Différenciation morale entre celui qui pose un acte scandaleux (scandale donné) et celui qui se scandalise à tort d'un acte bon (scandale pris ou pharisaïque).
Introduction
La distinction entre le scandale donné et le scandale pris constitue l'une des analyses les plus subtiles de la théologie morale catholique. Cette différenciation permet de discerner avec précision les responsabilités morales respectives de celui qui pose un acte et de celui qui en prend occasion pour pécher ou s'indigner. Cette casuistique traditionnelle manifeste toute la sagesse de l'Église qui, loin de tout rigorisme aveugle, sait distinguer les véritables fautes des scrupules mal fondés ou des jugements pharisaïques.
Nature du scandale donné
Définition théologique précise
Le scandale donné (scandalum datum) est l'acte ou la parole objectivement mauvais, ou du moins apparemment mauvais, qui devient pour autrui une occasion de péché ou de chute spirituelle. Celui qui donne le scandale pose délibérément ou par négligence un acte répréhensible qui induit autrui en tentation ou en erreur morale. Saint Thomas d'Aquin définit le scandale donné comme "toute parole ou action moins droite qui offre à autrui une occasion de ruine spirituelle".
Le scandale donné peut être direct lorsque l'agent veut positivement induire autrui au péché, comme celui qui invite expressément son prochain à commettre une action mauvaise. Il peut aussi être indirect lorsque, sans vouloir la chute d'autrui, on pose un acte objectivement scandaleux dont on prévoit ou devrait prévoir les conséquences néfastes pour le prochain.
Conditions de la culpabilité morale
Pour qu'il y ait péché de scandale donné, trois conditions sont requises. Premièrement, l'acte posé doit être objectivement mauvais ou avoir l'apparence du mal. Deuxièmement, cet acte doit être extérieur et observable par autrui. Troisièmement, il doit effectivement constituer ou pouvoir raisonnablement constituer une occasion de péché pour le prochain.
La gravité du scandale donné se mesure à plusieurs critères : la nature de l'acte scandaleux (péché véniel ou mortel), le nombre de personnes scandalisées, leur fragilité spirituelle particulière, et l'autorité ou le prestige de celui qui donne le scandale. Le scandale des petits, c'est-à-dire des faibles dans la foi, revêt une gravité toute particulière selon les paroles mêmes du Christ : "Celui qui scandalisera un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât au cou une meule de moulin et qu'on le jetât au fond de la mer" (Mt 18, 6).
Obligation de réparation
Celui qui a donné scandale est tenu en conscience de réparer le mal causé autant qu'il est en son pouvoir. Cette réparation comprend plusieurs éléments : la cessation immédiate de l'acte scandaleux, la rétractation publique si le scandale a été public, l'édification par une conduite exemplaire contraire au scandale donné, et la prière pour la conversion de ceux qui ont été scandalisés.
La réparation doit être proportionnée à l'ampleur du scandale. Un scandale donné en privé peut être réparé discrètement, tandis qu'un scandale public exige une réparation également publique. Les moralistes enseignent que celui qui refuse de réparer le scandale qu'il a causé demeure dans l'état de péché, même s'il a cessé l'acte scandaleux initial.
Nature du scandale pris
Le scandale pharisaïque
Le scandale pris (scandalum acceptum) désigne la réaction de celui qui se scandalise à tort d'un acte en soi bon ou moralement indifférent. Cette forme de scandale est appelée "pharisaïque" en référence aux pharisiens qui se scandalisaient des actes les plus charitables du Christ, comme guérir le jour du sabbat ou manger avec les publicains et les pécheurs.
Le scandale pharisaïque procède d'une conscience fausse, scrupuleuse ou malveillante qui interprète comme mauvais ce qui ne l'est pas. Celui qui prend scandale de la sorte est seul responsable de son jugement erroné et de sa réaction coupable. L'auteur de l'acte bon n'est nullement tenu de s'abstenir de son action pour complaire à une conscience déformée.
Distinction avec le scandale des faibles
Il convient de distinguer soigneusement le scandale pharisaïque du scandale des faibles (scandalum pusillorum). Ce dernier concerne les personnes de bonne volonté mais dont la conscience encore imparfaitement formée peut être troublée par des actes objectivement licites mais qu'elles jugent à tort répréhensibles en raison de leur ignorance ou de leur faiblesse spirituelle.
Envers ces faibles, saint Paul enseigne la condescendance charitable : "Si un aliment scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de viande, afin de ne pas scandaliser mon frère" (1 Co 8, 13). Cette charité prudente n'implique pas que l'acte soit mauvais, mais manifeste l'amour fraternel qui renonce temporairement à user de sa liberté pour ne pas troubler la conscience imparfaite du frère faible.
Caractéristiques du scandale pris
Le scandale pris se caractérise par plusieurs traits distinctifs. Il procède souvent d'un rigorisme excessif qui multiplie les interdictions au-delà de ce que la loi divine ou ecclésiastique prescrit. Il peut aussi naître d'une malveillance secrète qui cherche prétexte pour condamner autrui. Parfois, il résulte simplement d'une ignorance invincible des principes moraux véritables.
Dans tous ces cas, la responsabilité morale incombe à celui qui se scandalise indûment, non à l'auteur de l'acte innocent. Les moralistes enseignent que "nul n'est tenu de s'abstenir d'un acte bon à cause du scandale pharisaïque d'autrui", car céder à de tels scrupules reviendrait à établir la fausse conscience comme règle de moralité.
Application pratique de la distinction
Principes directeurs pour le discernement
Face à une situation potentiellement scandaleuse, plusieurs principes permettent de discerner entre scandale donné et scandale pris. Si l'acte envisagé est en soi mauvais, il ne doit jamais être posé, quelles que soient les circonstances. Si l'acte est bon ou indifférent mais peut scandaliser les faibles, la charité commande parfois d'y renoncer temporairement, sans pour autant reconnaître sa malice inexistante.
Si le scandale vient manifestement d'une conscience pharisaïque ou malveillante, l'acte bon peut et doit être maintenu, car céder serait confirmer l'erreur et porter atteinte à la vérité. L'exemple du Christ guérissant le jour du sabbat malgré le scandale des pharisiens illustre parfaitement ce principe : la vérité et la charité ne peuvent être sacrifiées aux préjugés erronés.
Cas de conscience classiques
Les casuistes ont élaboré de nombreux cas d'école illustrant cette distinction. Un prêtre peut-il fréquenter un théâtre honnête si certains paroissiens mal formés jugent tout spectacle intrinsèquement mauvais ? Oui, car il s'agit de scandale pris, non donné. Un catholique doit-il s'abstenir de manger de la viande le vendredi devant des protestants qui y verraient une superstition ? Non, car l'observance de la discipline ecclésiastique ne doit pas être cachée par crainte du scandale pharisaïque.
En revanche, un catholique éclairé doit-il s'abstenir de certains actes licites devant des chrétiens faibles qui ne comprennent pas encore leur légitimité ? La charité peut le conseiller temporairement, à condition de travailler simultanément à former correctement leur conscience. Saint Paul lui-même s'abstint de manger des viandes immolées aux idoles non parce que cela était mal, mais pour ne pas troubler les frères faibles de Corinthe.
Responsabilité des pasteurs et des éducateurs
Les pasteurs d'âmes et les éducateurs ont une responsabilité particulière dans la formation des consciences pour éviter le scandale pris. Ils doivent enseigner clairement les principes moraux véritables, dénoncer le rigorisme excessif comme le laxisme, et former les fidèles à distinguer entre ce qui est véritablement mauvais et ce qui ne l'est que dans l'imagination scrupuleuse.
Cette formation progressive des consciences permettra de réduire les occasions de scandale pris tout en maintenant fermement la vérité morale objective. Les pasteurs doivent aussi donner l'exemple en posant courageusement les actes bons nécessaires, même face au scandale pharisaïque de certains, tout en manifestant une charité prudente envers les faibles sincères.
Le scandale et la correction fraternelle
Obligation de reprendre le scandale donné
La correction fraternelle constitue un devoir grave de charité envers celui qui donne scandale. Celui qui constate qu'un frère pose des actes objectivement scandaleux doit, selon les circonstances et avec prudence, l'avertir charitablement de son égarement. Cette correction vise le bien spirituel du coupable et la protection des âmes scandalisées.
La correction doit être faite avec douceur mais fermeté, en privé d'abord selon le précepte évangélique (Mt 18, 15-17). Si le scandaleux persiste dans son péché après avoir été averti, la correction peut devenir publique, et ultimement l'autorité ecclésiastique doit intervenir par les censures ecclésiastiques.
Prudence face au scandale pris
Face au scandale pris, la réponse appropriée est l'instruction charitable plutôt que la condamnation. Celui qui se scandalise indûment doit être instruit avec patience des véritables principes moraux, afin de corriger sa conscience erronée. Cette catéchèse morale demande du temps et de la pédagogie, car les préjugés invétérés ne disparaissent pas instantanément.
Il faut éviter deux extrêmes : céder systématiquement aux scrupules pharisaïques par fausse paix, ou mépriser brutalement les consciences faibles par manque de charité. La voie de la sagesse pastorale consiste à maintenir fermement la vérité tout en manifestant une patience miséricordieuse envers ceux qui peinent à la comprendre.
Conclusion
La distinction entre scandale donné et scandale pris manifeste toute la subtilité et la sagesse de la théologie morale catholique. Elle permet d'éviter deux écueils opposés : le laxisme qui néglige la gravité du scandale objectif, et le rigorisme qui fait de toute susceptibilité subjective une loi morale. Cette casuistique traditionnelle demeure d'une actualité brûlante en notre temps où les confusions morales se multiplient et où le véritable scandale côtoie constamment les indignations pharisaïques.
Cet article est mentionné dans
- La Confession : Sacrement du Pardon pour la réparation du scandale donné
- Les Censures ecclésiastiques et péchés pour les sanctions du scandale grave
- La Correction fraternelle face au scandale du prochain
- La Conscience morale et son éducation contre le scandale pris
- La Charité fraternelle qui évite le scandale des faibles
- La Prudence chrétienne pour discerner les situations scandaleuses