Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 2
Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 2
Introduction
Dans le deuxième livre de l'Imitation de Jésus-Christ, Thomas a Kempis aborde un thème essentiel de la vie spirituelle : le caractère mystérieux et souvent caché des conseils divins. Cette réflexion invite l'âme à l'humilité devant les desseins impénétrables de Dieu, à la confiance malgré l'incompréhension, et à l'abandon filial face aux voies divines qui dépassent infiniment nos capacités de compréhension. Ce chapitre constitue un enseignement fondamental sur l'attitude juste du croyant face au mystère de la Providence divine.
Le mystère de Dieu
L'Écriture sainte proclame l'insondabilité des voies divines. "Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables !" (Rm 11, 33). Cette vérité fondamentale doit gouverner notre attitude devant les événements de notre vie et les dispositions que Dieu prend à notre égard. Dieu est infiniment au-dessus de nous ; ses pensées ne sont pas nos pensées, ses voies ne sont pas nos voies (Is 55, 8). Reconnaître cette transcendance divine est le commencement de la sagesse.
La tentation de vouloir tout comprendre
L'orgueil humain nous pousse constamment à vouloir tout comprendre, tout expliquer, tout soumettre à notre jugement. Cette tendance s'oppose directement à la foi qui demande l'adhésion humble à ce qui dépasse notre entendement. L'Imitation met en garde contre cette curiosité présomptueuse qui cherche à scruter les secrets de Dieu au lieu de s'humilier devant eux. Il faut apprendre à adorer ce qu'on ne comprend pas, à s'incliner devant le mystère plutôt que de prétendre le dissiper.
L'impénétrabilité des desseins divins
Les raisons cachées de la Providence
Dieu gouverne toutes choses avec sagesse, mais il ne nous révèle pas toujours les raisons de ses dispositions providentielles. Pourquoi permet-il telle épreuve ? Pourquoi retire-t-il telle consolation ? Pourquoi favorise-t-il tel homme et en humilie-t-il un autre ? Ces questions tourmentent parfois les âmes, mais elles procèdent souvent d'une curiosité déplacée. Dieu sait ce qu'il fait ; il n'a pas à nous rendre compte de ses actes. Notre part est de croire qu'il fait tout pour notre bien, même quand nous ne le voyons pas.
Saint Paul affirme que "tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu" (Rm 8, 28). Cette promesse ne signifie pas que nous comprendrons toujours comment les choses concourent à notre bien, mais que nous devons le croire par la foi. La foi est précisément cette adhésion à ce qui n'est pas vu (He 11, 1). Si nous comprenions tout, nous n'aurions plus besoin de foi ; nous marcherions en pleine lumière. Mais Dieu veut que nous marchions dans la foi, c'est-à-dire dans une certaine obscurité, pour que notre confiance en lui soit plus méritoire.
Les jugements de Dieu sur les hommes
Dieu juge les hommes avec une justice parfaite, mais ses jugements sont souvent déconcertants pour nous. Pourquoi tel pécheur semble-t-il prospérer tandis que tel juste souffre ? Cette question ancienne a tourmenté même les saints de l'Ancien Testament. Le psalmiste avoue : "J'ai vu les impies dans la prospérité... j'ai failli chanceler" (Ps 73). Mais il trouve la réponse dans le sanctuaire de Dieu : les jugements divins s'exercent dans l'éternité, non seulement dans le temps. Ce qui semble injuste maintenant sera rectifié au jugement dernier.
L'Imitation enseigne qu'il ne nous appartient pas de juger les jugements de Dieu sur autrui. Nous ignorons l'état intérieur des âmes, les grâces reçues, les résistances ou les coopérations secrètes. Dieu seul sonde les reins et les cœurs (Ap 2, 23). Notre tâche n'est pas de comprendre pourquoi Dieu traite tel homme d'une manière et tel autre d'une autre, mais de veiller sur nous-mêmes et de progresser dans la vertu.
La diversité des voies spirituelles
Dieu conduit chaque âme par des voies particulières, adaptées à sa nature, à ses besoins, à sa vocation. Ce qui convient à une âme peut ne pas convenir à une autre. Certains progressent par les consolations spirituelles, d'autres par les sécheresses et les épreuves. Certains reçoivent des lumières extraordinaires, d'autres marchent dans la pure foi sans aucune lumière sensible. Il ne faut pas se comparer aux autres ni chercher à imiter extérieurement leur voie spirituelle. Chacun doit suivre l'appel particulier que Dieu lui adresse.
Cette diversité manifeste la sagesse infinie de Dieu qui connaît chaque créature individuellement et adapte sa conduite pédagogique aux besoins de chacun. Comme un bon médecin prescrit des remèdes différents selon les maladies, ainsi Dieu donne à chaque âme ce qui lui est nécessaire pour sa sanctification, même si cela demeure mystérieux à nos yeux.
L'attitude juste devant le mystère divin
L'humilité intellectuelle
La première disposition requise est l'humilité de l'intelligence qui reconnaît ses limites et accepte de ne pas tout comprendre. Cette humilité s'oppose à la présomption rationaliste qui voudrait soumettre Dieu à ses catégories mentales. L'intelligence humaine, blessée par le péché, est limitée par nature et incapable de saisir pleinement les mystères divins. Prétendre tout comprendre serait mettre Dieu à notre niveau, ce qui est le comble de l'orgueil.
Saint Thomas d'Aquin enseigne que nous ne pouvons connaître Dieu que de manière analogique et imparfaite en cette vie. Notre connaissance la plus haute de Dieu est celle qui reconnaît qu'il nous est radicalement inconnaissable dans son essence. Cette "docte ignorance", selon l'expression de Nicolas de Cues, est une vraie sagesse : savoir que nous ne savons pas, adorer ce que nous ne comprenons pas, nous incliner devant le mystère infini de Dieu.
La confiance filiale
L'humilité intellectuelle doit s'accompagner de la confiance filiale. Puisque nous ne comprenons pas les voies de Dieu, nous devons lui faire confiance comme un enfant fait confiance à son père. L'enfant ne comprend pas toujours pourquoi son père agit de telle ou telle manière, mais il sait que son père l'aime et veut son bien. De même, nous devons croire que Dieu est notre Père, qu'il nous aime d'un amour infini, et que tout ce qu'il permet est pour notre bien, même si nous ne le voyons pas.
Cette confiance n'est pas facile ; elle exige un renoncement constant à notre propre jugement et à notre désir de tout contrôler. Mais c'est cette confiance qui plaît souverainement à Dieu et qui nous mérite les plus grandes grâces. "Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru" (Jn 20, 29) : cette béatitude prononcée par le Christ s'applique à tous ceux qui croient sans comprendre, qui font confiance dans l'obscurité, qui s'abandonnent à Dieu malgré le mystère.
L'adoration silencieuse
Face au secret des conseils divins, l'attitude la plus juste est souvent le silence adorateur. Il y a des moments où il faut cesser de chercher à comprendre, arrêter les raisonnements, et simplement adorer. L'adoration est la reconnaissance de la transcendance absolue de Dieu, de sa majesté infinie, de sa sagesse insondable. Elle se tient dans un respect religieux devant le mystère et ne prétend pas le dissiper.
Les saints, lorsqu'ils étaient confrontés à l'incompréhensible, s'inclinaient dans l'adoration. Job, après avoir questionné Dieu sur ses épreuves, reçoit une réponse qui ne lui explique rien mais qui le met face à la toute-puissance créatrice. Sa réaction est l'adoration : "Je mets la main sur ma bouche... J'avais parlé de choses que je ne comprenais pas... Je me désavoue et me repens dans la poussière et la cendre" (Jb 40, 4 ; 42, 3.6). Cette attitude est le modèle de la vraie sagesse.
Les dangers de la curiosité présomptueuse
La recherche indiscrète des secrets divins
L'Imitation met en garde contre la curiosité qui veut scruter les secrets de Dieu de manière indiscrète. Certaines âmes se perdent dans des spéculations oiseuses sur les mystères divins, cherchant à pénétrer ce qui doit demeurer caché. Cette curiosité peut prendre diverses formes : vouloir savoir qui est prédestiné et qui ne l'est pas, chercher à comprendre le pourquoi de toutes les dispositions providentielles, s'interroger sur les jugements secrets de Dieu sur les âmes. Toutes ces recherches sont vaines et dangereuses.
Saint Paul avertit : "Ne cherchez pas à savoir plus qu'il ne faut, mais cherchez à savoir avec sobriété" (Rm 12, 3). Il y a une mesure dans la recherche de la connaissance divine. Dieu nous a révélé ce qui est nécessaire pour notre salut ; le reste demeure voilé et doit le rester. Vouloir forcer ces secrets est une forme d'orgueil qui peut conduire à l'égarement intellectuel et spirituel.
Le jugement téméraire sur les voies d'autrui
Une manifestation particulière de cette curiosité présomptueuse est le jugement téméraire sur les voies spirituelles d'autrui. Parce que nous ignorons les conseils secrets que Dieu donne à chaque âme, nous n'avons pas le droit de juger pourquoi tel est conduit d'une manière et tel autre d'une autre manière. Celui qui critique la voie d'un autre, qui se scandalise de ce que Dieu traite les âmes différemment, qui prétend savoir mieux que Dieu ce qui conviendrait à telle âme, celui-là s'érige en juge de Dieu lui-même.
L'Imitation exhorte à une grande sobriété dans nos jugements sur autrui. Nous devons veiller sur nous-mêmes et laisser Dieu conduire les autres comme il l'entend. Chacun doit porter son propre fardeau (Ga 6, 5) et rendre compte à Dieu de sa propre vie, non de celle du prochain.
Le murmure contre la Providence
Le danger ultime de la curiosité présomptueuse est le murmure contre la Providence divine. Lorsque l'âme ne comprend pas les dispositions de Dieu à son égard et qu'elle refuse de s'humilier devant le mystère, elle peut tomber dans la révolte intérieure. Ce murmure est grave car il met en cause la sagesse et la bonté de Dieu. C'était le péché des Israélites dans le désert qui murmuraient contre Dieu chaque fois qu'une épreuve se présentait (Ex 16, 2-3).
Le murmure révèle un manque de foi et de confiance. Il suppose que nous savons mieux que Dieu ce qui est bon pour nous, que nous pourrions mieux gouverner notre vie que lui. C'est l'orgueil fondamental qui refuse la dépendance créaturelle et veut être autonome. L'antidote au murmure est l'action de grâces : bénir Dieu en toutes circonstances, le louer même dans l'épreuve, lui rendre grâces pour ce que nous ne comprenons pas.
L'enseignement du Livre de Job
Le mystère de la souffrance du juste
Le Livre de Job est une méditation magistrale sur le secret des conseils divins. Job, homme juste et craignant Dieu, est frappé par des épreuves terribles sans raison apparente. Ses amis cherchent à expliquer rationnellement ses malheurs, supposant qu'ils sont un châtiment pour des péchés cachés. Mais Job maintient son innocence et questionne Dieu sur le pourquoi de ses souffrances. Cette interrogation est légitime dans une certaine mesure, car elle manifeste la foi de Job qui s'adresse à Dieu et non au hasard.
Cependant, la réponse de Dieu ne donne pas d'explication rationnelle. Dieu ne dit pas à Job pourquoi il souffre. Au lieu de cela, il manifeste sa toute-puissance créatrice, sa sagesse insondable, sa providence universelle. Le message est clair : Dieu est Dieu ; ses voies sont infiniment au-dessus de nos voies ; il n'a pas à se justifier devant nous. Job doit faire confiance même sans comprendre.
La soumission finale de Job
Job se soumet finalement et adore dans le silence. Il reconnaît qu'il a parlé de choses trop grandes pour lui, qu'il ne comprenait pas. Cette soumission n'est pas une résignation amère, mais une adoration émerveillée devant la grandeur de Dieu. Job trouve la paix non dans la compréhension intellectuelle de ses épreuves, mais dans la rencontre personnelle avec Dieu qui lui suffit. "Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t'ont vu" (Jb 42, 5).
Cette leçon est essentielle pour toute vie spirituelle. Nous ne trouverons pas toujours des explications rationnelles à nos épreuves, mais nous pouvons trouver Dieu lui-même qui se révèle dans le mystère. Et cette rencontre avec Dieu vaut infiniment plus que toutes les explications. La vraie consolation n'est pas dans la compréhension de pourquoi nous souffrons, mais dans la certitude que Dieu est avec nous et qu'il nous aime.
Les conseils pratiques de l'Imitation
Ne pas chercher à pénétrer les secrets divins
L'Imitation conseille de ne pas s'engager dans des spéculations vaines sur les secrets de Dieu. Il vaut mieux s'appliquer à connaître ce qui est révélé et nécessaire au salut qu'à chercher à percer ce qui est caché. L'Écriture sainte, l'enseignement de l'Église, les vérités de la foi : voilà ce qui doit occuper notre intelligence. Quant aux mystères impénétrables, il faut les adorer humblement et passer outre.
Cette sobriété intellectuelle libère l'âme de beaucoup d'agitations stériles. Combien d'âmes se tourmentent avec des questions insolubles, se perdent dans des doutes sur la prédestination, s'inquiètent de comprendre tous les mystères ! Il est plus sage et plus profitable de s'occuper de ce qui dépend de nous : la pratique des vertus, la fuite du péché, la prière, l'amour de Dieu et du prochain.
S'appliquer à la fidélité présente
Au lieu de chercher à connaître les conseils secrets de Dieu sur l'avenir ou sur les voies mystérieuses de sa Providence, il faut s'appliquer à la fidélité dans le présent. Que me demande Dieu maintenant, aujourd'hui, dans cette situation concrète ? Voilà la seule question vraiment importante. L'avenir est entre les mains de Dieu ; les raisons de ses dispositions nous dépassent. Notre part est de faire fidèlement ce qu'il attend de nous ici et maintenant.
Cette attitude délivre d'une grande anxiété. L'inquiétude vient souvent de ce que nous voulons tout prévoir, tout contrôler, tout comprendre. Mais Jésus nous enseigne : "Ne vous inquiétez pas pour demain ; à chaque jour suffit sa peine" (Mt 6, 34). Vivons le jour présent avec fidélité, et laissons à Dieu le soin de l'avenir et des mystères qui le concernent.
Accepter de ne pas savoir
L'Imitation invite à accepter paisiblement de ne pas savoir, de ne pas comprendre. Il y a une grande liberté dans cette acceptation. Elle nous décharge du fardeau impossible de vouloir tout saisir par notre raison. Elle nous permet de vivre dans la simplicité de la foi, confiants que Dieu sait ce qu'il fait même si nous l'ignorons. Cette acceptation n'est pas un renoncement paresseux à l'usage de l'intelligence, mais la reconnaissance humble de ses limites naturelles.
Les saints ont vécu dans cette paix de ne pas tout savoir. Sainte Thérèse de Lisieux enseignait qu'il faut rester petit devant Dieu, accepter de ne pas comprendre ses voies, se confier à lui comme un enfant. Cette voie d'enfance spirituelle est un chemin sûr de sainteté, car elle maintient l'âme dans l'humilité et la confiance.
Les fruits de l'abandon au mystère divin
La paix profonde de l'âme
Lorsque l'âme cesse de se tourmenter pour comprendre les secrets de Dieu et qu'elle s'abandonne confiante à sa sagesse, elle trouve une paix profonde. Cette paix vient de ce que l'âme ne lutte plus contre Dieu, ne discute plus ses dispositions, ne cherche plus à imposer ses vues. Elle se repose en Dieu comme en son port d'attache, certaine qu'il conduit tout pour son bien.
Cette paix n'est pas l'absence d'épreuves ou de mystères, mais la tranquillité d'une âme qui fait confiance même dans l'obscurité. C'est la paix dont parle saint Paul : "La paix de Dieu qui surpasse toute intelligence" (Ph 4, 7), parce qu'elle ne dépend pas de la compréhension rationnelle mais de la foi et de la confiance en Dieu.
La croissance dans la foi pure
L'acceptation du secret des conseils divins purifie et fortifie la foi. La foi authentique ne demande pas toujours à comprendre ; elle croit sur la parole de Dieu. Plus l'âme accepte de croire sans voir, de faire confiance sans comprendre, plus sa foi devient pure et forte. Cette foi purifiée est plus méritoire et plus agréable à Dieu que la foi qui s'appuierait sur des compréhensions rationnelles ou des consolations sensibles.
Les grands mystiques ont tous connu cette purification de la foi dans les "nuits obscures" où Dieu se cache et où ses conseils deviennent impénétrables. C'est dans ces épreuves que la foi se fortifie et atteint sa plus haute perfection. L'âme apprend à croire envers et contre tout, à s'appuyer uniquement sur Dieu et non sur ses propres lumières.
L'union transformante à la volonté divine
Finalement, l'abandon au secret des conseils divins conduit à l'union transformante de notre volonté à celle de Dieu. Quand nous cessons de vouloir comprendre et que nous embrassons simplement tout ce que Dieu veut, notre volonté se conforme à la sienne. Nous ne demandons plus pourquoi Dieu agit ainsi ; nous disons seulement : "Que ta volonté soit faite." Cette conformité parfaite est le sommet de la vie spirituelle.
Sainte Catherine de Sienne priait : "Ô Père éternel, je veux ce que tu veux, toujours, en tout, sans exception." Cette prière exprime l'union parfaite de la volonté humaine à la volonté divine, union qui se réalise précisément dans l'acceptation aimante des conseils secrets de Dieu, même et surtout quand nous ne les comprenons pas.
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