Comment les créatures participent à l'Être par leur dépendance envers le Créateur.
Introduction
La participation est un concept fondamental de la métaphysique scolastique qui explique la relation entre Dieu et les créatures. Elle désigne la manière dont les créatures reçoivent et possèdent l'être en dépendance du Créateur. Selon Thomas d'Aquin et la tradition platonienne adaptée par les scolastiques, tout ce qui n'est pas l'Être Nécessaire participe à l'être comme à une perfection qui ne lui appartient pas essentiellement. La participation fonde ainsi l'ordre hiérarchique de l'univers et explique la causalité divine.
Origines Platoniques de la Théorie
Le Platonisme et les Idées
Dans la pensée platonicienne, les réalités sensibles et mutables « participent » aux Idées ou Formes éternelles et immuables. Une belle statue participe à la Beauté en soi ; une créature juste participe à la Justice éternelle. Cette participation exprimait la dépendance des réalités contingentes envers des principes transcendants et permanents.
Adaptation Chrétienne par les Scolastiques
Les scolastiques, particulièrement Thomas d'Aquin, ont réinterprété la théorie platonicienne de la participation dans le cadre de la théologie chrétienne. Plutôt que de parler de participation aux Idées platoniques, ils parlent de participation à l'Être lui-même. Dieu ne possède pas la Beauté ou la Sagesse comme des Idées éternelles séparées : en lui, tous les attributs s'identifient à son Essence, qui est son Être même.
Renouvellement Métaphysique
Cette adaptation chrétienne approfondit la pensée platonicienne en substituant la participation à l'Être transcendant à la participation aux Idées impersonnelles. La participation devient ainsi une relation vitale et personnelle entre le Créateur et la créature, fondée sur la dépendance ontologique radicale.
La Distinction Essence-Existence dans la Participation
Composition des Créatures
Chaque créature est composée essentiellement d'essence et d'existence. Son essence exprime ce qu'elle est (quiddité), tandis que son existence est le fait qu'elle soit. Cette composition révèle immédiatement que la créature ne possède pas l'être par sa nature propre, mais le reçoit d'un principe externe.
Simplicité Divine et Distinction Créaturelle
Dieu, l'Être Nécessaire, est absolument simple : son essence est son existence. Il n'y a en Lui aucune composition, aucune distinction réelle entre ce qu'il est et qu'il soit. Cette simplicité infinie contraste radicalement avec la composition inévitable de toute créature.
La Participation comme Réception d'Existence
La participation est précisément la réception de l'existence par une essence. L'essence créaturelle est en puissance relativement à l'existence ; elle ne possède l'existence que comme une perfection qui lui vient d'ailleurs. La créature « participe » à l'existence en la recevant ; elle n'est pas l'existence, mais elle possède l'existence.
Les Degrés de la Participation
Analogie de l'Eau Bouillie
Thomas d'Aquin illustre la participation par l'exemple célèbre de l'eau bouillie. Comme une marmite d'eau bouillante participe au feu dont elle a reçu la chaleur, la créature participe à l'être dont elle a reçu l'existence. L'eau ne devient pas elle-même le feu, mais elle possède la chaleur du feu. Similairement, la créature ne devient pas Dieu, mais elle possède l'être qu'elle reçoit de Dieu.
Hiérarchie des Êtres selon le Degré de Participation
L'univers constitue une hiérarchie ontologique selon le degré de participation à l'être :
- Dieu seul: L'Être Nécessaire, qui ne participe à rien, qui est l'Être même.
- Les esprits purs (anges): Participent fortement à l'être, dépourvus de matière.
- Les créatures humaines: Composées de corps et d'âme, participent à l'être de manière intermédiaire.
- Les animaux: Participent à l'être vivant, dotés de sensation et de mouvement local.
- Les plantes: Participent à l'être vivant par la nutrition et la croissance.
- Les corps inanimés: Participent à l'être matériel, dotés de qualités et de substance corporelle.
La Perfection proportionnelle à la Participation
Plus une créature participe pleinement à l'être, plus elle est proche de la perfection divine. Les êtres immatériels participent davantage à l'être que les êtres matériels, car la matière introduit une limitation et une potentialité. Les êtres simples participent davantage que les êtres composés. Cette hiérarchie déploie la richesse infinie de l'Être créateur.
L'Actualisation Continue par la Causalité Divine
L'Existence Reçue et Continuée
Une créature ne reçoit pas simplement l'existence une fois et ensuite persiste par elle-même. Au contraire, chaque instant, la créature reçoit continuellement l'existence de Dieu. Cette actualisation permanente est nécessaire car la créature ne possède pas l'être de manière stable ou garantie. Sans l'influx constant de la causalité divine, la créature retournerait au néant.
Dépendance Radicale dans l'Existence
Contrairement à la dépendance d'une œuvre envers son artiste qui diminue une fois l'œuvre terminée, la dépendance de la créature envers le Créateur dans l'existence est permanente et radicale. Comme l'air demeure transparent en vertu de l'influx continu de la lumière solaire, la créature demeure dans l'existence en vertu de l'influx continu de la causalité divine.
L'Agir Créé et la Causalité Première
Bien que la créature agisse et exerce sa causalité propre, cet agir dépend de la causalité première divine. Dieu agit dans l'action de la créature, non pas en supprimant son autonomie, mais en l'actualisant. La créature et le Créateur agissent ensemble, non en rivaux, car la créature ne possède sa puissance d'agir que par la causalité divine.
La Participation aux Attributs Divins
Participation à la Sagesse
La créature raisonnable participe à la sagesse divine en exerçant la raison et en découvrant les vérités éternelles. La raison humaine est une participation lointaine à la sagesse infinie de Dieu. Les scolastiques considéraient que la raison reflète l'ordre éternel établi par la Sagesse divine.
Participation à la Bonté
Toute créature, par le seul fait qu'elle existe et qu'elle est bonne, participe à la bonté divine infinie. Les perfectionnements dans l'ordre du bien constituent des participations croissantes à la bonté de Dieu. La vertu est une participation à la bonté divine, une imitation de la Perfection éternelle.
Participation à la Puissance d'Agir
La créature possède une puissance d'agir qui n'est qu'une participation lointaine à la puissance infinie de Dieu. Tout pouvoir créé, toute causalité efficiente dans l'univers, est une participation à la toute-puissance divine. Les scolastiques enseignaient que Dieu est la source universelle de tout agir créé.
Participation à la Vie et à l'Amour
Les créatures douées de vie et de capacité amoureuse participent spécialement à la vie et à l'amour de Dieu. L'âme humaine, immortelle et capable d'aimer Dieu, est une participation particulièrement élevée à la vie divine. L'amour humain envers Dieu est une participation à l'amour infini que Dieu se porte à lui-même.
La Particularité de la Participation Humaine
L'Âme Rationnelle et l'Image Divine
L'homme participe à Dieu d'une manière distinctive par son âme rationnelle, créée à l'image et ressemblance de Dieu. Cette image rationnelle confère à l'homme une participation singulière à la vie divine, le rendant capable de connaître Dieu et de l'aimer.
La Grâce Surnaturelle
Au-delà de la participation naturelle à l'être créé, Dieu offre à l'homme une participation surnaturelle par la grâce. La grâce est une participation à la vie divine elle-même, un don qui élève l'âme humaine et lui permet de participer à l'intimité divine et à la vision béatifique.
La Déification
Saint Paul et les Pères de l'Église parlaient de la « déification » des créatures par la grâce : non pas que le créé devienne divin dans son essence, mais qu'il participe si profondément à la vie divine qu'il en partage une certaine ressemblance transformée. Cette participation ultime est le sommet de la théologie scolastique.
La Participation et l'Analogie de l'Être
Fondement Ontologique de l'Analogie
La participation fonde l'analogie de l'être. Puisque les créatures participent à l'être de Dieu, le terme « être » s'applique analogiquement à Dieu et aux créatures. L'être n'est ni univoque (identiquement dit) ni équivoque (totalement différent), mais analogique, en vertu de la relation de participation.
Connaissance Analogique de Dieu
Par la participation, nous connaissons quelque chose de Dieu par analogie. Reconnaissant les perfections chez les créatures et sachant qu'elles viennent de Dieu, nous ascendons en quelque sorte à la connaissance de Dieu en exaltant infiniment ces perfections chez Lui. La participation éclaire ainsi la voie de la raison vers Dieu.
Limitation des Connaissances Créaturelles
Toutefois, la participation à l'être n'implique pas une connaissance exhaustive. Les créatures participent à l'être de manière limitée et imparfaite. De même, notre connaissance de Dieu obtenue par participation reste foncièrement inadéquate. Nous contemplons Dieu comme à travers un miroir, dans les reflets que les créatures en projettent.
Manifestations de la Participation dans le Cosmos
L'Ordre et l'Harmonie de la Création
La participation explique l'ordre et l'harmonie du cosmos. Chaque créature occupe sa place dans la hiérarchie de l'être selon sa participation à l'être divin. Les lois naturelles reflètent l'ordre éternel établi par la Sagesse divine, et les créatures trouvent leur bonheur en réalisant pleinement la participation qui leur est propre.
La Beauté du Monde
La beauté sensible du monde procède de la participation des créatures à la beauté divine. Les couleurs, les formes, l'harmonie musicale, la végétation luxuriante : tous ces spectacles sont des reflets lointains de la beauté infinie de Dieu. Le contemplateur peut s'élever du sensible au transcendant en reconnaissant dans toute beauté créée une participation à la Beauty éternelle.
La Providence Divine
La participation explique également comment Dieu gouverne le monde par sa Providence. En actualisant constamment l'existence et les puissances des créatures, Dieu les conduit vers leurs fins respectives. La Providence divine ne viole pas la liberté créaturelle mais l'actualise dans l'ordre de ses desseins éternels.
La Participation et la Liberté Créée
Concours Divin et Liberté Humaine
La théorie scolastique du concours divin maintient que Dieu agit dans l'action libre de la créature sans diminuer sa liberté. La créature participe librement à ses propres actes ; Dieu actualise ce concours libre. Cette compatibilité entre la causalité divine et la liberté créée repose sur la participation : la liberté de la créature est une participation à la Liberté infinie de Dieu.
Autonomie Créaturelle dans la Dépendance
Bien que radicalement dépendante de Dieu pour son existence, la créature douée de raison possède une véritable autonomie et une véritable responsabilité morale. La participation n'annihile pas l'individualité créaturelle ; elle la fonde. Chaque créature possède son essence propre, son operation propre, sa destinée propre dans l'ordre divin.
La Participation Éternelle dans la Béatitude
Possession Éternelle du Bien Infini
La destination ultime de la créature rationnelle est une participation éternelle à la vie divine. Cette participation atteint son sommet dans la vision béatifique, où l'âme contemplée Dieu face à face et participe infiniment à sa vie, sa lumière et son amour.
Transposition de la Participation Naturelle à l'Ordre Surnaturel
Alors que la participation créaturelle naturelle confère l'existence et les perfections de la nature créée, la participation surnaturelle dans la vision béatifique élève l'âme à participer à la vie divine elle-même. Cela représente une élévation infinie au-delà de ce qu'aucune créature ne pourrait naturellement attendre.
L'Éternité de la Communion
La participation à Dieu dans l'éternité ne connaît pas de fin ni de diminution. Contrairement aux biens terrestres qui s'épuisent avec le temps, la participation à l'Être infini enrichit eternellement. La béatitude des saints au ciel consiste précisément en cette participation croissante et infinie à la richesse intarissable de Dieu.