Les Lettres aux Religieuses du Carmel de Jean de Bernières, grand mystique du XVIIe siècle français, constituent un trésor inestimable de la spiritualité catholique traditionaliste. À travers cette correspondance intime avec les moniales de Pontoise, Bernières expose la doctrine centrale de l'École française de spiritualité : l'anéantissement complet du moi personnage, la dénudation totale de l'âme, la vie théocentrique où Dieu seul demeure au cœur de toute réalité. Ces lettres respirent une profondeur mystique remarquable, nourries par l'expérience personnelle de Bernières, qui a connu des grâces extraordinaires d'union contemplative.
Jean de Bernières et l'École française de spiritualité
Un maître de la mystique française
Jean de Bernières (1602-1659) appartient à cette constellation de grands mystiques français du XVIIe siècle qui ont contribué à l'édification de ce qu'on appelle l'École française de spiritualité. Contemporain de Pierre de Bérulle, de Jean-Jacques Olier et de Marie des Incarnations, Bernières partage avec ces maîtres une vision commune : celle d'une spiritualité profondément enracinée dans l'Incarnation, l'adoration du Christ et le renoncement radical du moi.
Bernières lui-même a vécu une vie d'une sainteté remarquable. D'abord en tant que prêtre séculier engagé dans l'apostolat, il a connu une conversion profonde qui l'a poussé à entrer en religion. Il a passé ses dernières années à l'abbaye de Saint-Wandrille en Normandie, où il s'est livré à une contemplation incessante. Les religieuses du Carmel de Pontoise, auxquelles il adresse ses lettres, sont ses filles spirituelles dans la vie mystique.
Les caractéristiques distinctives de cette école
L'École française se distingue par son emphase sur l'ordre établi par Dieu, la hiérarchie des êtres, l'humilité absolue et la réduction du moi à un total néant. Contrairement à certaines formes de spiritualité qui mettraient l'accent sur les consolations et les phénomènes extraordinaires, l'École française insiste sur la nudité de la foi, sur l'acceptation de l'apparente absence de Dieu, sur la volonté de plaire à Dieu plutôt que de jouir de sa présence.
Les lettres de Bernières respirent cette atmosphère spirituelle. Il n'y parle presque jamais des visions ou des ravissements mystiques. Au contraire, il parle de l'épreuve spirituelle, du dépouillement, de la privation des consolations divines - car c'est précisément dans cette nudité que l'âme est le plus purifiée et apprend à aimer Dieu pour lui-même, et non pour les délices qu'il peut procurer.
L'anéantissement du moi personnel
La dénudation totale : essence de la vie mystique
Bernières revient constamment dans ses lettres sur un thème central : l'âme qui aspire à l'union véritable avec Dieu doit accepter un anéantissement complet d'elle-même. Non pas un anéantissement ontologique - car l'âme demeure créée par Dieu et ne cessera jamais d'être - mais un anéantissement moral et spirituel du moi personnel, de l'ego, de la volonté propre.
Cet anéantissement s'exprime d'abord par l'acceptation joyeuse des humiliations. Lorsque vous êtes méprisées, méjugées, oubliées, c'est une occasion précieuse. L'âme qui cherche l'anéantissement doit accueillir ces peines comme des cadeaux du Ciel. Car chaque humiliation nous arrache une parcelle de cet amour-propre qui nous sépare de Dieu.
Bernières écrit avec une force remarquable sur la nécessité d'être indifférent à sa propre réputation spirituelle. Vous pourriez être une grande sainte intérieurement, mais la grâce consiste à être parfaitement indifférent à ce jugement. Vous pourriez être considérée comme une âme ordinaire, sans charisme particulier, incapable de la vie contemplative - et cela devrait vous réjouir, car cela dépouille votre amour-propre.
La mort au vouloir naturel
Le vouloir naturel, la volonté personnelle, est l'obstacle majeur à l'union mystique. Bernières enseigne qu'il faut mourir à sa volonté propre aussi complètement que Jésus est mort sur la croix. Non seulement mourir à la volonté mauvaise - ce qui est clair pour tout chrétien - mais aussi mourir à la volonté bonne, à nos propres idées concernant notre sainteté, notre progrès spirituel, nos aspirations même les plus nobles.
Cette mort doit être totale et inconditionnelle. Il ne s'agit pas de garder une réserve mentale : « Je meurs à ma volonté, sauf en matière de perfection spirituelle. » Au contraire, l'âme doit dire à Dieu : « Je ne veux rien de ce que je veux. Je veux seulement ce que tu veux. Et même si je souffrais de ne jamais connaître ta volonté, de rester dans le brouillard spirituel permanent, ce serait acceptable pour moi si cela était ton bon plaisir. »
La vie théocentrique absolue
Dieu seul au centre de toute réalité
L'aboutissement de l'anéantissement du moi est la vie entièrement centrée sur Dieu, ce que Bernières appelle la vie théocentrique. Dieu ne devient pas simplement important dans cette vie - il devient l'unique réalité. Tout le reste, l'âme propre incluse, devient comme de la poussière, du néant comparé à la magnitude infinie de Dieu.
Bernières enseigne que dans cette vie théocentrique, l'âme n'existe plus pour elle-même. Elle existe uniquement pour contribuer à la gloire de Dieu, à l'ordre divin établi depuis l'éternité. Ses pensées, ses sentiments, ses actions, tout doit être subordiné à un unique objectif : que la volonté de Dieu se réalise parfaitement en elle et par elle.
Cela signifie une indifférence parfaite envers son propre bien-être spirituel. Peut-être que je ne progresserai jamais davantage dans la sainteté. Peut-être resterai-je éternellement une âme ordinaire. Peut-être que les faveurs mystiques que j'ai reçues ne m'ont pas aidée. Tout cela m'est indifférent. Je ne pense à rien de tout cela. Je pense uniquement à la gloire de Dieu.
L'adoration du Christ incarné
Au cœur de cette vie théocentrique se trouve l'adoration du Christ, le Verbe éternel qui s'est anéanti lui-même en prenant chair, qui s'est livré à la mort pour notre rédemption. Pour Bernières, l'existence du mystique est appelée à refléter et à participer à cet anéantissement du Christ. De même que le Christ s'est vidé de sa puissance et de sa gloire pour nous sauver, l'âme mystique doit se vider de son moi personnel pour contribuer à l'œuvre rédemptrice.
Bernières exhorte constamment ses correspondantes à fixer le regard de leur âme sur Jésus en croix. Voilà le modèle parfait : celui qui accepte la mort, le mépris, l'apparente défaite. Voilà la sagesse de Dieu qui dépasse toute sagesse humaine. Si vous voulez suivre le Christ, acceptez de mourir comme il est mort. Acceptez d'être réduite au néant comme il s'est réduit au néant.
La pratique de la dénudation spirituelle
Le détachement des consolations divines
Bernières accorde une attention particulière à ce qu'il considère comme une épreuve majeure : la privation des consolations spirituelles. Beaucoup d'âmes commencent la vie spirituelle avec des sensibilités délicieuses, des goûts suaves de la présence divine. Mais Dieu, dans sa sagesse, ôte graduellement ces consolations. L'âme se trouve en un désert spirituel, sans sentir la présence de Dieu, sans goûter à la douceur de la prière.
C'est précisément cette épreuve qui révèle si l'âme aime Dieu pour lui-même ou si elle l'aime pour les plaisirs qu'il procure. Bernières voit dans cette privation une preuve de l'amour divin. Dieu vous prive des consolations justement parce qu'il vous aime. Il veut vous purifier de toute recherche intéressée, de tout calcul d'avantage personnel.
L'acceptation de l'obscurité et du doute
Une autre dimension de cette dénudation est l'acceptation de l'obscurité spirituelle complète, même du doute sur sa propre sainteté. L'âme peut se demander : Suis-je vraiment sur la voie de Dieu ? Ou suis-je trompée par le démon ? Bernières enseigne que cette incertitude elle-même doit être acceptée et aimée. Car dans cette obscurité, il n'y a rien qui puisse nous servir de point d'appui egoïste.
L'âme qui accepte de vivre dans le doute, dans l'obscurité, dans la conviction intime de ne pas avoir commencé sa conversion véritable, a atteint une nudité spirituelle remarquable. Elle n'a rien sur quoi s'appuyer sauf la pure foi, nue de tous les supports sensibles.
Les fruits de cette mystique de l'anéantissement
L'union transformante avec Dieu
Bernières assure que pour ceux qui persévèrent dans cet anéantissement total du moi, dans cette dénudation complète, Dieu se communique d'une manière que les paroles ne peuvent exprimer. L'âme devient progressivement une avec lui dans la volonté, dans les affections, dans l'intention profonde. Ce n'est plus l'âme qui vit, mais Dieu qui vit en elle. C'est l'union transformante, le mystère ultime de la vie contemplative.
Cette union n'est pas le fruit de nos efforts, mais du pur don de Dieu. Nos anéantissements, nos dénudations, nos morts du moi créent simplement le vide où Dieu peut s'épancher généreusement. C'est lui qui remplit ce néant, qui remplissait à la place de l'âme, qui devient le cœur battant et la vie respirable de celui qui s'est abandonné totalement.
La liberté dans l'abandon
Un fruit paradoxal de cet anéantissement est une liberté extraordinaire. Celui qui a cessé d'exister pour lui-même ne craint plus rien. Il ne calcule plus. Il n'hésite plus entre différents choix basés sur ses propres préférences. Il demeure simple, transparent, disponible à Dieu, capable de faire instantanément ce que Dieu désire parce qu'il n'a rien qui le retienne, aucune volonté propre à satisfaire.
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