Vertu qui règle selon la raison droite le désir naturel de connaître et ordonne l'acquisition du savoir à sa fin légitime
Introduction
La studiosité (studiositas) constitue une vertu annexe de la tempérance qui modère et ordonne le désir naturel de connaissance selon les exigences de la raison droite. Bien que l'inclination à connaître soit naturelle à l'homme et bonne en soi, comme l'affirme Aristote au début de la Métaphysique ("Tous les hommes désirent naturellement savoir"), ce désir peut néanmoins se dérégler de multiples façons et requiert donc la gouverne d'une vertu spécifique.
Saint Thomas d'Aquin traite magistralement de cette vertu dans la Somme Théologique, la distinguant soigneusement de la simple curiosité intellectuelle qui constitue son vice opposé par excès. La studiosité règle non seulement le choix des objets de connaissance mais aussi l'intensité de l'application intellectuelle, le temps consacré à l'étude, et l'ordre selon lequel les différentes sciences doivent être poursuivies. Dans une civilisation catholique authentique, cette vertu revêt une importance capitale car elle ordonne l'activité intellectuelle au service de la vérité divine et du bien commun.
Nature de la Studiosité
Définition et Objet
La studiosité se définit comme la vertu qui incline à acquérir la connaissance de la vérité selon l'ordre rationnel et en vue de la fin convenable. Son objet matériel comprend tous les actes de l'intelligence tendant à l'acquisition du savoir : l'étude, la recherche, la lecture, la méditation, l'enseignement reçu. Son objet formel consiste dans la modération raisonnable de l'effort intellectuel selon les circonstances de la personne et la hiérarchie objective des connaissances.
Cette vertu participe de la tempérance en ce qu'elle modère un plaisir naturel, celui qui accompagne l'exercice de l'intelligence connaissante. De même que la tempérance règle les plaisirs du toucher, la studiosité règle le plaisir intellectuel de la découverte et de la possession de la vérité. Elle empêche que ce plaisir légitime ne devienne désordonné et ne détourne l'esprit de sa fin véritable.
Studiosité et Sagesse
La studiosité entretient des rapports étroits avec la sagesse qui ordonne toutes les connaissances selon leur dignité respective. Tandis que la sagesse juge de la valeur relative des différentes sciences, la studiosité règle l'application pratique de l'esprit à leur acquisition. Ces deux vertus collaborent harmonieusement : la sagesse établit la hiérarchie des connaissances désirables, et la studiosité gouverne l'effort d'acquisition selon cet ordre.
La tradition chrétienne enseigne que les sciences théologiques occupent le sommet de la hiérarchie du savoir car elles traitent de Dieu et des choses divines. Viennent ensuite les sciences philosophiques qui considèrent l'être en tant qu'être et les causes premières, puis les sciences particulières selon leur degré d'abstraction et leur utilité pour le bien humain. L'homme studieux respecte scrupuleusement cette hiérarchie et ne sacrifie jamais le supérieur à l'inférieur.
Studiosité et Contemplation
La studiosité prépare et dispose à la contemplation, acte suprême de l'intelligence humaine qui consiste dans la vision simple et reposée de la vérité connue. L'étude laborieuse conduite avec méthode et persévérance constitue ordinairement le chemin nécessaire vers cette contemplation. Cependant, la studiosité veille à ce que l'activité discursive de l'intelligence ne devienne pas une fin en soi mais demeure ordonnée à la contemplation comme à son terme.
Les maîtres spirituels distinguent la vie active de la vie contemplative, tout en reconnaissant que la vie mixte, qui unit contemplation et action, constitue la perfection de la vie humaine. La studiosité trouve sa place dans toutes ces formes de vie : elle règle l'étude préparatoire du contemplatif, elle guide les recherches de l'actif voué aux œuvres extérieures, elle ordonne harmonieusement ces deux dimensions dans la vie mixte des prédicateurs et des docteurs.
Le Vice de Curiosité
Nature de la Curiosité Vicieuse
La curiosité (curiositas) constitue le vice opposé à la studiosité par excès. Elle consiste en un désir déréglé de connaître qui transgresse l'ordre rationnel de plusieurs manières. Saint Thomas énumère quatre formes principales de cette curiosité vicieuse, correspondant aux quatre façons dont le désir de connaître peut se dérégler.
Premièrement, la curiosité se manifeste quand on détourne son étude d'une connaissance plus utile vers une connaissance moins importante. Celui qui néglige l'étude de la théologie et de la philosophie pour se plonger exclusivement dans les sciences profanes pèche par ce type de curiosité. Cette inversion de la hiérarchie légitime du savoir déshonore l'intelligence créée pour connaître Dieu et les vérités suprêmes.
Deuxièmement, la curiosité apparaît quand on cherche à apprendre d'un maître dont l'enseignement est douteux ou erroné, spécialement en matière de foi ou de mœurs. Cette curiosité expose l'esprit à l'erreur et constitue une témérité coupable. La soumission humble au Magistère de l'Église préserve de cette curiosité dangereuse qui veut explorer les doctrines hétérodoxes sans nécessité légitime.
Les Formes Graves de Curiosité
Troisièmement, et plus gravement, la curiosité se réalise quand on désire connaître les choses futures par des moyens illicites tels que la divination, l'astrologie superstitieuse, ou le spiritisme. Cette curiosité implique un recours implicite ou explicite aux démons et constitue un péché grave contre la vertu de religion. Seule la Providence divine connaît l'avenir avec certitude, et vouloir percer ce secret par des moyens occultes relève de la présomption sacrilège.
Quatrièmement, la curiosité existe quand on cherche à connaître ce qui dépasse les capacités naturelles de l'intelligence humaine sans la lumière de la foi ou de la révélation divine. Vouloir scruter les mystères divins par les seules forces de la raison naturelle manifeste un orgueil intellectuel qui méconnaît les limites créaturelles de notre intelligence. Cette curiosité s'oppose à la foi humble qui accepte les mystères révélés sur l'autorité de Dieu révélateur.
Curiosité et Société Moderne
Notre époque moderne se caractérise par une prolifération effrénée de la curiosité vicieuse sous toutes ses formes. L'invasion de nouvelles constamment renouvelées, la multiplication des divertissements intellectuels superficiels, l'obsession de l'information immédiate, la dispersion mentale causée par les moyens de communication modernes, tout cela manifeste un désordre profond dans le rapport à la connaissance.
Cette curiosité contemporaine se distingue de la saine soif de vérité par son caractère dispersé, superficiel et désordonné. Elle accumule des informations fragmentaires sans les intégrer dans une vision cohérente de la réalité. Elle privilégie le sensationnel et le nouveau au détriment de l'essentiel et du permanent. Elle cherche le divertissement intellectuel plutôt que la vérité objective. Cette dissipation mentale généralisée constitue l'un des obstacles majeurs à la vie spirituelle authentique dans le monde contemporain.
Le Vice de Négligence
Nature de la Négligence Intellectuelle
À l'opposé de la curiosité excessive, la négligence ou paresse intellectuelle constitue le vice opposé à la studiosité par défaut. Ce vice consiste dans un manque d'application de l'esprit à l'acquisition des connaissances nécessaires ou utiles. L'homme négligent ne cultive pas son intelligence selon les exigences de son état et les talents que Dieu lui a confiés.
Cette négligence revêt une gravité particulière chez ceux qui, par leur état ou leur fonction, sont tenus d'acquérir certaines connaissances. Le prêtre qui néglige l'étude de la théologie et du droit canonique, le médecin qui ne s'instruit pas des progrès de son art, le père de famille qui refuse de s'informer sur l'éducation de ses enfants, pèchent gravement contre cette obligation d'état. Cette paresse intellectuelle trahit les responsabilités que Dieu a confiées à chacun selon sa vocation propre.
Ignorance Coupable
La négligence intellectuelle engendre l'ignorance coupable, qui peut être cause de nombreux péchés. Saint Thomas distingue l'ignorance invincible, qui excuse totalement de la faute, de l'ignorance vincible qui résulte d'une négligence morale et n'excuse pas ou excuse seulement partiellement. Cette ignorance volontaire, loin de diminuer la culpabilité, peut même l'aggraver quand elle procède d'une volonté délibérée de ne pas connaître ses obligations.
Particulièrement grave est l'ignorance volontaire en matière de foi et de morale. Le catholique qui néglige délibérément de s'instruire des vérités révélées et des commandements divins commet une faute grave. Cette ignorance affectée, qui consiste à éviter sciemment la connaissance pour ne pas être obligé d'agir selon elle, constitue une hypocrisie intellectuelle particulièrement détestable devant Dieu.
Pratique de la Studiosité
Ordre dans les Études
La studiosité exige premièrement qu'on observe un ordre rationnel dans l'acquisition des connaissances. Cet ordre comporte plusieurs dimensions. D'abord, un ordre de dignité qui donne la priorité aux sciences supérieures sur les inférieures, à la théologie sur la philosophie, à la philosophie sur les sciences particulières. Cette hiérarchie objective doit régler concrètement la distribution du temps et de l'effort intellectuel.
Ensuite, un ordre pédagogique qui respecte la progression naturelle de l'apprentissage, des principes aux conclusions, des notions simples aux complexes, des sciences formatives aux sciences spécialisées. La tradition scolastique, avec son système rigoureux du Quadrivium et du Trivium, manifeste cette sagesse pédagogique qui forme l'intelligence selon son mode propre d'opération avant de la charger de connaissances spécialisées.
Enfin, un ordre de finalité qui subordonne toutes les connaissances à leur fin ultime : la connaissance et l'amour de Dieu. Les sciences profanes elles-mêmes doivent être poursuivies en vue de cette fin suprême, soit directement comme préparations à la théologie, soit indirectement comme instruments du bien commun temporel lui-même ordonné au salut éternel.
Modération de l'Effort
La studiosité impose également une juste modération dans l'intensité et la durée de l'effort intellectuel. Si l'application soutenue à l'étude constitue une exigence de cette vertu, l'excès d'étude qui ruine la santé ou qui absorbe le temps dû à d'autres devoirs plus pressants devient vicieux. L'équilibre entre l'étude et les autres activités nécessaires (prière, repos, exercice corporel, devoirs d'état) doit être maintenu selon la prudence.
Cette modération varie selon les personnes et leurs états de vie. Le religieux voué à la contemplation peut légitimement consacrer plus de temps à l'étude que le père de famille chargé de nombreuses obligations. Le théologien de profession doit naturellement s'appliquer plus intensément aux études sacrées que le simple fidèle. La studiosité adapte ses exigences aux circonstances concrètes sans jamais perdre de vue la fin ultime.
Choix des Maîtres et des Livres
La studiosité gouverne également le choix des maîtres auprès desquels on s'instruit et des livres qu'on lit. Le disciple doit rechercher des maîtres compétents et orthodoxes qui transmettent non seulement des connaissances exactes mais aussi la sagesse qui les ordonne. La docilité envers de tels maîtres constitue une partie essentielle de la studiosité.
Quant à la lecture, elle doit être sélective et ordonnée. La multiplication moderne des livres rend impossible leur lecture exhaustive et nécessite un discernement rigoureux. Le chrétien studieux privilégiera les œuvres des Pères de l'Église, des Docteurs catholiques, des auteurs approuvés par le Magistère, avant de s'aventurer dans les productions modernes souvent imprégnées d'erreurs. Cette sélection rigoureuse protège l'esprit de la confusion et de l'empoisonnement doctrinal.
Studiosité et États de Vie
Le Religieux et le Contemplatif
Pour le religieux voué à la vie contemplative, la studiosité revêt une importance particulière car l'étude constitue une préparation immédiate à la contemplation des vérités divines. Les ordres monastiques ont toujours fait de la lectio divina un élément essentiel de leur règle. Cette lecture méditée des Écritures et des Pères, conduite avec méthode et persévérance, dispose l'âme à la contemplation infuse.
Cependant, même le contemplatif doit garder une juste mesure dans ses études pour ne pas transformer la vie monastique en vie purement intellectuelle. La recherche érudite ne constitue pas la fin de la vie religieuse mais seulement un moyen en vue de l'union à Dieu. Certains moines, appelés à une contemplation plus simple, peuvent légitimement limiter leurs études aux connaissances strictement nécessaires à leur état.
Le Clerc et le Prédicateur
Pour le prêtre séculier et spécialement pour le prédicateur, la studiosité s'impose comme une obligation grave d'état. Comment pourrait-on enseigner la doctrine chrétienne sans l'avoir préalablement étudiée sérieusement ? Comment réfuter les hérésies sans en connaître la nature ? La formation théologique sérieuse du clergé conditionne directement l'instruction du peuple fidèle et la défense de la foi.
Saint Thomas d'Aquin enseigne que les prédicateurs dominicains doivent unir harmonieusement contemplation et action dans une vie mixte qui "traduit aux autres les fruits de la contemplation". Cette vie requiert une studiosité particulièrement intense car il faut non seulement acquérir la science sacrée pour soi-même mais aussi la posséder de manière à pouvoir la communiquer efficacement aux autres.
Le Laïc Chrétien
Le simple fidèle laïc n'est pas dispensé de la studiosité mais doit l'exercer selon son état et ses capacités. Tout catholique est tenu de connaître les vérités nécessaires au salut : les mystères principaux de la foi, les commandements, les sacrements. Au-delà de ce minimum, une connaissance plus approfondie de la doctrine catholique s'impose à tous ceux qui en ont les moyens intellectuels.
Cette obligation revêt une urgence particulière dans notre époque d'ignorance religieuse généralisée. Le laïc catholique doit pouvoir "rendre raison de l'espérance qui est en lui" face aux objections des incroyants et des hérétiques. Cette apologétique élémentaire requiert une instruction religieuse sérieuse que la studiosité ordonne à acquérir selon les possibilités de chacun.
Conclusion
La studiosité demeure une vertu essentielle dans une civilisation chrétienne authentique car elle ordonne l'activité intellectuelle, si caractéristique de l'homme, à sa fin véritable qui est la connaissance et l'amour de Dieu. Elle prévient les deux déviations opposées qui menacent constamment l'intelligence humaine déchue : la curiosité dispersée qui s'égare dans la multiplicité désordonnée des connaissances vaines, et la négligence paresseuse qui refuse de cultiver les talents confiés par Dieu.
Dans notre époque dominée par l'information surabondante et superficielle, la pratique de cette vertu apparaît plus nécessaire que jamais. Seule une studiosité authentique, enracinée dans la sagesse chrétienne et ordonnée à la contemplation des vérités éternelles, peut préserver l'intelligence de la dissolution moderne et la maintenir dans sa dignité propre d'image de l'Intelligence divine.
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