L'oubli divin de soi représente l'apogée de la vie mystique catholique, le sommet vers lequel tendent tous les efforts des âmes généreuses qui se donnent entièrement à Dieu. Il ne s'agit pas d'une disparition pathologique de la conscience ou d'une perte de l'identité personnelle, mais au contraire d'une transformation radicale et bienheureux où l'âme, s'oubliant totalement elle-même, découvre son véritable moi en Dieu. C'est la réalisation du paradoxe évangélique : "Celui qui perd sa vie pour moi la trouvera."
Les degrés du chemin vers l'oubli de soi
Le dépouillement initial
Le chemin vers l'oubli divin de soi commence par le dépouillement progressif de tout ce qui constitue le moi charnel et égoïste. Les Pères de l'Église soulignent que nous ne pouvons entrer dans le Royaume des Cieux que si nous devenons petits comme des enfants et que nous mourons à nous-mêmes. Ce dépouillement n'est pas violent ou destructeur, mais plutôt une soustraction progressive de tout ce qui voile notre vision de Dieu.
Il faut d'abord se dépouiller des biens matériels qui retiennent l'âme captive. Non que la pauvreté matérielle soit une fin en soi, mais elle libère le cœur de l'attachement idolâtre aux créatures. Puis vient le dépouillement des affections naturelles désordonnées : l'orgueil, l'ambition, la recherche de l'honneur, la vanité. Enfin, et ce qui est plus difficile encore, le dépouillement de cette conscience réflexe de soi-même qui constitue le cœur de l'égoïsme.
La mortification progressive du naturel
La mortification, dans la langue de la mystique catholique, signifie littéralement "mort". Il ne s'agit pas de punition corporelle acharnée, mais de la mise à mort progressive de tout ce qui appartient à la nature créée en tant qu'elle s'oppose à la volonté divine. Le moine et le mystique renoncent au repos de la chair, au plaisir des sens, à la gloire humaine, non par haine du corps, mais par un amour infiniment supérieur pour Dieu.
Cette mortification crée progressivement un vide intérieur. À mesure que le moi naturel est dépouillé de ses supports, l'âme se trouve face à elle-même dans sa nudité spirituelle. C'est une expérience souvent difficile, car le moi se défend, se révolte, cherche à se justifier. Mais le mystagogue fidèle, guidé par son directeur spirituel et confiant en la grâce de Dieu, persévère dans le renoncement.
L'indifférence sainte aux créatures
À un degré plus avancé, l'âme parvient à une indifférence sainte envers toutes les créatures. Non qu'elle cesse de les aimer, mais elle aime en elles la trace de Dieu et non pas elle-même. Elle regarde les créatures à travers Dieu et non pas Dieu à travers les créatures. Cette inversion du regard spirituel constitue un tournant décisif dans la progression mystique.
L'indifférence aux créatures s'accompagne naturellement d'une indifférence envers soi-même. Si les choses créées perdent leur valeur d'autonomie pour n'exister que par et pour Dieu, comment le moi pourrait-il subsister de façon autonome ? Il apparaît de plus en plus clairement à l'âme que son propre être n'est que pure dépendance, que rien ne lui appartient en propre, que tout ce qu'elle possède lui est donné, et d'abord l'existence même.
L'expérience progressive de l'extinction du moi
La nuit de l'esprit et la perte des consolations
Saint Jean de la Croix décrit avec une profondeur incomparable la "nuit de l'esprit" où Dieu se retire apparemment de l'âme, enlevant toutes les consolations spirituelles. C'est une expérience extrêmement difficile car l'âme, qui a goûté à la douceur de la présence divine, se trouve maintenant dans une aridité complète. Elle ne sent plus Dieu, ne peut plus prier, se sent abandonnée et vide.
Or, c'est précisément dans cette nuit que se produit une transformation profonde. Loin de la présence consolante, l'âme ne peut continuer à avancer vers Dieu que par un acte pur de la volonté, dénudé de tout sentiment, de tout réconfort, de tout intérêt personnel. C'est ici que le moi conscient commence véritablement à s'éteindre, car il n'y a plus rien dans l'expérience qui nourrisse l'ego, qui donne au moi la satisfaction d'avoir "accompli quelque chose" dans la vie spirituelle.
La mort du moi réflexe
Il y a un moi qui agit et un moi qui observe son action. C'est ce dernier, le moi réflexe, le moi qui se complaît dans la contemplation de sa propre sainteté, qui doit finalement mourir. Tant que l'âme observe ses progrès, se réjouit de ses vertus, se compare à d'autres, elle n'a pas atteint l'oubli véritable de soi. C'est un oubli apparent seulement.
La mort du moi réflexe est la dernière forteresse de l'égoïsme, la plus subtile et la plus difficile à franchir. Mais quand elle survient, c'est comme si un voile était levé. L'âme ne sait plus d'où elle vient, où elle va, ce qu'elle a fait, ce qu'elle fera. Il n'y a plus que Dieu, clair, simple, lumineux, infiniment désirable. Et le moi, en s'oubliant totalement, découvre qu'il a été transformé et purifié.
L'absorption dans la Divinité
Le repos en Dieu seul
Lorsque le moi s'est suffisamment oublié, l'âme entre dans une forme nouvelle de prière que les mystiques appellent "union passive" ou "oraison de quiétude". C'est un état où l'âme ne fait plus rien, ne s'efforce plus, ne désire plus rien, ne cherche plus rien. Elle demeure simplement en présence de Dieu, passive à son action divine.
Cette passivité n'est pas inertie ou torpeur, mais au contraire une activité spirituelle infiniment plus intense que tous les efforts précédents. C'est Dieu qui agit dans l'âme, qui la transforme, qui la purifie, qui l'unit à lui. L'âme n'a d'autre fonction que de consentir, que de s'abandonner, que de laisser Dieu faire en elle ce que sa sagesse et son amour jugent bon.
L'union transformante
À cet ultime degré, ce qu'on appelle l'union transformante, l'âme est si profondément unie à Dieu qu'elle ne distingue plus sa propre existence de celle de Dieu. Cela ne signifie pas une fusion ontologique, une fusion de la substance créée à la substance incréée - une telle prétention serait blasphématoire. Mais cela signifie une union de volonté, d'amour et de connaissance tellement profonde que l'âme ne peut concevoir d'elle-même que comme habitée par Dieu, comme présence de Dieu dans le monde.
Les mystiques appellent cette union "mariage spirituel" : deux âmes, celle de l'âme et celle de Dieu, deviennent une seule par l'amour. C'est comme deux gouttes d'eau qui, versées dans l'océan, demeurent distinguées une fois en ce qui concerne leur limite originelle, mais sont désormais une seule eau avec l'océan. Le moi humain continue à exister, car Dieu ne détruit jamais ce qu'il a créé, mais il est tellement absorbé en Dieu qu'il ne peut plus vouloir, penser ou agir que selon la volonté divine.
Les signes de l'oubli divin de soi
L'humilité véritable
Le signe infaillible de l'oubli divin de soi est l'humilité véritable. Non pas cette humilité affectée qui se cache encore du moi, mais une humilité si profonde qu'elle cesse même d'être une vertu consciente pour devenir simplement la vérité reconnue : je suis rien, Dieu est tout. Cette humilité confère à l'âme une liberté extraordinaire, car elle n'a plus rien à défendre, rien à protéger, rien à conserver.
L'indifférence à la gloire et au blâme
L'âme unie à Dieu par oubli de soi demeure indifférente à sa propre gloire ou son propre blâme. Elle peut recevoir les honneurs sans en être élevée, ou les insultes sans en être abaissée, car son cœur ne regarde que vers Dieu. Elle a cessé de se demander ce que les autres pensent d'elle, car elle ne pense plus à elle-même du tout.
La charité ineffable
L'oubli de soi conduit enfin à une charité si vaste, si profonde, si efficace qu'elle englobe tous les êtres humains dans le cœur de la personne. Ayant cessé de se préoccuper d'elle-même, l'âme divinisée devient libre d'aimer, libre de se donner, libre de se sacrifier pour le salut des âmes. Elle aime en Dieu et pour Dieu, ne cherchant rien en retour, ne comptant rien de ce qu'elle fait.
La parole mystique
Les plus grands mystiques catholiques, comme Thérèse d'Avila et Jean de la Croix, reconnaissent que l'oubli divin de soi constitue le sommet de la vie spirituelle. C'est l'état auquel tend toute la progression monastique et mystique. "Je suis trop jeune pour mourir et trop vieille pour continuer à vivre," écrivait François d'Assise, exprimant le désir de cette mort au moi pour la résurrection en Christ. "C'est le désir de Dieu seul, non pas le mien propre, qui doit me gouverner," disait Thérèse de Lisieux, révélant le cœur de l'oubli de soi.
Conclusion
L'oubli divin de soi n'est pas un luxe réservé à quelques élus, mais l'orientation de toute la vie chrétienne. Chaque chrétien, dans la mesure de ses forces et par la grâce de Dieu, est appelé à progresser dans ce renoncement au moi pour se perdre béatement en Dieu. Cette perte est la plus grande trouvaille, car elle nous conduit à notre fin dernière : l'union avec Dieu, la vision de sa face éternelle, la communion de vie infinie dans la Trinité Sainte. C'est alors que resplendira la plus haute vérité : Dieu seul, Dieu infiniment digne d'amour, Dieu qui était, qui est et qui sera éternellement, tandis que nous, perdus et heureux de l'être, aurons trouvé enfin notre repos en lui.
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