Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 1
Partie de : L'Imitation de Jésus-Christ - Livre 1
Introduction
Ce chapitre de l'Imitation de Jésus-Christ traite d'une vertu cardinale essentielle à la vie spirituelle : la prudence. Thomas a Kempis nous enseigne que la prudence chrétienne ne consiste pas seulement en une sagesse humaine naturelle, mais requiert une lumière surnaturelle qui permet de discerner la volonté de Dieu et d'agir selon ses desseins providentiels. Cette vertu, si nécessaire dans le gouvernement de notre vie, protège l'âme contre l'impulsivité, la légèreté, la présomption et l'attachement désordonné à notre jugement propre. Elle est le guide sûr qui oriente toutes nos actions vers notre fin dernière : la gloire de Dieu et notre sanctification.
La nature de la prudence chrétienne
La prudence comme vertu cardinale
Saint Thomas d'Aquin enseigne dans la Somme Théologique que la prudence est "la droite règle de l'action" (recta ratio agibilium), c'est-à-dire la vertu qui permet à la raison pratique de discerner en toute circonstance notre véritable bien et de choisir les moyens justes pour l'atteindre (ST II-II, q. 47, a. 2). Elle est appelée "cardinale" car elle est comme le pivot (cardo en latin) autour duquel tournent toutes les autres vertus morales. Sans prudence, le courage devient témérité, la tempérance devient rigorisme, la justice devient rigidité. La prudence donne à chaque vertu sa juste mesure et son application appropriée aux circonstances concrètes.
La prudence surnaturelle
La prudence chrétienne diffère de la simple sagesse mondaine car elle est éclairée par la foi et animée par la charité. Elle ne recherche pas seulement le bien selon la raison naturelle, mais le bien selon Dieu, tel qu'il est révélé dans l'Évangile et enseigné par l'Église. Cette prudence surnaturelle est un don de l'Esprit Saint qui perfectionne la vertu acquise et permet au chrétien de juger et d'agir selon les critères divins plutôt que selon les maximes du monde. Elle est ce que saint Paul appelle "l'intelligence spirituelle" (Col 1, 9) qui discerne la volonté de Dieu en toutes choses.
Les actes de la prudence
Le conseil : bien délibérer
Le premier acte de la prudence consiste à délibérer soigneusement avant d'agir, c'est-à-dire à examiner attentivement les circonstances, les moyens disponibles, les conséquences probables de nos actions. L'homme prudent ne se précipite pas, ne cède pas à l'impulsion du moment, mais prend le temps nécessaire pour discerner ce qui convient vraiment. Cette délibération doit cependant éviter deux excès : d'une part la précipitation qui décide sans réflexion suffisante, d'autre part l'irrésolution qui retarde indéfiniment la décision par excès de scrupule ou de crainte.
Le jugement : bien juger
Après avoir délibéré, il faut juger, c'est-à-dire porter un jugement droit sur ce qu'il convient de faire. Ce jugement requiert une intelligence claire des principes moraux, une connaissance prudente des circonstances particulières, et une droiture de conscience formée selon la doctrine de l'Église. L'homme prudent sait distinguer le bien du mal, le meilleur du moins bon, l'essentiel de l'accessoire. Il ne se laisse pas tromper par les apparences ni séduire par les sophismes du monde qui appelle "bien" le mal et "mal" le bien.
Le commandement : bien agir
Le troisième et principal acte de la prudence est le commandement (imperium), c'est-à-dire l'application effective du jugement dans l'action concrète. Il ne suffit pas de savoir ce qu'il faut faire ; encore faut-il le faire effectivement au moment opportun et de la manière convenable. La prudence parfaite mène de la délibération à l'action, du conseil au commandement, de la pensée à l'exécution. C'est en cela qu'elle diffère de la simple spéculation théorique : elle ordonne réellement nos actes vers le bien.
Les conditions de la prudence
La docilité à l'enseignement
L'homme prudent reconnaît humblement les limites de sa propre intelligence et se montre docile à l'enseignement d'autrui, particulièrement à celui de l'Église, des directeurs spirituels, et des personnes expérimentées dans les voies de Dieu. Cette docilité n'est pas servilité mais sagesse, car "dans la multitude des conseillers se trouve le salut" (Pr 11, 14). L'orgueil qui refuse tout conseil et s'enferme dans son propre jugement conduit inévitablement à l'erreur et à la chute.
La mémoire du passé
La prudence requiert une mémoire vigilante des expériences passées : se souvenir de ses erreurs pour ne pas les répéter, se rappeler les grâces reçues pour rendre grâce à Dieu, garder présents à l'esprit les enseignements de l'Écriture et de la Tradition. Cette mémoire spirituelle prémunit contre l'oubli ingrat et l'insouciance coupable. Comme l'enseigne l'Ecclésiaste : "Souviens-toi de ton Créateur aux jours de ta jeunesse" (Qo 12, 1).
La prévoyance de l'avenir
L'homme prudent ne vit pas seulement dans le présent immédiat, mais considère les conséquences futures de ses actions. Il prévoit les obstacles, anticipe les tentations, se prépare aux épreuves. Cette prévoyance est particulièrement nécessaire dans l'ordre spirituel : prévoir les occasions de péché pour les éviter, prévoir les temps de sécheresse spirituelle pour s'y préparer, prévoir le jugement dernier pour vivre en état de grâce. "Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure" (Mt 25, 13).
La sollicitude dans l'exécution
La prudence implique une sollicitude diligente dans l'accomplissement du bien reconnu. Elle ne se contente pas de bonnes intentions, mais veille à leur réalisation effective avec soin et persévérance. Cette sollicitude évite également la négligence qui laisse les choses à l'abandon et l'anxiété excessive qui trouble la paix de l'âme. La vraie prudence agit avec diligence mais dans la confiance en la Providence divine.
Les obstacles à la prudence
La précipitation et l'impulsivité
L'ennemi capital de la prudence est la précipitation qui décide et agit sans réflexion suffisante, cédant à l'impulsion du moment, à l'émotion passagère, à l'enthousiasme irréfléchi. Combien d'âmes se sont égarées par défaut de prudence, prenant pour inspirations divines de simples mouvements naturels, confondant ferveur sensible et vraie charité ! L'Imitation met en garde contre cette légèreté qui caractérise les âmes immatures et inconstantes.
L'attachement à son propre jugement
L'orgueil qui s'attache opiniâtrement à son propre jugement et refuse de recevoir conseil est un obstacle majeur à la prudence. Celui qui se croit sage selon sa propre estime devient incapable de discerner la vérité. "Il y a plus à espérer d'un insensé que de lui", dit l'Écriture (Pr 26, 12). L'humilité qui reconnaît sa faillibilité et cherche la lumière auprès de sources sûres est indispensable à la vraie prudence.
La crainte excessive et la timidité
À l'opposé de la témérité, la crainte excessive paralyse l'action et empêche d'accomplir le bien reconnu. Cette timidité craintive, qui redoute démesurément les difficultés et les oppositions, n'est pas prudence mais lâcheté. La vraie prudence allie la circonspection sage et le courage généreux. Elle sait quand il faut agir résolument malgré les obstacles, s'en remettant à la Providence divine.
La fausse prudence de la chair
Saint Paul met en garde contre "la prudence de la chair qui est mort" (Rm 8, 6). Il existe une fausse prudence mondaine qui calcule selon les critères terrestres, recherche uniquement les avantages temporels, évite la croix par crainte de souffrir. Cette pseudo-prudence s'oppose directement à la folie apparente de la croix qui est sagesse de Dieu. Le chrétien authentique doit fuir cette sagesse selon le monde et embrasser la folie évangélique qui scandalise les prudents selon la chair.
La prudence dans la vie spirituelle
Discerner les inspirations divines
Un des exercices essentiels de la prudence spirituelle consiste à discerner les inspirations qui viennent de Dieu de celles qui proviennent de notre nature ou de l'esprit du mal. Saint Ignace de Loyola a développé dans ses Exercices Spirituels des règles de discernement des esprits qui aident l'âme à reconnaître l'action de Dieu. La vraie inspiration divine produit la paix profonde, l'humilité, la charité, la conformité à la volonté de Dieu ; la fausse inspiration engendre le trouble, l'orgueil, l'égoïsme, la révolte contre l'obéissance.
Choisir un directeur spirituel sage
La prudence conseille fortement de recourir à un directeur spirituel expérimenté pour guider notre âme dans les voies de Dieu. Ce guide, choisi avec soin et prière, doit être un prêtre pieux, instruit dans la théologie spirituelle, doté de discernement, et fidèle à l'enseignement de l'Église. Se confier à sa direction avec docilité et simplicité est un moyen sûr d'éviter les illusions et de progresser solidement dans la vie intérieure.
Régler ses exercices spirituels avec mesure
La prudence doit présider à l'organisation de notre vie de prière et de pénitence. Il faut éviter deux excès : d'une part la tiédeur qui néglige les exercices spirituels nécessaires, d'autre part l'indiscrétion qui entreprend des pratiques excessives sans conseil et sans mesure. La vraie prudence adapte les exercices spirituels à l'état de chacun, augmente progressivement les exigences, maintient la persévérance dans les pratiques essentielles.
La prudence dans les relations humaines
Garder sa langue avec prudence
"Celui qui sait se taire au temps convenable est un homme sage", enseigne l'Écriture. La prudence dans les paroles est une nécessité absolue de la vie chrétienne. Elle évite les paroles inconsidérées, les confidences imprudentes, les jugements téméraires, les critiques blessantes. L'homme prudent pèse ses mots, parle à propos, garde le silence quand il le faut. Cette discrétion de la langue préserve de nombreux péchés et maintient la paix.
Choisir prudemment ses amitiés
La prudence doit guider le choix de nos fréquentations et amitiés. "Qui fréquente les sages devient sage, mais le compagnon des insensés devient mauvais" (Pr 13, 20). Il faut rechercher la compagnie des personnes vertueuses qui nous stimulent dans le bien, et fuir celle des mondains qui nous entraîneraient vers le péché. Cette prudence n'est pas dureté de cœur mais sage protection de notre vie spirituelle.
Éviter les occasions de péché
La prudence chrétienne commande d'éviter les occasions prochaines de péché. Celui qui s'expose témérairement au danger y périra. Il faut fuir les personnes, les lieux, les situations qui constituent pour nous des occasions habituelles de chute. Cette fuite n'est pas lâcheté mais sagesse surnaturelle qui connaît notre fragilité et préfère la prévention à la présomption.
La prudence et la confiance en Dieu
Prudence humaine et abandon providentiel
La vraie prudence chrétienne allie harmonieusement la prévoyance humaine et l'abandon confiant à la Providence divine. Il faut faire ce qui dépend de nous avec diligence et sagesse, puis s'abandonner sereinement à la volonté de Dieu pour le résultat. Cette attitude évite à la fois la négligence qui ne fait rien sous prétexte de confiance en Dieu, et l'anxiété qui se fie uniquement aux moyens humains en oubliant que "si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain peinent les bâtisseurs" (Ps 127, 1).
La prudence dans l'épreuve
Lorsque viennent les épreuves et les contradictions, la prudence aide à discerner la conduite à tenir : accepter avec patience ce qui vient de Dieu, combattre énergiquement ce qui vient du démon, supporter avec charité ce qui vient des hommes. Cette prudence dans l'adversité évite le découragement stérile et la révolte coupable, orientant l'âme vers la conformité à la volonté divine.
Conclusion
La prudence, loin d'être une vertu tiède ou une sagesse mondaine, est une vertu indispensable au chrétien qui veut avancer sûrement dans les voies de Dieu. Elle éclaire toutes nos actions, protège contre les illusions et les égarements, ordonne nos moyens vers notre fin dernière. Demandons sans cesse à l'Esprit Saint le don de conseil qui perfectionne notre prudence naturelle, et marchons dans la lumière de la foi avec cette sage circonspection qui plaît à Dieu et conduit au salut.