Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 2
Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 2
Introduction
L'humble soumission constitue l'un des piliers fondamentaux de la spiritualité enseignée dans l'Imitation de Jésus-Christ. Cette vertu, étroitement liée à l'humilité et à l'obéissance, représente la disposition intérieure par laquelle l'âme se place sous la volonté de Dieu et sous l'autorité légitime établie par lui. Dans le deuxième livre de l'Imitation, Thomas a Kempis développe cet enseignement essentiel pour tout chrétien qui aspire à la perfection évangélique.
La soumission dans l'enseignement évangélique
Le Christ lui-même nous a donné l'exemple parfait de la soumission. Saint Paul écrit : "Il s'est anéanti lui-même, prenant la forme d'un esclave... il s'est abaissé lui-même, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix" (Ph 2, 7-8). Cette soumission du Fils de Dieu au Père, manifestée dans l'Incarnation et couronnée dans la Passion, devient le modèle de toute soumission chrétienne. Elle n'est pas une abdication servile, mais l'expression suprême de l'amour et de la confiance filiale.
Distinction entre soumission et servilité
Il convient de distinguer soigneusement la soumission chrétienne de la servilité ou de la bassesse. La vraie soumission est libre et volontaire ; elle procède d'un acte délibéré de la volonté éclairée par la foi. Elle reconnaît la légitime autorité de Dieu et de ses représentants, non par crainte servile, mais par amour filial. La servilité, au contraire, est contrainte, craintive, et cherche seulement à éviter le châtiment. L'âme vraiment soumise agit par amour de la justice et désir de conformité à la volonté divine.
Le fondement théologique de la soumission
L'ordre divin de la création
La soumission trouve son fondement premier dans l'ordre même de la création. Dieu, créateur de toutes choses, a établi une hiérarchie harmonieuse dans l'univers : les créatures inférieures soumises aux supérieures, et toutes ordonnées vers lui comme vers leur fin ultime. L'homme, créé à l'image de Dieu, occupe une place privilégiée dans cette hiérarchie, mais il demeure créature et donc naturellement ordonné à son Créateur. La soumission est donc inscrite dans la nature même des choses.
La rupture du péché originel
Le péché originel a consisté essentiellement en un refus de soumission. Adam et Ève, tentés par le serpent, ont voulu "être comme des dieux" (Gn 3, 5), c'est-à-dire s'affranchir de leur condition de créatures soumises. Ce refus de soumission a introduit le désordre dans l'âme humaine et dans toute la création. Depuis lors, la nature déchue résiste à la soumission et tend constamment à l'autonomie orgueilleuse. L'orgueil, racine de tous les péchés, n'est autre que ce refus de la dépendance créaturelle.
La restauration par le Christ
Le Christ, nouvel Adam, est venu restaurer l'ordre détruit par le péché. Par sa soumission parfaite au Père, il a rétabli la juste relation entre la créature et le Créateur. Saint Thomas d'Aquin enseigne que le Christ, en tant qu'homme, a soumis parfaitement sa volonté humaine à la volonté divine, réparant ainsi la désobéissance d'Adam. Par notre incorporation au Christ dans le baptême, nous participons à cette soumission rédemptrice et nous sommes restaurés dans notre vocation originelle de créatures soumises à Dieu.
Les dimensions de l'humble soumission
La soumission à Dieu
La première et fondamentale dimension de la soumission est celle qui nous ordonne directement à Dieu. Cette soumission s'exprime dans l'acceptation de sa volonté révélée, l'obéissance à ses commandements, l'adhésion à son enseignement transmis par l'Église, et l'abandon confiant à sa Providence. L'âme véritablement soumise à Dieu répète constamment dans son cœur : "Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel" (Mt 6, 10). Elle renonce à son jugement propre pour embrasser les desseins divins, même quand ils dépassent sa compréhension.
Cette soumission à Dieu ne détruit pas la liberté humaine, mais au contraire l'accomplit. Car la vraie liberté ne consiste pas à faire ce que l'on veut, mais à vouloir ce qui est bien. En soumettant sa volonté à celle de Dieu, qui est le Bien suprême, l'homme atteint la perfection de sa liberté. Comme l'enseigne saint Augustin : "Sers Dieu et tu seras libre."
La soumission à l'Église
La soumission à Dieu s'exprime concrètement dans la soumission à l'Église que le Christ a établie comme dépositaire de sa vérité et de sa grâce. L'Imitation enseigne qu'il faut recevoir avec humilité l'enseignement des pasteurs de l'Église, se soumettre à leur autorité doctrinale et disciplinaire, accepter leurs corrections et directives. Cette soumission ecclésiale n'est pas un joug pesant, mais une grâce qui nous garde dans la vérité et nous guide sur le chemin du salut.
Le Catéchisme de l'Église catholique rappelle : "Les fidèles ont le devoir de suivre ce que les pasteurs sacrés, comme représentants du Christ, déclarent comme maîtres de la foi ou décident comme chefs de l'Église" (CEC 907). Cette soumission est un acte de foi, car nous croyons que le Christ agit à travers son Église et que l'Esprit Saint la préserve de l'erreur en matière de foi et de morale.
La soumission aux supérieurs légitimes
L'humble soumission s'étend également aux autorités légitimes dans les différents ordres de la vie sociale : les parents dans la famille, les supérieurs dans la vie religieuse, les autorités civiles dans l'ordre politique. Saint Paul exhorte : "Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu" (Rm 13, 1). Cette soumission n'est pas absolue, car elle trouve sa limite dans la loi divine, mais dans l'ordre naturel et légitime, elle est un devoir moral et une vertu spirituelle.
Dans la vie religieuse particulièrement, la soumission aux supérieurs est consacrée par le vœu d'obéissance et devient un chemin privilégié de sanctification. Les maîtres spirituels enseignent que cette obéissance religieuse configure l'âme au Christ obéissant et la conduit rapidement à la perfection, car elle combat efficacement l'orgueil et la volonté propre.
La soumission mutuelle dans la charité
Enfin, saint Paul enseigne une forme plus universelle de soumission : "Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ" (Ep 5, 21). Cette soumission mutuelle dans la charité est l'expression de l'humilité chrétienne qui considère les autres comme supérieurs à soi-même (Ph 2, 3). Elle se manifeste dans la prévenance, le service mutuel, la déférence, le refus de l'esprit de domination. C'est l'accomplissement de la parole du Seigneur : "Le plus grand parmi vous sera votre serviteur" (Mt 23, 11).
Les fruits de la soumission humble
La paix intérieure
Le premier fruit de l'humble soumission est une paix profonde de l'âme. Celui qui se soumet à Dieu et accepte sa volonté cesse de se débattre contre la réalité et trouve le repos en Dieu. Les agitations, les révoltes intérieures, les murmures s'apaisent quand l'âme dit sincèrement : "Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté." Cette paix "que le monde ne peut donner" (Jn 14, 27) est le signe de la présence de Dieu dans une âme abandonnée à lui.
L'Imitation souligne que la paix véritable se trouve non dans l'accomplissement de notre volonté propre, mais dans la soumission à la volonté divine. Tant que l'homme cherche à imposer ses vues et à diriger sa vie selon son propre jugement, il demeure dans l'agitation et l'inquiétude. Mais dès qu'il remet tout entre les mains de Dieu, l'âme trouve son repos.
Le progrès dans l'humilité
La soumission est à la fois fruit et cause de l'humilité. En se soumettant, l'âme reconnaît sa dépendance, sa petitesse, son besoin d'être guidée. Cet acte répété de soumission creuse dans l'âme une disposition habituelle d'humilité. Inversement, plus l'âme grandit dans l'humilité, plus elle se soumet facilement et joyeusement. C'est un cercle vertueux où chaque vertu nourrit et fortifie l'autre.
Les saints, qui étaient les plus grands devant Dieu, étaient aussi les plus soumis et les plus humbles. Ils voyaient clairement leur néant devant l'infini de Dieu et se tenaient dans une attitude permanente de soumission adoratrice. La Vierge Marie, la plus grande des créatures, est aussi celle qui s'est proclamée "la servante du Seigneur" (Lc 1, 38) et qui a vécu dans une soumission parfaite aux desseins divins.
La libération de l'orgueil
L'orgueil est l'obstacle majeur à la vie spirituelle ; c'est le premier péché de l'ange et le péché originel de l'humanité. La soumission humble est l'antidote spécifique contre ce poison mortel. En courbant sa volonté sous le joug du Christ, l'âme brise la tyrannie de l'amour-propre et se libère de l'esclavage de l'orgueil. Cette libération est progressive : chaque acte de soumission affaiblit l'orgueil et renforce l'humilité.
Saint Bernard de Clairvaux enseigne que l'humilité est la vérité sur soi-même. L'orgueil nous fait vivre dans l'illusion et le mensonge ; l'humble soumission nous ramène à la vérité de notre condition de créatures dépendantes et nous établit dans l'authenticité spirituelle.
L'union à la volonté divine
Le fruit ultime et le plus précieux de la soumission est l'union de notre volonté à celle de Dieu. C'est la perfection de la vie spirituelle, le sommet de la sainteté. Quand notre volonté s'identifie à la volonté divine, nous voulons ce que Dieu veut, nous aimons ce qu'il aime, nous désirons ce qu'il désire. Cette union transformante fait de nous des instruments dociles entre les mains de Dieu, des collaborateurs conscients de son œuvre de salut.
Les mystiques décrivent cette union comme un mariage spirituel où deux volontés n'en font plus qu'une. L'âme parvenue à ce degré ne connaît plus de division intérieure entre ce qu'elle veut et ce que Dieu veut ; elle est devenue "une même chose avec Dieu" selon l'expression de sainte Catherine de Sienne.
Les obstacles à la soumission
L'orgueil et l'esprit d'indépendance
Le principal obstacle à la soumission est l'orgueil sous toutes ses formes. L'orgueil nous pousse à nous affirmer, à résister, à vouloir notre propre voie. L'esprit d'indépendance, si valorisé dans le monde moderne, est souvent une forme déguisée d'orgueil. Il faut distinguer la juste autonomie dans les matières légitimes de l'indépendance orgueilleuse qui refuse toute soumission. Le chrétien doit combattre cet esprit par une vigilance constante et une humble reconnaissance de sa dépendance envers Dieu.
L'attachement à son propre jugement
Un obstacle subtil est l'attachement excessif à son propre jugement. Certaines âmes, même pieuses, résistent à la soumission parce qu'elles sont persuadées d'avoir raison et de mieux voir que leurs supérieurs. Cet attachement à ses propres vues est une forme d'orgueil intellectuel particulièrement tenace. L'Imitation enseigne qu'il faut renoncer à son propre jugement et préférer celui des autres, surtout des supérieurs établis par Dieu.
La sensibilité blessée et l'amour-propre
La sensibilité naturelle se rebiffe souvent contre la soumission, surtout quand elle implique des humiliations ou des contrariétés. L'amour-propre blessé résiste, murmure, cherche à se justifier. Il faut mortifier cette sensibilité excessive et accepter les blessures d'amour-propre comme autant d'occasions de croissance spirituelle. Les saints cherchaient même ces occasions et se réjouissaient d'être humiliés, car ils y voyaient une participation à l'humiliation du Christ.
La pratique de l'humble soumission
La soumission intérieure de la volonté
La vraie soumission commence dans le cœur avant de se manifester extérieurement. Il ne suffit pas d'exécuter matériellement ce qui est commandé tout en gardant intérieurement une attitude de révolte ou de réserve critique. L'humble soumission exige la soumission de la volonté elle-même : vouloir ce qui est commandé, l'embrasser de tout cœur, s'y unir par amour. Cette soumission intérieure est difficile, mais c'est elle qui est méritoire et sanctifiante.
Les maîtres spirituels enseignent que la perfection de l'obéissance consiste à soumettre non seulement l'exécution extérieure, mais aussi le jugement et la volonté. C'est ce que fait l'âme qui dit sincèrement : "Je ne veux que ce que Dieu veut, et je l'aime parce qu'il le veut."
L'acceptation joyeuse des contrariétés
La soumission se manifeste particulièrement dans l'acceptation des contrariétés, des épreuves, des situations qui contrarient nos désirs naturels. L'Imitation nous invite à recevoir de la main de Dieu aussi bien les joies que les peines, la santé que la maladie, le succès que l'échec. Cette acceptation ne doit pas être résignée et triste, mais joyeuse et reconnaissante, car nous croyons que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu (Rm 8, 28).
La promptitude et la générosité
La soumission authentique s'accomplit avec promptitude, sans retard ni hésitation, et avec générosité, sans mesquinerie ni calcul. Dès que la volonté de Dieu est connue, l'âme généreuse s'y porte avec empressement, comme la Vierge Marie qui répondit immédiatement : "Qu'il me soit fait selon ta parole" (Lc 1, 38). Cette promptitude manifeste l'amour qui anime la soumission : on ne tarde pas à faire ce que veut celui qu'on aime.
La persévérance dans la durée
La soumission doit être persévérante. Il est relativement facile de se soumettre dans un élan initial de ferveur ; il est plus difficile de maintenir cette attitude dans la durée, dans la monotonie du quotidien, dans les longues épreuves. Mais c'est cette persévérance qui forge les saints. L'Imitation exhorte à demeurer fidèlement soumis jusqu'à la mort, à l'exemple du Christ qui "fut obéissant jusqu'à la mort" (Ph 2, 8).
Articles connexes
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L'Imitation de Jésus-Christ : Présentation complète de ce classique de spiritualité
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L'humilité chrétienne : La vertu fondamentale dont procède la soumission
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L'obéissance religieuse : La soumission consacrée par les vœux
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La volonté de Dieu : Comprendre et accomplir les desseins divins
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L'abandon à la Providence : La confiance totale en Dieu
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Les vertus théologales) : Foi, espérance et charité
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La vie spirituelle : Le chemin de perfection chrétienne
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La Passion du Christ : Le modèle suprême de la soumission