État mystique où les facultés humaines sont suspendues par l'action divine. Description par sainte Thérèse d'Avila, différence avec l'extase et nature de l'union passive.
Introduction
Le sommeil des puissances constitue un phénomène mystique de profonde importance dans l'ascension de l'âme vers l'union avec Dieu. Sainte Thérèse d'Avila, celle que l'Église reconnaît comme une autorité incontestable en matière d'expériences mystiques, emploie cette expression pour décrire un état dans lequel les facultés de l'âme—l'intellect, la mémoire et la volonté—ne dorment pas au sens littéral du terme, mais entrent dans une forme de quiescence ou de suspension mystérieuse sous l'impulsion divine.
Cet état ne doit pas être confondu avec l'inactivité de l'âme. Au contraire, il représente un moment où l'action humaine cède complètement la place à l'action divine, où l'âme en quelque sorte s'abandonne à Dieu avec une passivité totale et confiante. C'est dans ce sommeil mystique que l'âme contemplatrice connaît une intimité avec Dieu incomparable, une union dont la profondeur dépasse les limites de l'expression verbale. Cet article examine la nature, les caractéristiques et les implications spirituelles de ce merveilleux état d'oraison infuse.
La Nature du Sommeil des Puissances
Pour bien comprendre ce phénomène, il faut d'abord délaisser la conception naturaliste du sommeil. Quand on parle du sommeil des puissances dans le contexte mystique, on ne désigne pas une inhibition neurologique ou une diminution de la conscience. Bien au contraire, l'âme demeure extraordinairement consciente, mais d'une manière entièrement transformée.
Sainte Thérèse décrit ce sommeil comme une suspension momentanée des fonctions discursives. Normalement, l'intellect raisonne, compare, décompose la réalité en concepts et jugements. La mémoire évoque images et souvenirs. La volonté choisit, délibère, orienter ses désirs. Ces opérations, bien qu'essentielles à la vie ordinaire, sont caractérisées par un mouvement, une succession de pensées. Dans le sommeil des puissances, ces mouvements cessent.
Cet arrêt n'est cependant jamais complet au point d'annihiler complètement les facultés. L'âme ne devient pas un vide inerte. Plutôt, c'est comme si les puissances entrent dans un repos profond, une immobilité active où elles ne fonctionnent plus selon leurs modalités ordinaires. Elles demeurent présentes et conscientes, mais transformées, unifiées, rendues à Dieu. C'est pourquoi Thérèse emploie le terme "sommeil" avec prudence et note que c'est une comparaison imparfaite.
Le Mécanisme de la Suspension Divine
La théologie mystique chrétienne, telle que enseignée par les maîtres de la spiritualité, établit fermement que cette suspension n'est jamais produite par l'effort humain. Aucune technique de respiration, aucune concentration mentale, aucun effort de volonté ne peut produire véritablement le sommeil des puissances. Il s'agit exclusivement d'une œuvre divine, d'une grâce spéciale que Dieu accorde selon sa volonté souveraine.
Le mécanisme divin opère ainsi : Dieu, par une action proprement surnaturelle, captive l'attention de l'âme. Il détourne les puissances de leurs objets ordinaires—pensées variées, distractions, préoccupations créaturelles—et les rassemble dans l'attention à sa propre présence. Cette captation divine est tellement puissante, tellement absorbante, que les puissances oublient littéralement de fonctionner selon leurs modalités normales.
C'est comme si Dieu occupe entièrement le champ de la conscience mystique avec sa présence vivante, recouvrant ainsi tous les autres contenus mentaux possibles. Les puissances de l'âme, ayant pour ainsi dire trouvé ce pour quoi elles avaient été créées—Dieu lui-même—se reposent en lui. Elles n'ont plus besoin de discurrir, de se mouvoir, de chercher. Elles demeurent dans une saisie tranquille et amoureuse de celui qui comble tous les vides de l'existence.
La Suspension Intérieure et l'Activité du Cœur
Un aspect crucial de cet état, que sainte Thérèse souligne particulièrement, est que tandis que les puissances délibératives et cognitives sommeillent, la volonté affective demeure extraordinairement active. L'âme dans le sommeil des puissances n'est pas passive au sens d'inerte. Elle brûle d'amour, elle s'embrase d'une charité divine, elle aspire intensément à Dieu bien que cette aspiration ne prenne pas la forme habituelle de pensées ou de désirs énoncés mentalement.
Cet amour mystique du sommeil des puissances est singulier. Il ne s'exprime pas par des mots, ne se formule pas en concepts, ne procède pas de raisonnements. C'est un amour purement spirituel, d'une immédiateté absolue, qui jaillit du fond de l'âme sans intermédiaire d'aucune sorte. Sainte Thérèse rapporte que lorsqu'elle émergeait de ces états, elle devait chercher ses paroles, tant l'absence de recours aux structures mentales ordinaires l'avait rendue muette.
Distinction Avec l'Extase
Il importe de distinguer rigoureusement le sommeil des puissances de l'extase mystique, bien que ces deux états soient apparentés et que l'un puisse mener à l'autre. L'extase, appelée aussi ravissement, implique une sortie de l'âme hors de ses propres cadres habituels. Dans l'extase, il y a une violence mystérieuse, une impétuosité divine qui enlève l'âme hors d'elle-même. Le corps lui-même est souvent affecté : on observe une suspension du mouvement, un soulèvement du cœur, parfois une lévitation du corps.
Le sommeil des puissances, en revanche, est caractérisé par une plus grande tranquillité. L'âme demeure dans sa forme ordinaire et son corps continue à fonctionner passivement. Il n'y a pas cette rupture dramatique avec l'état naturel qui caractérise l'extase. Le sommeil des puissances est plus subtil, plus intérieur, plus harmonieux. C'est une suspension douce plutôt qu'un enlèvement violent.
Sainte Thérèse enseigne que le sommeil des puissances peut être vu comme une préparation à l'extase ou comme un état qui précède naturellement les ravissements les plus profonds. Cependant, l'âme peut connaître les deux états indépendamment. Certains contemplatifs expérimentent des extases sans jamais connaître le sommeil des puissances ; d'autres connaissent ce dernier sans jamais être ravies en extase. Dieu distribue ses grâces comme il le juge approprié à chaque âme selon son dessein personnel.
L'Union Passive et l'Efacement du Moi
Le sommeil des puissances s'inscrit dans le processus de ce qu'on appelle l'union passive. Tandis que dans les premiers degrés de la vie spirituelle, l'âme coopère activement avec la grâce, cherchant Dieu par l'effort et la discipline, elle arrive progressivement à un point où cette coopération cède la place à une pure passivité réceptrice.
Cette passivité n'est pas l'absence d'activité ; c'est plutôt un changement dans la nature de l'activité. L'âme ne cesse pas d'être une réalité créée avec ses propriétés essentielles, mais elle accepte de devenir de plus en plus malléable aux mains de Dieu. Elle renonce à imposer sa volonté, sa compréhension, ses projets. Elle se laisse façonner, transformer, posséder complètement par le Dieu vivant.
Dans l'union passive que représente le sommeil des puissances, l'âme se découvre paradoxalement plus elle-même que jamais. En acceptant l'effacement du moi naturel, en permettant à Dieu de remplir tout l'espace interne, l'âme retrouve sa véritable identité : elle est créée pour Dieu, habitée par Dieu, transformée en Dieu. C'est seulement en mourant à ses prétentions propres qu'elle atteint sa plus profonde et plus véritable vie.
Les Fruits Spirituels du Sommeil des Puissances
Après une expérience profonde du sommeil des puissances, l'âme émerge foncièrement transformée. Sainte Thérèse énumère plusieurs fruits caractéristiques de ces états mystiques :
D'abord, un profond détachement des créatures. Après avoir goûté à la présence directe de Dieu, tout ce qui n'est pas lui pâlit et se vide de substance. Les richesses, les honneurs, les plaisirs sensoriels perdent leur attrait séducteur. L'âme découvre que rien de créé ne peut combler le vide que seul Dieu peut remplir.
Ensuite, une croissance prodigieuse dans l'amour divin. Bien que l'âme n'ait pas discuré ni raisonné pendant l'oraison mystique, elle émerge avec une capacité accrue à aimer Dieu d'un amour plus ardent, plus désintéressé, plus stable. C'est comme si cette brève union avec Dieu avait augmenté la capacité du cœur à le recevoir.
Troisièmement, une humilité véritable. Connaître Dieu non par concepts mais par expérience directe dispose l'âme à une profonde humilité. Elle reconnaît l'infinité du divin et sa propre néant relatif avec une certitude que nul enseignement théorique ne peut procurer.
Cet article est mentionné dans
- Château Intérieur de Sainte Thérèse d'Avila
- Oraison de Recueillement Surnaturel
- Oraison de Quietude
- Ravissement et Extase Mystique
- Contemplation Passive
- Union Mystique avec Dieu
- Sainte Thérèse d'Avila
- Passivité Spirituelle et Lâcher-Prise