Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 27
Présentation
Cette question traite de la cause de l'amour, c'est-à-dire de ce qui suscite en nous cette passion fondamentale qui porte notre appétit vers le bien. Saint Thomas d'Aquin examine dans cette question 27 de la Prima Secundae les principes qui engendrent l'amour dans l'âme humaine, analysant avec précision les conditions nécessaires pour que naisse cette inclination affective vers un objet.
Place dans le traité des passions
La question 27 inaugure le traité spécifique sur l'amour au sein de l'étude plus vaste des passions de l'âme. Après avoir établi la nature générale des passions dans les questions précédentes, Saint Thomas entre maintenant dans l'examen détaillé de chaque passion particulière, en commençant par l'amour qui est la première et la plus fondamentale de toutes les passions. L'amour constitue en effet le principe et la racine de tous les autres mouvements affectifs : la joie découle de la possession de l'objet aimé, la tristesse de son absence, le désir de sa recherche, la haine de son contraire.
Importance philosophique et théologique
La compréhension de la cause de l'amour revêt une importance capitale tant pour la philosophie morale que pour la théologie spirituelle. En philosophie, elle permet de saisir les mécanismes par lesquels l'homme s'oriente vers ses fins et choisit ses objets de désir. En théologie, elle éclaire la nature de la charité, amour surnaturel de Dieu et du prochain, en montrant comment la grâce perfectionne et élève l'amour naturel. La question de la cause de l'amour touche également à la psychologie humaine, révélant les ressorts profonds qui meuvent le cœur de l'homme.
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
Articulation de la question
Saint Thomas divise cette question en quatre articles qui examinent successivement les différents aspects de la cause de l'amour. Le premier article traite de la question de savoir si le bien est la seule cause de l'amour. Le deuxième article examine si la connaissance est cause de l'amour. Le troisième article se demande si la ressemblance est cause de l'amour. Le quatrième article étudie si une autre passion de l'âme peut être cause de l'amour.
Méthode dialectique
Chaque article suit le schéma dialectique caractéristique de la Somme Théologique. Les objections présentent d'abord plusieurs arguments qui semblent contredire la thèse que Saint Thomas va défendre. Ces objections ne sont pas des opinions qu'il faudrait rejeter sommairement, mais des difficultés réelles qui méritent considération. Le Sed Contra apporte ensuite un argument d'autorité, tiré généralement de l'Écriture Sainte, d'Aristote ou des Pères de l'Église, qui établit la position orthodoxe. Le Corpus développe la réponse personnelle de Saint Thomas, expliquant rationnellement et systématiquement la vérité de la question. Enfin, les Responsiones résolvent une à une les objections initiales, montrant qu'elles reposaient sur une confusion ou une compréhension incomplète.
Le bien comme cause de l'amour
Le bien comme objet formel
Saint Thomas établit d'abord que le bien constitue la cause formelle de l'amour, c'est-à-dire ce en raison de quoi quelque chose est aimé. L'amour est essentiellement une inclination de l'appétit vers ce qui est perçu comme bon, c'est-à-dire comme convenable et perfectionnel pour le sujet aimant. Nous n'aimons jamais quelque chose sous l'aspect du mal, mais toujours sous l'aspect du bien, réel ou apparent. Même lorsque nous aimons ce qui est objectivement mauvais, nous le faisons parce que nous y percevons un bien apparent qui attire notre appétit.
La bonté réelle et apparente
Il convient de distinguer la bonté réelle de la bonté apparente. La bonté réelle est celle qui convient véritablement à la nature de l'être et contribue à sa perfection authentique. La bonté apparente est celle qui se présente sous l'aspect du bien sans l'être véritablement, trompant ainsi le jugement de l'appétit. Le pécheur qui aime les plaisirs déréglés ne les aime pas en tant que mauvais, mais en tant qu'ils lui apparaissent comme bons et désirables, bien que cette apparence soit trompeuse. L'amour vertueux se porte vers les biens véritables, tandis que l'amour désordonné s'attache aux biens apparents.
Proportionnalité entre l'amour et le bien
Saint Thomas enseigne qu'il existe une proportionnalité nécessaire entre la nature de l'amour et la qualité du bien aimé. L'amour naturel se porte vers les biens sensibles et matériels qui conviennent à la nature animale. L'amour rationnel ou intellectuel s'élève vers les biens spirituels et moraux qui conviennent à la nature raisonnable de l'homme. L'amour surnaturel ou charité, infusé par la grâce, se porte vers le Bien divin lui-même, qui transcende infiniment tous les biens créés. Ainsi, la hiérarchie des amours reflète la hiérarchie des biens.
La connaissance comme cause de l'amour
Nécessité de la connaissance préalable
Saint Thomas affirme avec force qu'il ne peut y avoir d'amour sans connaissance préalable de l'objet aimé. Cette vérité se fonde sur le principe général que l'appétit, qu'il soit sensible ou intellectuel, ne peut se porter vers ce qui lui est totalement inconnu. La connaissance est donc la condition sine qua non de l'amour : "Nihil volitum nisi praecognitum" - rien n'est voulu qui n'ait été d'abord connu. L'œil doit percevoir le beau, l'intelligence doit appréhender le vrai, pour que le cœur puisse aimer.
Différents modes de connaissance
La connaissance qui cause l'amour peut être de divers ordres selon la nature de l'amour considéré. L'amour sensible procède de la connaissance sensible : nous aimons ce que nous voyons, entendons ou touchons. L'amour intellectuel procède de la connaissance rationnelle : nous aimons ce que notre intelligence conçoit comme bon et désirable. L'amour surnaturel de charité procède de la connaissance de foi : nous aimons Dieu que nous ne voyons pas encore face à face, mais que la foi nous révèle comme notre Bien suprême et notre Fin dernière.
Perfection de la connaissance et intensité de l'amour
Bien que la connaissance soit nécessaire à l'amour, Saint Thomas précise que la perfection de l'amour ne se mesure pas toujours à la perfection de la connaissance. Il peut arriver qu'une connaissance imparfaite suffise à susciter un amour intense, tandis qu'une connaissance très parfaite n'engendre qu'un amour tiède. Cela s'explique par le fait que la volonté, siège de l'amour, possède une certaine autonomie par rapport à l'intelligence. Néanmoins, en règle générale, une connaissance plus profonde et plus intime de l'objet aimé tend à fortifier et à affiner l'amour.
La ressemblance comme cause de l'amour
Fondement de la similitude
La ressemblance ou similitude constitue une cause importante de l'amour, car nous sommes naturellement portés à aimer ce qui nous ressemble. Cette inclination s'explique par le principe qu'une chose aime naturellement ce qui participe de sa propre nature et de ses propres perfections. Celui qui possède une certaine qualité reconnaît et apprécie cette même qualité chez autrui, car elle lui apparaît comme une extension ou un reflet de ce qu'il est lui-même. Ainsi, le sage aime les sages, le vertueux aime les vertueux, et l'homme bon aime les hommes bons.
La similitude actuelle et potentielle
Saint Thomas distingue avec subtilité deux modes de similitude qui causent l'amour. La similitude actuelle existe lorsque deux êtres possèdent effectivement la même forme ou perfection : deux musiciens s'aiment en raison de leur commune passion pour la musique. La similitude potentielle existe lorsqu'un être possède en acte ce que l'autre possède en puissance : l'enseignant aime l'élève parce qu'il voit en lui la capacité de recevoir la science qu'il possède lui-même. Cette seconde forme de similitude explique pourquoi nous aimons parfois ceux qui sont différents de nous mais avec lesquels nous pouvons établir une relation de complémentarité.
Limites de la ressemblance
Cependant, Saint Thomas note que la ressemblance n'est pas toujours cause d'amour, et qu'elle peut même parfois engendrer la rivalité et la haine. Lorsque deux personnes similaires poursuivent le même bien qui ne peut être possédé que par l'une d'elles, leur similitude devient source de conflit plutôt que d'amour. C'est le cas des concurrents qui se disputent le même honneur ou le même avantage. La ressemblance ne cause donc l'amour que lorsqu'elle ne s'accompagne pas d'une concurrence pour des biens rivaux, mais favorise au contraire la communion dans un même bien partageable.
Les autres passions comme causes de l'amour
La passion comme disposition à l'amour
Saint Thomas examine si d'autres passions de l'âme peuvent être causes de l'amour. Il établit qu'une passion antérieure peut disposer l'âme à aimer en la rendant plus réceptive à percevoir le bien de l'objet aimé. Par exemple, la tristesse ressentie pour quelqu'un peut engendrer ou augmenter l'amour que nous lui portons, car elle nous rend plus sensibles à sa situation et à ses besoins. De même, l'espérance de recevoir un bien d'autrui peut susciter l'amour pour cette personne bienfaitrice.
La pitié et la compassion
La passion de la pitié ou compassion mérite une attention particulière comme cause de l'amour. Lorsque nous voyons quelqu'un souffrir, la pitié que nous ressentons nous porte à l'aimer davantage, car elle nous fait percevoir notre similitude avec lui dans la commune condition humaine de la fragilité et de la souffrance. Cette pitié ouvre le cœur à l'amour miséricordieux qui désire le bien de l'autre et cherche à le secourir dans sa détresse. C'est ainsi que la Passion du Christ, objet de notre compassion, devient source d'un amour plus ardent envers le Sauveur crucifié.
L'amour comme principe des autres passions
Inversement, Saint Thomas souligne que l'amour lui-même est le principe de toutes les autres passions. La joie naît de l'union avec l'objet aimé, la tristesse de sa séparation, le désir de sa possession future, la crainte de le perdre, la colère contre ce qui lui nuit. Ainsi, bien que certaines passions puissent disposer à l'amour, l'amour demeure néanmoins la passion fondamentale dont toutes les autres découlent comme de leur source. Il est à la fois effet des passions antérieures qui y disposent et cause des passions subséquentes qui en procèdent.
Applications théologiques
L'amour naturel et l'amour surnaturel
Les principes établis par Saint Thomas concernant la cause de l'amour naturel s'appliquent analogiquement à l'amour surnaturel de charité. La charité est elle aussi causée par la perception d'un bien, mais d'un Bien infini qui est Dieu lui-même. Elle présuppose également la connaissance, non pas la vision béatifique que nous n'avons pas encore, mais la connaissance de foi qui nous révèle Dieu comme notre Bien suprême. La ressemblance entre Dieu et l'âme en état de grâce, constituée par la participation à la nature divine, fonde également l'amour de charité.
La grâce comme cause première
Cependant, Saint Thomas précise que la cause première et principale de l'amour surnaturel n'est pas la nature humaine ni aucune disposition naturelle, mais la grâce divine gratuitement infusée dans l'âme par Dieu. Sans cette grâce, l'homme ne pourrait jamais aimer Dieu de l'amour de charité qui dépasse infiniment les capacités de la nature. La grâce crée dans l'âme une nouvelle capacité d'aimer, un nouveau principe d'opération qui élève l'amour au-dessus de l'ordre naturel et l'ordonne à la vision béatifique comme à sa fin propre.
Le développement de la charité
Les causes secondaires de l'amour analysées par Saint Thomas - la connaissance, la ressemblance, les autres passions - jouent néanmoins un rôle important dans le développement et l'intensification de la charité déjà infusée. Plus notre connaissance de Dieu s'approfondit par la méditation et l'étude, plus notre amour pour Lui grandit. Plus nous nous conformons à Lui par la pratique des vertus et l'imitation du Christ, plus la ressemblance qui fonde l'amour se renforce. Ainsi, bien que la grâce soit la cause principale de la charité, les dispositions naturelles et les actes méritoires contribuent à son accroissement.
Implications pour la vie spirituelle
La purification de l'amour
La doctrine de Saint Thomas sur les causes de l'amour éclaire le chemin de la purification spirituelle. Si l'amour naît de la perception du bien, alors la conversion implique une transformation du regard qui apprend à reconnaître les véritables biens et à se détacher des biens apparents. La vie spirituelle consiste à purifier progressivement notre amour en le détournant des créatures pour le porter vers le Créateur, en rectifiant notre jugement sur ce qui est véritablement bon et désirable.
La croissance dans l'amour de Dieu
Pour croître dans l'amour de Dieu, il faut donc cultiver les causes qui l'engendrent et le fortifient. La connaissance de Dieu doit s'approfondir par la lectio divina, la méditation des mystères de la foi, l'étude de la théologie. La ressemblance avec Dieu doit s'accroître par la pratique des vertus, la mortification des vices, la conformité à la volonté divine. Les passions doivent être ordonnées de manière à disposer l'âme à l'amour divin plutôt qu'à l'en détourner.
L'amour du prochain
Les principes établis par Saint Thomas s'appliquent également à l'amour du prochain commandé par la charité. Nous devons apprendre à voir en chaque personne l'image de Dieu, le bien qui la rend aimable. La connaissance du prochain dans sa dignité de créature et d'enfant de Dieu fonde l'amour fraternel. La reconnaissance de notre similitude fondamentale dans la nature humaine et dans la vocation à la sainteté nourrit cet amour. Ainsi, la charité envers le prochain trouve ses racines dans les mêmes causes que l'amour de Dieu.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Première Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite de la moralité, des vertus, des passions et de la loi. Elle forme le commencement du traité spécifique sur l'amour, passion fondamentale qui sera ensuite analysée dans ses effets et ses modalités diverses.
Lien avec l'anthropologie thomiste
La question de la cause de l'amour s'enracine dans l'anthropologie philosophique de Saint Thomas, qui conçoit l'homme comme un composé d'intelligence et de volonté, de connaissance et d'appétit. L'amour apparaît comme le mouvement naturel de l'appétit vers le bien connu, manifestant l'unité profonde de l'être humain dans sa quête du bonheur.
Lien avec la théologie de la grâce
Cette question prépare également les développements ultérieurs de Saint Thomas sur la charité théologale dans la Secunda Secundae. En établissant les causes naturelles de l'amour, elle permet de mieux comprendre par analogie les causes surnaturelles de la charité et la nécessité absolue de la grâce pour aimer Dieu de manière méritoire.
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 27
- Aristote, Éthique à Nicomaque, Livres VIII-IX (sur l'amitié)
- Saint Augustin, De Trinitate, Livre VIII (sur l'amour de Dieu)
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Questions 23-27 (sur la charité)
Articles connexes
- Amour - Traité général sur l'amour dans la théologie catholique
- Charité - La vertu théologale de l'amour surnaturel de Dieu
- Passions de l'âme - Le cadre général des mouvements affectifs
- Bien - Le concept philosophique du bien comme objet de l'amour
- Connaissance - Le rôle de la connaissance dans la vie morale
Q. 27 - De la cause de l'amour
De la cause de l'amour - Question 27 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
Introduction
De la cause de l'amour - Question 27 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
Cet article est mentionné dans
- Cause et Effet mentionne ce concept
- La Création, l'Ordre du Monde et la Cause du Mal mentionne ce concept
- Q. 20 - De l'amour (dilection) de Dieu mentionne ce concept
- Q. 60 - De l'amour ou dilection des anges mentionne ce concept
- Q. 27 - De la cause de l'amour mentionne ce concept
- Q. 43 - De la cause de la crainte mentionne ce concept
- Q. 32 - De la cause de la délectation mentionne ce concept
- Q. 6 - De la cause de la foi mentionne ce concept
- Q. 104 - De la cause de la grâce mentionne ce concept
- Q. 48 - De la cause des habitus mentionne ce concept