Moralement mauvaise : quand elle entrave l'ordre raisonnable ou se révolte contre la volonté divine
- Indifférente : quand elle est purement sensible et n'engage pas l'assentiment de la raison
La modération par la vertu de tempérance
La tempérance règle les passions en les harmonisant avec la raison. Concernant la tristesse, la vertu pertinente est la doux ou l'absence de dureté : elle permet d'accueillir une juste tristesse sans excès. La miséricorde complète cette vertu en orientant la tristesse vers la compassion et l'amour du prochain qui souffre.
Applications morales
Les implications pratiques de la bonté et la malice de la tristesse guident le chrétien dans sa vie morale quotidienne. Parmi les applications principales :
- Dans la vie pénitentielle : La tristesse de la contrition est nécessaire et bonne ; elle exprime le repentir sincère face au péché
- Face aux épreuves terrestres : Une tristesse mesuré peut être vertueuse quand elle reconnaît les vrais maux du monde créé
- Dans la vie contemplative : La tristesse qui éloigne de Dieu est un vice à combattre
- En charité : La compassion - tristesse face à la souffrance d'autrui - est une manifestation de l'amour du prochain
L'acédie : le vice principal de la tristesse
L'acédie constitue le vice primordial associé à la tristesse dans la théologie thomiste. C'est la tristesse face aux biens divins, particulièrement :
- La tristesse d'être séparé de Dieu
- Le dégoût de la prière et des choses spirituelles
- Le refus du bien divin sous prétexte de difficulté
- L'indifférence envers le bien éternel
L'acédie est numérotée parmi les péchés capitaux non seulement comme une passion viciée, mais comme un refus actif de la grâce divine. Elle s'oppose directement à la charité et à l'espérance, les deux vertus théologales) dont elle vise à priver le chrétien.
La compunction et la contrition : formes salutaires de la tristesse
Saint Thomas reconnaît que certaines formes de tristesse s'avèrent non seulement bonnes mais essentielles à la vie spirituelle. La compunction (tristesse d'avoir offensé Dieu) et la contrition (tristesse d'avoir commis le péché) sont des dispositions de l'âme absolument nécessaires pour le repentir sincère.
La vertu de pénitence et la joie spirituelle
La question 39 examine comment la tristesse de la compunction s'harmonise avec la joie qui doit caractériser la vie chrétienne. Cette apparente contradiction se résout en reconnaissant que :
- La tristesse de compunction porte sur le mal commis (objet mauvais)
- La joie porte sur le bien divin et la réconciliation par la grâce
- Ces deux dispositions peuvent coexister dans une âme vertueuse
La pénitence, en tant que vertu, encadre et purifie la tristesse en l'orientant vers la conversion et le retour à Dieu.
Les sources et développements de la doctrine
La enseignement de Saint Thomas sur la bonté et la malice de la tristesse s'enracine dans une longue tradition patristique et biblique. Les Pères de l'Église, notamment Saint Augustin et Saint Grégoire le Grand, ont médité sur les différentes formes de tristesse. L'Écriture Sainte elle-même atteste que la tristesse peut être bonne (notamment en 2 Corinthiens 7,10 : "La tristesse selon Dieu produit une repentance qui sauve") ou mauvaise quand elle s'oppose à la volonté divine.
Lien systématique
Cette question s'inscrit dans l'ordre logique de la partie II de la Somme concernant les passions. Elle suit l'étude de la joie et de l'espérance, et précède l'examen de la colère et d'autres passions. Cet agencement révèle la vision cohérente de Saint Thomas des mouvements du cœur humain et leur ordonnance vers le bien véritable.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : De la bonté et de la malice de la tristesse
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question illustre comment la théologie scolastique intègre la révélation divine et la raison humaine pour construire un savoir systématique et harmonieux. Elle montre que la foi et la raison, loin de s'opposer, se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Pour aller plus loin
La compréhension de cette question peut être approfondie par :
- L'étude des questions précédentes et suivantes
- La consultation des commentaires traditionnels de la Somme
- L'examen des sources bibliques et patristiques citées
- La réflexion sur les implications contemporaines
Conclusion
La Question 39 de la Prima Secundae contribue à la formation d'une intelligence théologique complète et nourrit la vie spirituelle de celui qui l'étudie avec attention et piété.