Saint Augustin d'Hippone (354-430) constitue le Père de l'Église le plus influent en Occident. Convertis du manichéisme grâce notamment à la lecture des platoniciens, il accomplit la synthèse magistrale entre philosophie platonicienne et foi chrétienne, fondant pour un millénaire la théologie occidentale.
Conversion par les platoniciens
Augustin raconte dans les Confessions comment les "livres des platoniciens" (probablement Plotin et Porphyre traduits par Victorinus) le libérèrent du matérialisme manichéen. Il découvrit que l'être véritable est spirituel, immatériel, éternel.
Les platoniciens lui enseignèrent trois vérités capitales : Dieu est lumière spirituelle, non matérielle. L'âme est immortelle, substance spirituelle distincte du corps. Le mal est privation, non substance positive (contre le dualisme manichéen).
Mais les platoniciens ignoraient l'essentiel : l'Incarnation. Augustin lit dans saint Jean : "Au commencement était le Verbe" - doctrine platonicienne du Logos. Mais "Et le Verbe s'est fait chair" - scandale pour les philosophes. Le christianisme accomplit et dépasse le platonisme.
Cette conversion philosophico-religieuse marque toute sa pensée. Il ne reniera jamais Platon mais le corrigera, le christianisera, le dépassera. Philosophie et théologie s'unissent harmonieusement chez lui.
La doctrine de l'illumination
Comment connaissons-nous les vérités éternelles (mathématiques, principes moraux) si nous sommes êtres changeants ? Platon répondait : réminiscence, l'âme se souvient des Idées contemplées avant l'incarnation.
Augustin refuse la préexistence de l'âme (incompatible avec la création). Il propose l'illumination divine : Dieu illumine directement l'intelligence humaine, lui permettant de saisir les vérités éternelles. Comme le soleil rend visibles les objets sensibles, Dieu rend intelligibles les vérités.
Ces vérités éternelles sont les Idées divines : pensées éternelles de Dieu, modèles selon lesquels Il crée. Elles ne subsistent pas séparément (platonisme) mais dans l'Intellect divin. Le Verbe contient toutes les raisons exemplaires de la création.
Connaître les vérités mathématiques, c'est contempler (imparfaitement) l'Intellect divin. Toute vraie connaissance est donc participation à la Sagesse divine, illumination de l'intelligence créée par la Lumière incréée.
Les deux cités
La Cité de Dieu, œuvre monumentale répondant au sac de Rome (410), oppose deux amours construisant deux cités :
La Cité terrestre se fonde sur l'amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu. Elle recherche la gloire temporelle, la domination, les plaisirs éphémères. Babylone, Rome païenne, tous les empires terrestres en relèvent.
La Cité céleste se fonde sur l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi. Elle cherche la béatitude éternelle, vit selon l'esprit, attend la Jérusalem céleste. Israël, l'Église, les saints en sont membres.
Ces deux cités se mêlent dans l'histoire terrestre. Le jugement dernier les séparera définitivement. Cette vision dualiste structure la conception médiévale de l'histoire comme combat spirituel jusqu'à la Parousie.
Mais contrairement au manichéisme, ce dualisme n'est pas métaphysique (deux principes éternels opposés) mais moral (deux choix libres). Le mal provient du libre arbitre créé, non d'un principe mauvais coéternel à Dieu.
Le temps et l'éternité
Au livre XI des Confessions, Augustin médite la nature du temps avec une profondeur inégalée. Qu'est-ce que le temps ? Le passé n'est plus, le futur n'est pas encore, le présent ne dure pas. Comment le temps peut-il être ?
Augustin répond : le temps existe dans l'âme comme distension (distentio animi). Le passé est mémoire, le futur attente, le présent attention. Le temps est subjectif, dépendant de l'âme qui le mesure.
Dieu, par contraste, vit dans l'éternité : présent absolu, simultanéité totale sans succession. "Ton aujourd'hui est l'éternité" (tuus hodie aeternitas). Dieu voit d'un seul regard tout le déroulement temporel comme nous voyons le présent.
Cette distinction temps/éternité christianise Platon. L'éternité platonicienne des Idées devient l'éternité divine. Le devenir temporel du Timée devient la création ex nihilo se déployant dans le temps créé avec le monde.
La grâce et le libre arbitre
Contre Pélage affirmant que l'homme peut se sauver par ses seules forces, Augustin défend la nécessité de la grâce. Le péché originel a corrompu la nature humaine : l'homme déchu ne peut vouloir le bien sans aide divine.
La grâce précède, accompagne et achève toute œuvre bonne. La foi elle-même est don gratuit : credere non potest homo nisi volens, sed ut velit Deus operatur (l'homme ne peut croire s'il ne veut, mais c'est Dieu qui opère qu'il veuille).
Cette doctrine influencera profondément l'Occident chrétien. Luther et Calvin radicaliseront Augustin contre les semi-pélagiens scolastiques. Le Concile de Trente cherchera l'équilibre entre grâce et libre arbitre.
Philosophiquement, Augustin dépasse le moralisme platonicien. Pour Platon, connaître le Bien suffit à le pratiquer (intellectualisme moral). Augustin découvre la faiblesse de la volonté : "Je vois le meilleur et l'approuve, mais je fais le pire." Seule la grâce guérit cette volonté malade.
Les nombres et l'harmonie
Augustin consacre son De Musica à la théorie pythagoricienne. Les nombres régissent la musique, la poésie (mètres), l'univers entier. Hiérarchie ascendante :
Nombres corporels : rythmes physiques des sons. Nombres sensuels : perçus par l'ouïe. Nombres progressifs : produits par le chanteur. Nombres mémorisés : conservés dans la mémoire. Nombres judicatifs : par lesquels nous jugeons beau ou laid. Nombres éternels : dans l'Intellect divin, archétypes des précédents.
Cette échelle des nombres est échelle vers Dieu. Contempler l'harmonia mundi, c'est s'élever vers le Créateur qui ordonne tout "selon le nombre, le poids et la mesure" (Sg 11:20).
Le De Ordine médite l'ordre universel malgré le mal apparent. Dieu permet le mal pour un bien supérieur, comme les ombres rehaussent un tableau, les dissonances une symphonie. Théodicée (justification de Dieu) musicale.
La perfection du nombre 6
Augustin aime méditer les nombres bibliques. Le nombre 6 est parfait (égale la somme de ses diviseurs : 1+2+3). Dieu créa le monde en six jours non par nécessité temporelle mais pour manifester la perfection de l'œuvre dans un nombre parfait.
Le nombre 7 (6+1) signifie le repos sabbatique, l'accomplissement. Le nombre 8 (octave, nouveau commencement) symbolise la résurrection, le jour huitième éternel après les sept jours du temps.
Cette arithmologie biblique christianise la science pythagoricienne des nombres. Les nombres ne sont plus seulement principes cosmiques mais symboles théologiques révélant les mystères divins.
Influence historique
Augustin domina la théologie occidentale jusqu'à Thomas d'Aquin (XIIIe siècle). La tradition augustinienne privilégie l'illumination divine, le primat de la volonté (amour) sur l'intellect, l'intériorité, la grâce.
L'école franciscaine (Bonaventure, Duns Scot) reste augustinienne contre les thomistes aristotéliciens. Pascal, Malebranche, les jansénistes se réclament d'Augustin. Même les protestants le révèrent.
Sa psychologie introspective (les Confessions inventent l'autobiographie spirituelle) influence toute la spiritualité occidentale. Connaissance de soi comme chemin vers Dieu : noli foras ire, in te ipsum redi (ne va pas dehors, rentre en toi-même).
Limites et dépassements
Thomas d'Aquin critiquera certains aspects augustiniens. L'illumination divine semble rendre inutile l'abstraction naturelle. La connaissance rationnelle possède sa validité propre sans illumination spéciale.
La création ex nihilo distingue radicalement le christianisme du platonisme. Les Idées ne sont pas coéternelles à Dieu mais ses pensées créatrices. La matière n'est pas éternelle mais créée avec le temps.
L'Incarnation bouleverse le mépris platonicien du corps. Le Verbe assumant la chair glorifie la matière. La résurrection de la chair achèvera la rédemption. Pas de salut par évasion hors du sensible mais par transfiguration du sensible.
Pourtant, Augustin demeure insurpassé. Sa profondeur psychologique, sa subtilité philosophique, sa ferveur mystique font de lui le docteur par excellence. Maître incontesté de la latinité chrétienne, pont entre Antiquité païenne et Moyen Âge chrétien.
Le platonisme chrétien augustinien proclame : Platon a vu de loin la Lumière. Le Christ EST la Lumière. Les philosophes ont préparé, le Christ accomplit. La raison aspire, la foi révèle. La sagesse antique appelait, la Révélation répond.
Liens connexes : Théorie des Idées | Timée | Harmonia Mundi | Nombres parfaits