Summa Theologiae, Prima Secundae, Q. 11
Présentation
Cette question traite de : De la fruition
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Contenu détaillé
Définition de la fruition
La fruition (fruatio en latin) est l'acte de jouir ou de posséder un bien qui est aimé pour lui-même. C'est différent de l'usage (usus), qui consiste à user d'une chose comme moyen pour atteindre une autre fin. Saint Thomas établit cette distinction fondamentale : la fruition est la possession joyeuse de ce qui est recherché pour sa propre valeur, tandis que l'usage est l'orientation d'une réalité vers une autre fin.
L'objet de la fruition
La fruition a pour objet propre tout bien qui peut être aimé pour lui-même. Cependant, Saint Thomas distingue entre :
- La fruition imparfaite : celle des biens créés que l'homme peut expérimenter en cette vie (la connaissance de Dieu par la foi, l'exercice des vertus, la charité)
- La fruition parfaite : celle qui consiste à jouir immédiatement de Dieu face à face, réservée à l'éternité
La fruition et le bonheur éternel
La fruition constitue le cœur même de la béatitude éternelle. Elle est l'ultime accomplissement de la destinée humaine et le couronnement de toute vie vertueuse. C'est pourquoi Saint Thomas enseigne que le bonheur éternel (beatitudo) consiste essentiellement dans la vision intuitive de Dieu, laquelle est accompagnée naturellement de la fruition, c'est-à-dire de l'amour joyeux de celui que nous voyons directement.
Les conditions de la fruition
Pour que la fruition soit possible et véritable, plusieurs conditions doivent être réunies :
- La connaissance : On ne peut jouir que de ce qu'on connaît ou qu'on aime
- L'union : La fruition suppose une certaine possession ou proximité du bien aimé
- La volonté : L'acte de fruition est spécifiquement un acte de la volonté dans son mouvement vers le bien aimé
- La liberté : La fruition implique une certaine liberté d'esprit, l'absence d'obstacles ou de distractions
La fruition comme couronnement de l'activité humaine
La fruition n'est pas une récompense arbitrairement attachée à une vie vertueuse ; elle en est le couronnement naturel et l'achèvement logique. Celui qui a cultivé l'amour de Dieu et l'espérance au cours de sa vie terrestre entrera naturellement dans une fruition plus pleine et plus consciente dans l'éternité. La fruition est donc la forme suprême de repos de l'intellect et de la volonté dans le bien infini.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Première Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite de la moralité, des vertus, des passions et de la loi.
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Secundae, Question 11
Q. 11 - De la fruition
Saint Thomas examine la fruition, c'est-à-dire la jouissance de la fin atteinte, qui constitue l'acte par lequel la volonté se repose dans le bien possédé.
Introduction
Cette question traite de la fruition comme acte propre de la volonté par rapport à la fin. Elle distingue la fruition parfaite, qui est la béatitude même, de la fruition imparfaite que nous pouvons avoir des biens dans cette vie.
La nature de la fruition
La fruition est l'acte par lequel la volonté se délecte dans le bien possédé comme fin. Elle suppose que la fin soit déjà atteinte et consiste dans le repos et la jouissance de cette fin. La fruition s'oppose ainsi au désir, qui tend vers une fin non encore possédée.
La fruition est-elle un acte de la volonté
La fruition est proprement un acte de la volonté, bien qu'elle présuppose la connaissance intellectuelle. C'est la volonté qui jouit du bien connu, car jouir c'est user d'une chose avec délectation. L'intellect connaît, mais c'est la volonté qui jouit de ce qui est connu.
Peut-on jouir des moyens
Strictement parlant, on ne jouit que de la fin, car jouir signifie se reposer dans quelque chose pour lui-même. Cependant, on peut jouir des moyens de manière impropre, dans la mesure où ils participent à la bonté de la fin et en sont comme un commencement.
Dieu seul est objet de fruition parfaite
Seul Dieu peut être l'objet de fruition au sens propre et parfait, car lui seul est la fin ultime de l'homme. Jouir des créatures comme si elles étaient la fin ultime constitue un désordre moral. Les créatures doivent être utilisées comme moyens ordonnés à Dieu, non jouies comme fins en elles-mêmes.
La distinction entre frui (jouir) et uti (user)
Saint Augustin distingue fondamentalement entre jouir (frui) et user (uti) : on jouit de ce qu'on aime pour soi-même, on use de ce qu'on réfère à autre chose. Dieu seul doit être joui, les créatures doivent être utilisées. Inverser cet ordre, c'est-à-dire jouir des créatures et user de Dieu, constitue le péché fondamental.
La fruition parfaite et imparfaite
La fruition parfaite est celle de la béatitude céleste, où la volonté se repose parfaitement en Dieu possédé par la vision. La fruition imparfaite est celle que nous pouvons avoir en cette vie par la charité et la connaissance de foi, qui nous unissent à Dieu de manière imparfaite et obscure.
La fruition et la charité
La charité est le principe de la fruition de Dieu en cette vie. Par la charité, la volonté adhère à Dieu comme à sa fin ultime et commence à jouir de lui, bien qu'imparfaitement. Cette jouissance imparfaite est ordonnée à la fruition parfaite de la vie éternelle.
Cet article est mentionné dans
- Béatitude et Vision de Dieu mentionne ce concept
- Q. 11 - De la fruition mentionne ce concept
- Question 85 : De la fruition divine mentionne ce concept