L'observance constitue l'une des vertus annexes de la justice, vertu cardinale qui incline la volonté à rendre à chacun son dû. Si la justice stricte concerne l'égalité parfaite dans les échanges et les rapports, l'observance s'attache plus spécifiquement à reconnaître et honorer l'excellence qui réside en certaines personnes en raison de leur dignité particulière. Elle est ainsi la vertu par laquelle nous témoignons respect, honneur et révérence à ceux qui, par leur état, leur fonction ou leurs qualités éminentes, méritent une considération spéciale.
Nature et Fondement de l'Observance
L'observance tire son nom du latin observare, qui signifie "garder avec attention", "respecter". Elle désigne cette disposition stable de la volonté qui nous porte à reconnaître la dignité d'autrui et à lui rendre les marques d'honneur qui lui sont dues. Saint Thomas d'Aquin la classe parmi les parties potentielles de la justice, c'est-à-dire ces vertus qui, tout en participant de la nature de la justice, ne réalisent pas pleinement l'égalité parfaite qui caractérise celle-ci.
En effet, nous ne pouvons jamais rendre strictement l'équivalent de ce que nous devons à certaines personnes en raison de leur excellence. Comment un sujet pourrait-il "payer" exactement ce qu'il doit à son souverain légitime ? Comment un fidèle pourrait-il s'acquitter complètement de ce qu'il doit à son pasteur ? L'observance reconnaît cette impossibilité tout en s'efforçant de témoigner, dans la mesure du possible, le respect qui convient.
Les Objets de l'Observance
L'observance s'adresse naturellement à plusieurs catégories de personnes qui excellent en dignité. En premier lieu, elle concerne ceux qui détiennent l'autorité civile : les magistrats, les princes, les gouvernants légitimes qui exercent une fonction d'ordre et de bien commun dans la société. La tradition chrétienne, fidèle à l'enseignement de saint Paul qui nous enjoint d'honorer les autorités établies par Dieu, a toujours reconnu le devoir de révérence envers ceux qui gouvernent justement.
L'observance s'étend également aux supérieurs ecclésiastiques : évêques, prêtres, religieux investis de charges pastorales. Non point que leur personne soit nécessairement plus vertueuse que celle des simples fidèles, mais parce que leur fonction sacrée les revêt d'une dignité spéciale qui mérite vénération. C'est le Christ lui-même que nous honorons en la personne de ses ministres.
Elle s'applique encore aux anciens, aux maîtres, aux bienfaiteurs, à tous ceux dont l'âge, la sagesse, la science ou la générosité commandent le respect. La vertu d'observance reconnaît ainsi la hiérarchie naturelle et surnaturelle qui structure l'ordre social et ecclésial, sans laquelle règnerait la confusion et l'anarchie.
Les Actes de l'Observance
L'observance se manifeste par plusieurs actes extérieurs qui traduisent la disposition intérieure de respect. Le premier est l'obéissance, par laquelle nous nous soumettons volontairement aux ordres légitimes de ceux qui détiennent l'autorité. Cette obéissance n'est pas une servitude dégradante, mais l'acte libre d'une intelligence qui reconnaît la légitimité du commandement et d'une volonté qui s'y conforme par vertu.
La vénération constitue le second acte principal de l'observance. Elle consiste dans les marques extérieures de respect : salutations déférentes, attitudes corporelles révérencieuses, usage des titres appropriés, tout ce qui manifeste publiquement l'honneur que nous portons à la dignité d'autrui. Loin d'être de vaines formalités, ces gestes expriment et nourrissent la disposition intérieure du cœur.
L'honneur proprement dit, troisième acte de l'observance, consiste à proclamer et reconnaître publiquement l'excellence de la personne honorée. Il peut s'agir de louanges sincères, de témoignages de gratitude, ou simplement de cette considération spéciale que nous manifestons dans nos relations avec ceux qui excellent en dignité.
Observance et Obéissance Religieuse
Dans la vie religieuse et sacerdotale, l'observance revêt une importance toute particulière sous la forme du vœu d'obéissance. Le religieux ou le prêtre s'engage solennellement à observer les règles de son institut et les commandements légitimes de ses supérieurs. Cette observance consacrée dépasse la simple vertu naturelle pour devenir un acte de religion, une manière d'honorer Dieu lui-même en la personne de ses représentants.
L'observance religieuse trouve son modèle parfait dans l'obéissance du Christ, qui "s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix". Elle participe ainsi au mystère de la Rédemption et devient source de grâces abondantes pour celui qui la pratique et pour toute l'Église. Les saints ont constamment enseigné que l'obéissance religieuse, lorsqu'elle est pratiquée avec foi et générosité, est un chemin royal de sainteté.
Les Vices Opposés à l'Observance
Comme toute vertu morale, l'observance se tient en un juste milieu entre deux excès contraires. Par défaut, elle s'oppose à l'irrévérence, qui méconnaît la dignité d'autrui et refuse de lui rendre les honneurs dus. Cette irrévérence peut naître de l'orgueil, qui ne supporte pas de reconnaître l'excellence d'autrui, ou simplement de la grossièreté et du manque d'éducation.
La désobéissance constitue un vice particulièrement grave contre l'observance, surtout lorsqu'elle concerne des commandements légitimes émanant de l'autorité légitime. Refuser l'obéissance due, c'est ébranler l'ordre voulu par Dieu et introduire le désordre dans la société. La tradition morale distingue cependant la désobéissance coupable du refus légitime d'obéir à un commandement manifestement injuste ou contraire à la loi divine.
Par excès, l'observance dégénère en flatterie et en adulation, vices subtils qui corrompent la vertu en lui faisant servir des fins malhonnêtes. Le flatteur feint le respect et multiplie les marques d'honneur, non par authentique reconnaissance de la dignité d'autrui, mais pour obtenir des faveurs ou manipuler la personne honorée. L'adulation, encore plus grave, consiste à louer les vices eux-mêmes et à encourager le mal sous prétexte de complaisance.
L'Observance dans la Société Traditionnelle
La société chrétienne traditionnelle accordait une grande importance à l'observance, reconnaissant en elle l'un des piliers de l'ordre social. Les relations entre supérieurs et inférieurs, loin d'être marquées par l'égalitarisme moderne, étaient structurées par un système complexe de devoirs réciproques dans lequel l'observance jouait un rôle central.
Le vassal devait honneur et service à son seigneur, le fils obéissance à son père, le disciple respect à son maître. Mais réciproquement, le seigneur devait protection à son vassal, le père sollicitude à ses enfants, le maître enseignement à son disciple. Cette réciprocité des devoirs, enracinée dans la vertu de justice et ses vertus annexes, assurait la stabilité et l'harmonie de l'ordre social.
Le déclin de l'observance dans le monde moderne, qui ne voit souvent dans les marques de respect que des survivances désuètes ou des instruments d'oppression, a contribué à la dissolution des liens sociaux et à l'atomisation individualiste de la société. Restaurer une saine compréhension de l'observance est donc une nécessité pour quiconque aspire à la reconstruction d'un ordre social authentiquement chrétien.
Observance et Charité
L'observance, bien que rattachée à la justice, s'épanouit pleinement lorsqu'elle est animée par la charité. Le respect purement extérieur, s'il satisfait aux exigences minimales de la justice, demeure insuffisant du point de vue de la perfection chrétienne. C'est dans le cœur que doit naître la véritable vénération, fruit non seulement de la reconnaissance de la dignité naturelle ou institutionnelle d'autrui, mais aussi de la vision de foi qui discerne en toute personne humaine l'image de Dieu et, potentiellement, un temple du Saint-Esprit.
L'observance charitable n'attend pas que la personne honorée se montre parfaite ou sympathique. Elle honore la dignité objective, indépendamment des défauts subjectifs. Elle peut même s'exercer envers des supérieurs indignes, non pour approuver leurs vices, mais pour respecter la fonction qu'ils occupent et maintenir l'ordre établi par Dieu.
Conclusion
La vertu d'observance, en nous enseignant à reconnaître et honorer la dignité d'autrui, nous préserve à la fois de l'orgueil qui ne reconnaît aucune supériorité et de la bassesse qui s'avilit dans la flatterie. Elle contribue à l'établissement d'un ordre social juste et harmonieux, dans lequel chacun reçoit le respect qui lui est dû. Plus encore, vécue dans la lumière de la foi, elle nous habitue à reconnaître en toute personne humaine l'excellence qui lui vient de sa création à l'image de Dieu et de sa vocation à la vie éternelle. En cultivant cette noble vertu, nous rendons à Dieu lui-même l'honneur qui lui est dû, puisque c'est lui qui a établi toute autorité légitime et distribué ses dons avec magnificence.