Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 23
Présentation
Cette question traite de : De la distinction des passions
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Contenu détaillé
Nature et définition des passions
La distinction des passions commence par une compréhension précise de ce qu'est une passion selon Saint Thomas d'Aquin. La passion est un acte de la puissance sensible, c'est-à-dire une modification de l'âme sensible produite par l'appréhension d'un bien ou d'un mal. Contrairement à une erreur courante, les passions ne sont pas intrinsèquement mauvaises : elles constituent une partie intégrale de notre nature humaine créée par Dieu.
La passion implique toujours un changement ou une altération, ce qui la distingue des actes de la volonté rationnelle qui peuvent être sans mouvement émotionnel. Chaque passion représente un mouvement de l'âme sensible vers ou loin d'un objet perçu comme bon ou mauvais.
Les deux catégories fondamentales des passions
Saint Thomas établit une distinction majeure entre deux groupes de passions selon leur relation à l'atteinte du bien et l'évitement du mal :
Les passions concupiscibles
Les passions concupiscibles concernent directement l'atteinte du bien ou l'évitement du mal perçus comme accessibles :
- L'amour : Inclinaison de l'âme vers un bien perçu
- La haine : Aversion envers un mal perçu
- Le désir : Mouvement vers le bien absent
- L'aversion : Mouvement de fuite face au mal absent
- La joie : Repos dans le bien possédé
- La tristesse : Peine face au mal subi
Les passions irascibles
Les passions irascibles interviennent lorsque l'atteinte du bien ou l'évitement du mal rencontrent un obstacle ou une difficulté :
- L'espoir : Tendance vers un bien difficile mais possible
- Le désespoir : Abandon face à un bien jugé impossible
- L'audace : Attaque contre un mal difficile
- La crainte : Fuite face à un mal difficile
- La colère : Réaction d'opposition à un mal qui affecte
L'ordre hiérarchique des passions
Cette distinction n'est pas arbitraire : elle reflète un ordre naturel profondément enraciné dans la structure de l'âme humaine. Saint Thomas établit que l'amour est la passion fondamentale dont procèdent toutes les autres. De l'amour naissent logiquement le désir et la joie ; de la haine procèdent l'aversion et la tristesse.
Les passions irascibles ne surgissent que secondairement, lorsque les obstacles empêchent la réalisation naturelle des mouvements concupiscibles. Cette hiérarchie révèle la sagesse divine dans l'ordonnance de notre nature sensible et nous enseigne que les passions ne doivent pas être envisagées isolément, mais comme un système cohérent et intelligible.
Passions et actes de la volonté
Une distinction capitale dans la pensée thomiste sépare les passions de la puissance sensible des actes de la volonté rationnelle. Selon Saint Thomas :
- Les passions appartiennent à la puissance sensible et naissent involontairement de l'appréhension du bien ou du mal sensible
- Les actes volontaires appartiennent à la volonté libre et relèvent du domaine de la liberté et de la responsabilité morale
Cependant, cette distinction ne signifie pas une séparation absolue : la volonté peut indirectement influencer les passions en se concentrant sur certains objets, et réciproquement, les passions peuvent incliner la volonté à agir. Cette interaction subtile et dynamique entre sensibilité et raison est au cœur de la morale thomiste et de la perfection morale de l'homme.
Application spirituelle et morale
La juste compréhension de cette distinction des passions transforme notre approche ascétique et morale. Plutôt que de chercher à étouffer ou détruire les passions, le chemin de la sainteté consiste à les ordonner correctement par les vertus :
- Reconnaître l'origine divine des passions dans notre nature
- Modérer les excès par les vertus cardinales (La tempérance, La force)
- Orienter les passions vers leurs fins légitimes et véritables
- Permettre à la Grâce divine de les transformer et de les perfectionner
- Cultiver La charité qui unifie toutes les passions vers le bien suprême
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Première Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite de la moralité, des vertus, des passions et de la loi. Elle prépare directement l'étudiant à la compréhension des questions suivantes sur l'ordre des passions (Q. 25) et leur bien et mal (Q. 24).
Les questions précédentes sur les passions de l'âme en général constituent le fondement conceptuel indispensable, tandis que les développements ultérieurs expliciteront comment les vertus morales et les passions s'articulent pour former une vision intégrée de la vie morale chrétienne.
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 23
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 22
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 24
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 25
Q. 23 - De la distinction des passions
De la distinction des passions - Question 23 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
Introduction
De la distinction des passions - Question 23 de la Summa Theologiae, Prima Secundae
Cet article est mentionné dans
- Q. 40 - De l'espérance et du désespoir (passions irascibles) mentionne ce concept
- Q. 66 - De l'ordre de la création (œuvre de distinction) mentionne ce concept
- Q. 25 - De l'ordre des passions mentionne ce concept
- Q. 47 - De la distinction des choses en général mentionne ce concept
- Q. 48 - De la distinction des choses en particulier mentionne ce concept
- Q. 50 - De la distinction des habitus mentionne ce concept
- Q. 23 - De la distinction des passions mentionne ce concept
- Q. 68 - De la distinction des péchés mentionne ce concept
- Q. 56 - De la relation des vertus morales aux passions mentionne ce concept
- Q. 22 - Des passions de l'âme en général mentionne ce concept