Introduction : Nature et fins du sacrifice
Tout sacrifice, selon la théologie catholique, consiste essentiellement en l'oblation faite à Dieu d'une chose sensible, avec destruction ou transformation de cette chose, afin de reconnaître le souverain domaine de Dieu et d'obtenir sa miséricorde. Cette définition, empruntée à saint Thomas d'Aquin, met en lumière que le sacrifice n'est pas seulement un don fait à Dieu, mais un don qui implique une immolation, une consécration totale. Or, tout sacrifice a quatre fins principales, correspondant aux quatre relations fondamentales entre la créature et le Créateur : l'adoration, l'action de grâces, l'expiation (ou propitiation), et l'impétration (ou supplication). Ces quatre fins se réalisent parfaitement dans le Saint Sacrifice de la Messe, qui est le renouvellement sacramentel du sacrifice unique du Christ sur la Croix. Comprendre ces quatre fins nous aide à mieux saisir la richesse infinie de la Messe et à y participer plus fructueusement.
Première fin : L'adoration ou latrie
Définition et fondement théologique
L'adoration (du latin adorare, prier en se prosternant) ou latrie (du grec latreia, culte de servitude) est l'hommage de soumission absolue que la créature doit rendre à son Créateur. Dieu, étant l'Être suprême, infiniment parfait, Créateur de toutes choses, Seigneur absolu de l'univers, a un droit strict à notre adoration. L'adoration reconnaît que nous sommes néant sans Lui, que tout ce que nous avons et sommes vient de Lui, et que nous Lui appartenons totalement. C'est le premier et le plus fondamental des devoirs religieux, exprimé par le premier commandement : "Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu Le serviras Lui seul" (Dt 6, 13 ; Mt 4, 10).
L'adoration parfaite du Christ
Or, nos actes d'adoration personnels, si sincères soient-ils, restent infiniment disproportionnés à la majesté de Dieu ; aucune créature ne peut rendre à Dieu un hommage véritablement digne de Lui. Seul le Christ, Dieu fait homme, a pu offrir au Père une adoration parfaite, car il possède une dignité infinie en tant que Personne divine. À la Messe, c'est le Christ lui-même qui s'offre au Père, et cette oblation a une valeur adoratrice infinie.
Participation des fidèles
En nous unissant au sacrifice du Christ, nos pauvres actes d'adoration sont élevés, purifiés, divinisés, et deviennent agréables à Dieu. Nous pouvons ainsi rendre à Dieu un culte vraiment digne de sa majesté. Les génuflexions, les inclinations, le silence sacré, l'élévation de l'Hostie et du Calice, tout dans la liturgie traditionnelle manifeste et favorise cette adoration.
Deuxième fin : L'action de grâces ou eucharistie
Le devoir de gratitude
L'action de grâces (en grec eucharistia, d'où le nom donné au sacrement de l'Eucharistie) consiste à remercier Dieu pour tous les bienfaits reçus. La gratitude est une vertu fondamentale, qui reconnaît que tout bien vient de Dieu et Lui en rend hommage. "Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?" demande saint Paul (1 Co 4, 7). Notre existence elle-même, notre vie naturelle et surnaturelle, nos facultés, notre rédemption, toutes les grâces que nous recevons à chaque instant, tout cela est pure libéralité divine. Nous sommes donc tenus en justice de rendre grâces à Dieu continuellement.
L'action de grâces parfaite du Christ
Or, comment une créature peut-elle remercier dignement un Dieu infini pour des dons infinis ? Ici encore, seul le Christ peut offrir une action de grâces parfaite. À la dernière Cène, Jésus "rendit grâces" (eucharistêsas) avant de consacrer le pain et le vin en son Corps et son Sang (Mt 26, 26-27). La Messe est donc par excellence l'Eucharistie, l'action de grâces suprême offerte au Père par le Fils, à laquelle nous sommes associés.
Expression liturgique
Chaque fois que la Messe est célébrée, l'Église rend à Dieu des actions de grâces infinies pour la création, la rédemption, la sanctification, pour tous les bienfaits généraux et particuliers dont les hommes sont comblés. La Préface de la Messe exprime admirablement cette fin eucharistique : "Vere dignum et iustum est, aequum et salutare, nos tibi semper et ubique gratias agere" (Vraiment, il est juste et bon, équitable et salutaire de Te rendre grâces toujours et partout). Assister à la Messe et y participer activement constitue donc le plus parfait acte d'action de grâces que nous puissions poser.
Troisième fin : L'expiation ou propitiation
L'expiation (du latin expiare, purifier, apaiser) ou propitiation consiste à offrir à Dieu satisfaction pour les offenses commises contre Lui par le péché, afin d'apaiser sa juste colère et d'obtenir le pardon. Le péché, même véniel, est un mal infini en raison de la dignité infinie de Dieu qui est offensé ; il mérite donc un châtiment et exige une réparation. Or, l'homme pécheur ne peut par lui-même offrir à Dieu une satisfaction adéquate pour ses péchés. C'est pourquoi le Fils de Dieu s'est fait homme et a souffert la Passion et la mort sur la Croix, offrant ainsi à Dieu une satisfaction surabondante pour tous les péchés du monde. "Il est Lui-même la victime de propitiation pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier" (1 Jn 2, 2). La Messe, renouvellement non sanglant du sacrifice du Calvaire, applique aux âmes les mérites infinis de la Passion du Christ. Chaque Messe offre à Dieu une satisfaction infinie pour les péchés des vivants et pour les peines temporelles dues par les âmes du purgatoire. Le Concile de Trente définit solennellement : "Ce sacrifice est vraiment propitiatoire... Car, apaisé par cette oblation, le Seigneur, accordant la grâce et le don de la pénitence, remet les fautes et même les grands crimes" (Session XXII). Lorsque nous assistons à la Messe avec des dispositions droites, que nous unissons nos prières et nos souffrances au sacrifice du Christ, nous obtenons le pardon de nos péchés véniels et la rémission d'une grande partie, voire de la totalité, de la peine temporelle due pour nos fautes. La Messe est aussi offerte pour les défunts, afin de les délivrer du purgatoire ou d'alléger leurs souffrances. L'Église a toujours affirmé que rien n'égale le Saint Sacrifice de la Messe pour soulager les âmes du purgatoire.
Quatrième fin : L'impétration ou supplication
L'impétration (du latin impetrare, obtenir par la prière) ou supplication consiste à demander à Dieu toutes les grâces dont nous avons besoin pour notre salut et notre sanctification. "Demandez, et l'on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira" (Mt 7, 7), nous dit Jésus. Dieu veut que nous Lui adressions nos demandes, car la prière d'impétration manifeste notre dépendance à son égard, notre confiance en sa bonté, et notre désir des biens spirituels. Or, la valeur de la prière dépend en grande partie des mérites de celui qui prie et de la dignité de l'offrande qu'il présente. Aucune prière humaine ne peut égaler la prière du Christ offrant sa vie au Père pour notre salut. À la Messe, c'est le Christ qui intercède pour nous, offrant au Père son Corps et son Sang en rancon pour nos âmes. "Il peut sauver parfaitement ceux qui par Lui s'approchent de Dieu, étant toujours vivant pour intercéder en leur faveur" (He 7, 25). Aussi la prière de la Messe a-t-elle une efficacité incomparable pour obtenir toutes sortes de grâces : spirituelles (foi, espérance, charité), force dans la tentation, persévérance finale, conversion des pécheurs, sanctification des justes) et même temporelles (santé, prospérité, paix, protection contre les dangers), dans la mesure où elles sont utiles à notre salut éternel. Le Concile de Trente enseigne que la Messe est offerte "non seulement pour les péchés, les peines, les satisfactions et autres nécessités des fidèles vivants, mais aussi pour ceux qui sont morts dans le Christ et ne sont pas encore pleinement purifiés". Chaque fois que nous assistons à la Messe, nous pouvons et devons présenter à Dieu toutes nos intentions, nos besoins, nos difficultés, ceux de nos proches, ceux de l'Église et du monde entier, avec l'assurance que notre prière, unie au sacrifice du Christ, sera exaucée selon la volonté de Dieu.
Unité et hiérarchie des quatre fins
Ces quatre fins du sacrifice ne sont pas séparées ni indépendantes, mais intimement liées et ordonnées. L'adoration est la fin première et principale, car elle regarde directement Dieu en Lui-même et Lui rend l'hommage qui Lui est dû absolument. L'action de grâces est seconde, car elle regarde Dieu comme Bienfaiteur et reconnaît ses dons. L'expiation et l'impétration sont troisième et quatrième, car elles regardent nos besoins et demandent la miséricorde divine pour nos misères. Cependant, dans la Messe, toutes ces fins sont réalisées simultanément et parfaitement. À chaque instant du Saint Sacrifice, nous adorons Dieu en union avec le Christ, nous Le remercions pour ses bienfaits, nous Lui offrons satisfaction pour nos péchés, et nous Lui présentons nos supplications. Cette plénitude de la Messe manifeste sa dignité incomparable parmi tous les actes de religion. Saint Alphonse de Liguori écrivait : "Il n'est aucune prière, même la plus humble, qui soit plus efficace que la Messe... Une seule Messe donne à Dieu plus de gloire que tous les anges et les saints ne Lui en rendront éternellement dans le ciel." Puissions-nous donc assister à la Messe avec une foi vive, une profonde révérence, et un désir ardent de réaliser en nous ces quatre fins du sacrifice !
Application pratique : comment participer aux quatre fins
Dispositions pour l'adoration
Pour participer fructueusement à la Messe selon ses quatre fins, nous devons cultiver certaines dispositions intérieures. Pour l'adoration : reconnaissons humblement notre néant devant Dieu, et adorons-Le en esprit et en vérité, unis au Christ qui s'immole sur l'autel ; mettons-nous à genoux au moment de la Consécration et de l'Élévation, acte suprême d'adoration.
Dispositions pour l'action de grâces
Pour l'action de grâces : rappelons-nous les bienfaits de Dieu dans notre vie, et rendons-Lui grâces de tout cœur pour la création, la rédemption, les sacrements, la Vierge Marie, les saints, et toutes les grâces particulières reçues.
Dispositions pour l'expiation
Pour l'expiation : excitons en nous la contrition pour nos péchés, offrons le sacrifice du Christ en réparation de nos fautes et de celles du monde entier, unissons nos petites pénitences et nos souffrances à la Passion de Jésus.
Dispositions pour l'impétration
Pour l'impétration : présentons à Dieu toutes nos intentions et nos besoins avec une confiance filiale, sachant qu'Il est un Père bon qui veut notre bonheur éternel. Durant le Canon, particulièrement aux deux Mementos (des vivants et des défunts), nous pouvons nommer mentalement les personnes et les intentions que nous recommandons à Dieu.
Action de grâces après la Messe
Enfin, après la Messe, gardons quelques minutes de recueillement pour remercier Dieu du grand don qu'Il vient de nous faire et pour prolonger en nous les fruits du sacrifice.