Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 3
Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 3
Introduction
L'espérance est l'une des trois vertus théologales, avec la foi et la charité. Dans le troisième livre de l'Imitation de Jésus-Christ, Thomas a Kempis développe un enseignement profond sur cette vertu qui soutient l'âme dans son pèlerinage terrestre et la maintient tendue vers les biens éternels. L'espérance chrétienne n'est ni un optimisme naïf ni un désir vague, mais une vertu surnaturelle fondée sur les promesses divines et la puissance de Dieu. Elle est l'ancre de l'âme qui la maintient stable au milieu des tempêtes de la vie.
La nature de l'espérance théologale
L'espérance théologale est une vertu infuse par laquelle nous attendons avec certitude de Dieu la vie éternelle et les grâces nécessaires pour l'obtenir. Elle se distingue de l'espérance naturelle qui porte sur des biens terrestres. L'espérance chrétienne a pour objet Dieu lui-même, la possession de Dieu dans la vision béatifique. Elle s'appuie non sur nos mérites, qui sont nuls, mais sur la toute-puissance et la fidélité de Dieu qui ne peut ni se tromper ni nous tromper.
L'espérance dans l'enseignement biblique
L'Écriture sainte exalte constamment la vertu d'espérance. Les psaumes la célèbrent : "Espère en le Seigneur, sois fort et prends courage ; espère en le Seigneur" (Ps 27, 14). Saint Paul la proclame comme source de joie et de persévérance : "Joyeux dans l'espérance, patients dans la tribulation, persévérants dans la prière" (Rm 12, 12). L'espérance est présentée comme l'attitude fondamentale du chrétien qui vit dans le "déjà là" du salut accompli par le Christ et le "pas encore" de la gloire à venir.
Le fondement de l'espérance chrétienne
Les promesses divines
L'espérance chrétienne se fonde sur les promesses de Dieu révélées dans l'Écriture sainte. Dieu a promis la vie éternelle à ceux qui croient en son Fils (Jn 3, 16), le royaume des cieux aux pauvres en esprit (Mt 5, 3), la vision béatifique aux cœurs purs (Mt 5, 8), la résurrection des corps au dernier jour (Jn 6, 40). Ces promesses sont certaines car Dieu est fidèle et ne peut mentir. "Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas" (Mt 24, 35).
L'Imitation nous invite à méditer fréquemment ces promesses pour fortifier notre espérance. Quand le découragement nous assaille, quand l'épreuve nous accable, quand le doute nous tourmente, il faut rappeler à notre mémoire les paroles de Dieu qui ne peuvent faillir. Cette méditation assidue des promesses divines nourrit l'espérance et la maintient vivante.
La rédemption accomplie par le Christ
Le fondement ultime de notre espérance est l'œuvre rédemptrice du Christ. Par sa mort et sa résurrection, le Christ a vaincu le péché et la mort, il a ouvert les portes du ciel, il a mérité pour nous la grâce sanctifiante et la gloire éternelle. Cette œuvre est achevée, le salut est accompli. "Tout est accompli" (Jn 19, 30), dit le Christ sur la croix.
Saint Paul écrit : "Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n'a pas épargné son propre Fils mais l'a livré pour nous tous, comment ne nous donnerait-il pas tout avec lui ?" (Rm 8, 31-32). Ce raisonnement fonde une espérance inébranlable : si Dieu a donné ce qu'il avait de plus cher, son Fils unique, pour notre salut, comment douterait-on qu'il nous donnera tout le reste ?
La puissance et la fidélité de Dieu
L'espérance s'appuie sur la toute-puissance de Dieu qui peut tout, et sur sa fidélité qui l'oblige à accomplir ses promesses. Rien n'est impossible à Dieu (Lc 1, 37). Les obstacles qui paraissent insurmontables à nos yeux ne sont rien pour lui. Notre faiblesse, nos péchés, nos misères ne peuvent empêcher Dieu de nous sauver si nous mettons notre espérance en lui.
La fidélité divine est également certaine. "Dieu n'est pas un homme pour mentir, ni un fils d'homme pour se repentir. Ce qu'il a dit, ne le fera-t-il pas ?" (Nb 23, 19). Cette certitude de la fidélité divine doit bannir tout doute et toute crainte. Si nous espérons en Dieu, nous ne serons pas confondus (Rm 10, 11).
Les objets de l'espérance chrétienne
La vie éternelle
L'objet premier et principal de l'espérance chrétienne est la vie éternelle, c'est-à-dire la vision béatifique de Dieu dans le ciel. "Nous attendons de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habitera" (2 P 3, 13). Cette espérance du ciel n'est pas une évasion du monde présent, mais l'orientation fondamentale de toute la vie chrétienne. Nous sommes citoyens du ciel (Ph 3, 20) et nous attendons la révélation de notre gloire future.
Cette espérance de la gloire à venir donne sens aux épreuves présentes. Saint Paul écrit : "J'estime que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit être révélée en nous" (Rm 8, 18). La perspective de l'éternienheureuse relativise toutes les souffrances temporelles et donne le courage de persévérer.
Les grâces nécessaires pour le salut
L'espérance porte aussi sur les grâces nécessaires pour parvenir à la vie éternelle. Nous espérons de Dieu non seulement la fin ultime, mais aussi les moyens pour y parvenir : la grâce actuelle pour éviter le péché, la force dans la tentation, la persévérance finale, les sacrements, la lumière de la foi, l'ardeur de la charité. Dieu qui nous destine à la vie éternelle nous donnera certainement tout ce qui est nécessaire pour l'atteindre.
Cette espérance des grâces actuelles est particulièrement importante dans les tentations et les épreuves. Quand nos propres forces défaillent, nous pouvons espérer en Dieu qui nous soutiendra. "Dieu est fidèle : il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; avec la tentation, il vous donnera le moyen d'en sortir et la force de la supporter" (1 Co 10, 13).
Les biens temporels conformes à la volonté de Dieu
L'espérance chrétienne peut aussi porter sur les biens temporels, mais de manière subordonnée et conditionnelle. Nous pouvons espérer de Dieu la santé, les ressources matérielles nécessaires, la protection dans les dangers, pourvu que ces biens soient conformes à sa volonté et utiles à notre salut. Le Christ nous enseigne : "Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît" (Mt 6, 33).
Cependant, il faut se garder d'espérer principalement les biens terrestres. L'espérance chrétienne porte d'abord sur les biens célestes et éternels. Les biens temporels ne doivent être désirés que dans la mesure où ils nous aident à parvenir à Dieu, notre fin ultime.
Les actes de l'espérance
Désirer les biens promis
Le premier acte de l'espérance est de désirer ardemment les biens que Dieu a promis. Ce désir n'est pas une vague velléité, mais un élan véritable du cœur vers la béatitude éternelle. Les saints ont vécu de ce désir ardent du ciel. Saint Paul s'écriait : "J'ai le désir de m'en aller et d'être avec le Christ" (Ph 1, 23). Cette nostalgie du ciel doit habiter le cœur du chrétien.
L'Imitation encourage à nourrir ce désir par la méditation des beautés du ciel, de la vision de Dieu, de la communion des saints, de la joie éternelle. Plus nous contemplons ces réalités par la foi, plus notre désir s'enflamme et notre espérance se fortifie.
Attendre avec confiance
Le deuxième acte de l'espérance est d'attendre avec confiance l'accomplissement des promesses divines. Cette attente n'est pas passive mais active. Elle se traduit par la prière persévérante, l'usage fidèle des moyens de salut, la pratique des vertus. Mais elle demeure confiante, sachant que le salut vient de Dieu et non de nos propres forces.
Cette confiance doit persister même quand l'exaucement tarde. Les délais de Dieu ne sont pas des refus. Il sait mieux que nous le moment opportun pour nous accorder ses dons. Notre part est de continuer à espérer avec patience et constance. "Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé" (Mt 24, 13).
S'appuyer uniquement sur Dieu
L'espérance théologale s'appuie uniquement sur Dieu et non sur nos mérites ou nos forces. C'est là ce qui la distingue de la présomption qui compte sur soi-même. L'homme qui espère vraiment reconnaît son impuissance radicale et met toute sa confiance en la miséricorde et la puissance de Dieu.
Saint Paul exprime admirablement cette attitude : "Nous portons ce trésor dans des vases d'argile, afin qu'on voie bien que cette puissance extraordinaire vient de Dieu et non de nous" (2 Co 4, 7). Plus nous sommes conscients de notre faiblesse, plus notre espérance grandit car elle s'appuie entièrement sur Dieu.
Les obstacles à l'espérance
Le désespoir
Le désespoir est le péché directement opposé à l'espérance. Il consiste à renoncer à espérer le salut, soit par manque de confiance en la miséricorde divine, soit par sentiment de sa propre indignité. Le désespoir est un grave péché car il met en doute la bonté et la puissance de Dieu. C'était le péché de Judas qui désespéra après avoir trahi le Christ.
L'Imitation met en garde contre cette tentation qui peut assaillir les âmes dans les moments d'épreuve ou après des chutes graves. Il faut combattre le désespoir en rappelant la miséricorde infinie de Dieu qui accueille toujours le pécheur repentant. "Où le péché a abondé, la grâce a surabondé" (Rm 5, 20).
La présomption
À l'opposé du désespoir, la présomption est l'excès d'espérance. Elle consiste soit à espérer le salut sans employer les moyens nécessaires, soit à compter sur ses propres forces plutôt que sur la grâce de Dieu. C'est le péché de celui qui dit : "Je pécherai et Dieu me pardonnera" ou "Je n'ai pas besoin de la grâce, je peux me sauver par mes propres efforts."
La vraie espérance évite ces deux écueils. Elle espère tout de Dieu mais elle emploie fidèlement les moyens qu'il a établis. Elle ne présume pas de la miséricorde divine en péchant délibérément, mais elle ne désespère pas non plus de cette miséricorde quand elle est tombée.
L'attachement excessif aux biens temporels
Un obstacle plus subtil à l'espérance est l'attachement excessif aux biens terrestres qui détourne le cœur des biens célestes. Celui qui met son espérance dans les richesses, les honneurs, les plaisirs de ce monde ne peut espérer véritablement en Dieu. "Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon" (Mt 6, 24).
L'Imitation exhorte au détachement des biens créés pour que le cœur soit libre d'espérer en Dieu seul. Ce détachement n'exige pas nécessairement le renoncement matériel à tous les biens, mais la liberté intérieure qui ne s'y attache pas et est prête à les perdre pour Dieu.
Les fruits de l'espérance
La joie spirituelle
L'espérance engendre une joie profonde et stable. Celui qui espère fermement les biens éternels possède déjà par anticipation une part de la béatitude future. Cette joie ne dépend pas des circonstances extérieures mais de la certitude intérieure que Dieu accomplira ses promesses. "Soyez joyeux dans l'espérance" (Rm 12, 12), exhorte saint Paul.
Cette joie de l'espérance subsiste même dans les épreuves. Les Apôtres, après avoir été flagellés, "s'en allaient tout joyeux d'avoir été jugés dignes de souffrir pour le nom de Jésus" (Ac 5, 41). Cette joie paradoxale manifeste la force de l'espérance qui voit au-delà des souffrances présentes la gloire à venir.
La patience dans les épreuves
L'espérance donne la patience nécessaire pour supporter les épreuves de la vie. Celui qui espère la récompense éternelle peut endurer patiemment les souffrances temporelles. Les martyrs ont pu affronter les pires tourments en gardant les yeux fixés sur la couronne de gloire qui les attendait.
Cette patience n'est pas passive mais active. Elle persévère dans le bien malgré les obstacles, elle continue à avancer sur le chemin de la sainteté malgré les difficultés. "Courons avec persévérance l'épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus" (He 12, 1-2).
Le courage dans le combat spirituel
L'espérance donne le courage nécessaire pour le combat spirituel. Sachant que la victoire est certaine car Dieu est avec nous, nous pouvons affronter vaillamment les tentations, les épreuves, les persécutions. "Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?" (Rm 8, 31).
Ce courage ne vient pas de la confiance en nos propres forces, mais de l'espérance en Dieu qui combattra pour nous. David a pu affronter Goliath parce qu'il espérait en Dieu : "Tu viens à moi avec épée, lance et javelot, mais moi je viens à toi au nom du Seigneur" (1 S 17, 45).
La persévérance finale
Le fruit ultime de l'espérance est la persévérance finale qui nous fait tenir jusqu'au bout et parvenir au salut. L'espérance nous empêche de nous décourager dans les longues épreuves, de renoncer après des échecs répétés, d'abandonner le combat spirituel. "Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé" (Mt 24, 13).
Cette persévérance est un don de Dieu qu'il faut demander humblement. Mais l'espérance nous donne la certitude que Dieu nous accordera ce don si nous le lui demandons avec foi et si nous coopérons fidèlement avec sa grâce.
La pratique de l'espérance
Nourrir l'espérance par la méditation
Pour fortifier l'espérance, il faut méditer fréquemment les promesses de Dieu, les mystères de notre rédemption, les joies du ciel. Cette méditation enflamme le désir des biens éternels et affermit la confiance en Dieu. L'Imitation recommande particulièrement la méditation sur la Passion du Christ qui est le gage suprême de l'amour divin et le fondement de notre espérance.
Faire des actes d'espérance
Il est bon de faire fréquemment des actes explicites d'espérance, surtout dans les tentations de découragement ou de désespoir. Ces actes peuvent prendre la forme de prières simples : "Mon Dieu, j'espère en votre bonté et en vos promesses la vie éternelle et les grâces nécessaires pour l'obtenir." Ces actes renouvellent notre orientation vers Dieu et fortifient notre confiance.
S'appuyer sur les sacrements
Les sacrements, particulièrement l'Eucharistie, sont des sources privilégiées d'espérance. L'Eucharistie est le gage de la gloire future : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour" (Jn 6, 54). La communion fréquente nourrit l'espérance et nous unit au Christ, notre espérance.
Vivre dans la perspective de l'éternité
Enfin, il faut orienter toute sa vie vers l'éternité. Prendre ses décisions en fonction du ciel, juger toutes choses à la lumière de l'éternité, relativiser les biens et les maux temporels. Cette perspective éternelle est le fruit de l'espérance vivante qui voit toutes choses du point de vue de Dieu.
Articles connexes
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L'Imitation de Jésus-Christ : Guide spirituel fondamental
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Les vertus théologales) : Foi, espérance et charité
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La vie éternelle : L'objet de notre espérance
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La vision béatifique : La contemplation de Dieu au ciel
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La Providence Divine : Fondement de notre confiance
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La persévérance finale : Le don de tenir jusqu'au bout
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La confiance en Dieu : S'abandonner à la bonté divine
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Le découragement spirituel : Obstacle à l'espérance