Le Pater Noster (Notre Père) constitue la prière par excellence du christianisme, l'Oraison dominicale (prière du Seigneur) enseignée directement par Jésus-Christ à ses Apôtres et transmise fidèlement par l'Évangile. Dans la Messe tridentine, le Pater occupe une place solennelle entre le Canon et la communion, préparant immédiatement les âmes à recevoir le Corps du Christ. Cette prière parfaite, chef-d'œuvre de simplicité et de profondeur théologique, contient en quelques mots toute la doctrine chrétienne : la paternité divine, la sanctification, le Royaume de Dieu, la providence, le pardon des offenses et la délivrance du mal. Récitée ou chantée solennellement par le prêtre et reprise par l'assemblée, le Pater Noster unit tous les fidèles dans une même supplication au Père céleste, créant une communion spirituelle avant la communion sacramentelle.
L'enseignement du Christ sur la prière
Le Notre Père dans l'Évangile
Le Christ enseigna le Pater Noster dans deux contextes évangéliques. Selon saint Matthieu (Mt 6, 9-13), il le donna au cours du Sermon sur la Montagne, comme modèle de prière pour ses disciples. Selon saint Luc (Lc 11, 2-4), il répondit à la demande explicite d'un disciple : "Seigneur, apprends-nous à prier." Dans les deux cas, le Seigneur présente cette oraison comme la forme parfaite de la prière chrétienne.
La perfection de l'oraison dominicale
Saint Thomas d'Aquin enseigne que le Pater Noster est la prière la plus parfaite, car elle contient tout ce que nous devons demander à Dieu et dans l'ordre convenable. Elle commence par les choses de Dieu (sanctification du nom, venue du Royaume, accomplissement de la volonté divine) avant d'aborder nos besoins temporels et spirituels. Cette structure reflète l'ordre de la charité : chercher d'abord le Royaume de Dieu et sa justice.
Une prière révélée, non composée
Contrairement aux prières composées par les saints ou par l'Église, le Pater Noster est une prière révélée, dictée par Dieu lui-même incarné. Cette origine divine lui confère une autorité et une efficacité incomparables. Saint Cyprien affirme : "Quelle prière pourrait être plus spirituelle que celle qui nous a été donnée par le Christ ?"
La structure du Pater Noster
L'invocation : "Notre Père qui êtes aux cieux"
L'oraison commence par l'invocation "Pater noster, qui es in cælis" ("Notre Père, qui êtes aux cieux"). Cette ouverture révèle l'essence de la relation chrétienne avec Dieu : une relation filiale. Nous nous adressons à Dieu non comme à un maître lointain, mais comme à un Père aimant. Le possessif "notre" souligne la dimension communautaire : nous sommes tous frères dans le Christ. L'expression "qui êtes aux cieux" rappelle la transcendance et la majesté divines, évitant toute familiarité déplacée.
Les trois premières demandes : la gloire de Dieu
Les trois premières pétitions concernent la gloire de Dieu : "Que votre nom soit sanctifié" (que le nom de Dieu soit honoré et révéré), "Que votre règne arrive" (que le Royaume de Dieu s'établisse dans les cœurs et dans le monde), "Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel" (que tous obéissent à Dieu comme le font les anges). Ces demandes expriment le zèle pour la gloire divine qui doit animer tout chrétien.
Les quatre dernières demandes : nos besoins
Les quatre pétitions suivantes concernent nos besoins : "Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien" (demande du pain matériel et surtout du Pain eucharistique), "Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés" (demande de pardon conditionnée par notre propre pardon), "Ne nous laissez pas succomber à la tentation" (demande d'aide dans les épreuves), "Mais délivrez-nous du mal" (demande de protection contre Satan et ses œuvres).
La doxologie protestante
Dans la Messe catholique, le Pater Noster ne se termine pas par la doxologie "Car c'est à vous qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire" que l'on trouve dans certaines versions protestantes. Cette addition tardive n'appartient pas au texte évangélique original et n'a jamais fait partie de la tradition liturgique romaine.
Le Pater Noster dans la liturgie de la Messe
Le placement avant la communion
Dans le rite romain traditionnel, le Pater est récité après le Canon et avant la communion. Cette position liturgique s'explique par le lien entre la demande du "pain quotidien" et la réception du Pain eucharistique. Saint Augustin commente : "Nous disons 'Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien' parce que nous allons recevoir le Christ, notre Pain véritable."
L'introduction solennelle
Le prêtre introduit le Pater par une formule qui varie légèrement selon les rites, mais qui souligne toujours que cette prière nous a été enseignée par le Sauveur. Dans la forme tridentine, il dit : "Oremus. Præceptis salutaribus moniti, et divina institutione formati, audemus dicere" ("Prions. Avertis par les préceptes salutaires et formés par l'enseignement divin, nous osons dire"). Le verbe "audemus" ("nous osons") exprime l'audace confiante du chrétien qui, bien qu'indigne, se permet d'appeler Dieu son Père.
La récitation à voix haute
Contrairement aux prières du Canon récitées à voix basse, le Pater Noster est chanté ou récité à haute voix par le prêtre. Traditionnellement, les fidèles se joignent silencieusement à la prière du célébrant, méditant intérieurement chaque pétition. Dans certaines traditions, l'assemblée peut réciter le Pater avec le prêtre ou le reprendre après lui.
L'embolisme : "Délivrez-nous, Seigneur"
Immédiatement après le Pater, le prêtre continue par une prière appelée embolisme (du grec emballein, "insérer"), qui développe la dernière pétition : "Libera nos, quæsumus, Domine, ab omnibus malis..." ("Délivrez-nous, Seigneur, de tous les maux passés, présents et à venir"). Cette prière demande la paix, l'aide de la miséricorde divine, et l'intercession de la Vierge Marie et des saints. Elle se conclut par "per omnia sæcula sæculorum" ("dans tous les siècles des siècles"), auquel le peuple répond "Amen".
La signification théologique des demandes
"Notre pain quotidien" : le pain eucharistique
Si le "pain quotidien" peut désigner la nourriture matérielle nécessaire à la vie, les Pères de l'Église ont toujours vu dans cette demande, surtout dans le contexte de la Messe, une allusion au Pain eucharistique. Le Christ est le "pain vivant descendu du ciel" (Jn 6, 51), la vraie nourriture de l'âme. Demander le pain quotidien, c'est désirer la communion fréquente qui nourrit la vie spirituelle.
"Pardonnez-nous... comme nous pardonnons"
Cette pétition pose une condition redoutable : notre pardon est mesuré selon le pardon que nous accordons. Le Christ lui-même commente cette demande après avoir enseigné le Pater : "Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses" (Mt 6, 14-15). Le refus de pardonner devient ainsi un obstacle à recevoir le pardon divin et, par conséquent, à communier dignement.
"Ne nous laissez pas succomber à la tentation"
Cette demande ne signifie pas que Dieu nous tente (car "Dieu ne tente personne", Jc 1, 13), mais que nous demandons son aide pour ne pas succomber aux tentations permises dans sa providence. Nous reconnaissons notre faiblesse et notre besoin absolu de la grâce divine pour résister au mal et persévérer dans le bien.
"Délivrez-nous du mal"
Le "mal" (malum en latin, ponērou en grec) peut être compris au neutre (le mal en général) ou au masculin (le Malin, Satan). La tradition catholique y voit surtout une demande de délivrance du démon et de ses tentations, ainsi que de tous les maux qui nous éloignent de Dieu. Cette dernière pétition exprime le combat spirituel constant du chrétien.
Le Pater comme préparation à la communion
La purification du cœur
Réciter le Pater avant la communion purifie le cœur et dispose l'âme à recevoir dignement le Corps du Christ. En demandant le pardon de nos offenses, nous reconnaissons notre indignité ; en pardonnant à nos frères, nous nous rendons dignes de la miséricorde divine. Cette double démarche prépare une communion fructueuse.
L'humilité confiante
L'expression "audemus dicere" ("nous osons dire") manifeste l'attitude juste du communiant : humilité consciente de son indignité, mais confiance filiale en la bonté du Père. Nous ne méritons pas de recevoir le Christ, mais nous osons nous approcher parce que Dieu est notre Père et qu'Il nous invite à sa table.
L'union fraternelle
En récitant "Notre Père" ensemble, les fidèles affirment leur fraternité dans le Christ. Cette unité spirituelle prépare la communion, qui fait des communiants "un seul corps" (1 Co 10, 17). On ne peut recevoir le Christ en étant divisé de ses frères ; le Pater rappelle cette exigence d'unité et de charité.
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