Union âme-corps, puissances de l'âme et l'état original d'Adam et Ève
I. L'Homme et l'Âme
1. Union âme-corps
L'âme humaine :
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Substance spirituelle créée immédiatement par Dieu
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Forme substantielle du corps
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Immortelle et indépendante du corps (survit à la mort)
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Créée à l'image et à la ressemblance de Dieu
L'union hyléomorphique :
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L'homme est une composition de matière (corps) et de forme (âme)
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L'âme anime le corps et lui confère la vie
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Cette union constitue une seule substance complète : la personne humaine
2. Puissances de l'âme
Puissances intellectuelles :
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Intelligence : Capacité à connaître les vérités universelles
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Volonté : Faculté d'aimer le bien et de choisir
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Mémoire : Capacité à retenir les connaissances
Puissances sensibles :
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Sens externes : Vue, ouïe, odorat, goût, toucher
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Sens internes : Imagination, estimation sensitive, mémoire sensible
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Appétit sensitif : Concupiscible (désir du bien) et irascible (lutte contre le mal)
3. Connaissance humaine et libre arbitre
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Connaissance humaine : Procède des sens, via l'imagination et l'intellect
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Intellect agent : Actualise les images sensibles en concepts universels
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Libre arbitre : Liberté de choix dans les actes volontaires ; capacité à choisir librement le bien ou le mal
II. L'État d'Innocence
1. Justice originelle, science originelle
Justice originelle :
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État de grâce sanctifiante dans lequel Adam et Ève ont été créés
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Communion parfaite avec Dieu
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Soumission harmonieuse de la chair à l'esprit
Science originelle :
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Connaissance immédiate et intuitive de Dieu
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Connaissance des vérités naturelles et surnaturelles
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Absence d'erreur et de confusion
2. Le Paradis terrestre
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Lieu de délices créé par Dieu pour Adam et Ève
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Symbole du bonheur d'une création en harmonie avec Dieu
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Contient l'Arbre de Vie et l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal
3. Transmission de la vie, de la connaissance et de la justice
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Adam et Ève auraient eu la capacité à transmettre la vie corporelle par génération naturelle
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La transmission de la connaissance surnaturelle par l'enseignement et l'exemple
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La transmission de la justice originelle aurait assuré l'absence de péché chez les descendants
Introduction
La théologie catholique offre une compréhension profonde de la nature humaine et de sa condition originelle avant le péché. Cette doctrine, fondée sur l'Écriture Sainte et développée par les Pères de l'Église et les grands théologiens, particulièrement saint Thomas d'Aquin, révèle la dignité extraordinaire de l'homme créé à l'image de Dieu et la perfection de l'état dans lequel nos premiers parents furent établis. La compréhension de cet état originel d'innocence éclaire notre condition actuelle et le plan divin de Rédemption.
L'Âme Humaine : Nature et Dignité
L'âme humaine constitue une substance spirituelle créée immédiatement par Dieu pour chaque personne au moment de la conception. Contrairement aux âmes des animaux, qui émergent de la puissance de la matière, l'âme humaine est créée ex nihilo par un acte divin direct. Cette création immédiate manifeste la dignité particulière de l'homme dans l'ordre de la création. Comme l'enseigne le Catéchisme de l'Église Catholique, "l'Église enseigne que chaque âme spirituelle est immédiatement créée par Dieu – elle n'est pas 'produite' par les parents" (CEC 366).
L'immortalité de l'âme découle de sa nature spirituelle. Étant simple et non composée de parties, l'âme ne peut se corrompre par décomposition comme les êtres matériels. Elle survit donc à la dissolution du corps lors de la mort et demeure consciente, dans l'attente de la résurrection finale où elle sera réunie à son corps glorifié. Cette immortalité n'est pas seulement une survie vague, mais la persistance de la personne consciente, capable de connaître, d'aimer, et de jouir de la béatitude éternelle ou de souffrir la séparation d'avec Dieu.
L'image et la ressemblance de Dieu dans l'âme humaine se manifestent principalement dans les facultés spirituelles d'intelligence et de volonté. Par l'intelligence, l'homme peut connaître la vérité, raisonner, contempler les réalités spirituelles et même, dans la vision béatifique, connaître Dieu face à face. Par la volonté, l'homme peut aimer le bien, choisir librement, et s'ordonner à sa fin dernière qui est Dieu lui-même. Cette capacité de connaître et d'aimer reflète la vie trinitaire elle-même, où le Père engendre éternellement le Fils (Parole, Verbe) et où du Père et du Fils procède l'Esprit Saint (Amour).
L'Union Hyléomorphique : Âme et Corps
La doctrine thomiste de l'union hyléomorphique explique comment l'âme spirituelle et le corps matériel forment une seule substance : la personne humaine. Le terme "hyléomorphique" vient du grec hylè (matière) et morphè (forme). L'âme est la forme substantielle du corps, c'est-à-dire le principe qui actualise la matière corporelle et lui confère son être spécifiquement humain. Cette union n'est pas accidentelle, comme si l'âme habitait le corps à la manière d'un pilote dans un navire, mais substantielle : l'âme et le corps ensemble constituent une seule nature humaine.
Cette doctrine préserve à la fois l'unité de la personne humaine et la distinction entre le spirituel et le matériel. L'homme n'est pas un esprit emprisonné dans un corps (erreur platonicienne), ni un être purement matériel (erreur matérialiste), mais une créature unique qui participe aux deux ordres de réalité. Comme l'explique saint Thomas dans la Somme Théologique (Ia, q. 76), l'âme humaine est à la fois la forme du corps et une substance subsistante capable d'exister séparément après la mort, ce qui explique sa survie lors de la dissolution corporelle.
Cette union intime entre l'âme et le corps a des implications profondes pour la morale et la spiritualité catholiques. Les actes du corps sont véritablement des actes de la personne, engageant sa responsabilité morale. Le corps n'est pas un instrument neutre ou un obstacle à la sainteté, mais participe authentiquement à la vie spirituelle. C'est pourquoi la Résurrection de la chair constitue une vérité de foi essentielle : l'homme complet, corps et âme réunis, est destiné à la béatitude éternelle.
Les Puissances de l'Âme
Saint Thomas d'Aquin, suivant Aristote mais en l'enrichissant théologiquement, distingue plusieurs puissances ou facultés de l'âme. Les puissances intellectuelles comprennent l'intelligence, qui connaît les vérités universelles et abstraites, la volonté, qui tend vers le bien connu par l'intelligence et choisit librement, et la mémoire intellectuelle, qui conserve les connaissances acquises. Ces facultés spirituelles élèvent l'homme au-dessus de l'ordre purement matériel et le rendent capable de la vie morale et spirituelle.
Les puissances sensibles, que l'homme partage avec les animaux mais qu'il possède d'une manière supérieure, incluent les cinq sens externes (vue, ouïe, odorat, goût, toucher) qui perçoivent les qualités sensibles des choses. Les sens internes comprennent le sens commun qui unifie les données des sens externes, l'imagination qui conserve et combine les images sensibles, la mémoire sensible qui retient les expériences concrètes, et l'estimative (ou cogitative chez l'homme) qui perçoit les utilités concrètes et guide les réactions instinctives.
L'appétit sensitif se divise en concupiscible, qui désire les biens sensibles agréables et fuit les maux douloureux, et en irascible, qui affronte les difficultés pour obtenir le bien ou repousser le mal. Ces appétits, lorsqu'ils sont soumis à la raison et à la volonté, contribuent à la vie vertueuse. Mais lorsqu'ils se rebellent contre la raison, ils deviennent sources de passions désordonnées et de péchés. La vie spirituelle consiste en grande partie à ordonner harmonieusement ces puissances inférieures aux puissances supérieures sous la direction de la grâce divine.
Le Libre Arbitre et la Connaissance Humaine
Le libre arbitre constitue l'une des prérogatives les plus nobles de la nature humaine. Il résulte de la coopération entre l'intelligence et la volonté : l'intelligence présente à la volonté différents biens possibles, et la volonté choisit librement entre eux. Cette liberté n'est pas absolue ni arbitraire, mais ordonnée au bien. Seul le bien suprême et parfait, Dieu lui-même vu dans la vision béatifique, nécessite la volonté à l'aimer. Pour tous les autres biens, qui sont limités et imparfaits, la volonté conserve sa liberté de choix.
La connaissance humaine, selon saint Thomas, commence toujours dans les sens. "Rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens" (Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu). Cependant, l'intellect ne se contente pas de recevoir passivement les données sensibles. L'intellect agent abstrait des images sensibles les concepts universels, permettant ainsi à l'homme de connaître les essences des choses et les vérités universelles. Cette capacité d'abstraction distingue radicalement la connaissance humaine de la simple perception animale.
Cette doctrine de la connaissance a des implications importantes pour la vie spirituelle. La connaissance de Dieu en cette vie demeure toujours médiate et analogique, s'élevant des créatures visibles au Créateur invisible. Ce n'est que dans la vision béatifique que l'âme connaîtra Dieu immédiatement et face à face. De même, la croissance dans la connaissance morale et spirituelle requiert non seulement l'expérience concrète, mais aussi la grâce divine qui élève l'intelligence au-dessus de ses capacités naturelles.
L'État de Justice Originelle
Nos premiers parents, Adam et Ève, furent créés non seulement dans un état de nature intègre, mais également dans un état de grâce sanctifiante appelé "justice originelle". Cet état surpassait infiniment les exigences de la simple nature humaine et constituait un don gratuit de Dieu. La grâce sanctifiante les rendait participants de la nature divine, enfants adoptifs de Dieu, et héritiers de la gloire éternelle. Cette élévation à l'ordre surnaturel devait être transmise à tous leurs descendants, réalisant ainsi le plan divin d'une humanité toute entière en communion intime avec Dieu.
La justice originelle comportait plusieurs éléments essentiels. D'abord, la soumission parfaite de la volonté à Dieu : Adam et Ève aimaient Dieu par-dessus tout et ordonnaient toute leur vie à lui. Ensuite, la subordination harmonieuse des puissances inférieures aux puissances supérieures : les passions obéissaient parfaitement à la raison, et le corps à l'âme. Cette intégrité intérieure éliminait tout conflit psychologique, toute concupiscence désordonnée, toute révolte de la chair contre l'esprit.
Les dons préternaturels accompagnaient cette justice originelle : l'immortalité corporelle (l'homme ne devait pas mourir), l'impassibilité (absence de souffrance), et la science infuse qui donnait à Adam une connaissance claire et immédiate des vérités nécessaires à sa condition. Ces dons, bien que naturellement impossibles à la créature humaine, convenaient parfaitement à l'état d'intégrité dans lequel l'homme fut créé. Ils manifestaient extérieurement l'harmonie intérieure de l'âme en état de grâce.
Le Paradis Terrestre
Le Paradis terrestre, ou jardin d'Éden, représente le lieu où Dieu établit nos premiers parents dans l'état de justice originelle. L'Écriture Sainte le décrit comme un jardin de délices planté par Dieu lui-même, irrigué par quatre fleuves, et contenant toutes sortes d'arbres agréables à la vue et bons à manger (Gn 2, 8-14). Ce lieu symbolise l'harmonie parfaite entre l'homme et la création, l'absence de toute peine et de tout labeur pénible, et la présence familière de Dieu qui se promenait dans le jardin.
L'Arbre de Vie, placé au milieu du jardin, symbolisait l'immortalité conférée à l'homme tant qu'il demeurait dans l'obéissance. L'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal représentait le commandement divin par lequel Dieu éprouvait l'obéissance de l'homme. Ce commandement n'était pas arbitraire, mais manifestait la dépendance créaturelle de l'homme envers son Créateur. En le transgressant, Adam et Ève prétendaient décider par eux-mêmes, indépendamment de Dieu, ce qui était bien et mal, s'arrogeant ainsi une autonomie qui n'appartenait qu'à Dieu.
La tradition patristique et théologique a longuement médité sur la nature du Paradis terrestre. Était-il un lieu géographique réel ou une réalité purement symbolique ? La doctrine catholique maintient sa réalité historique tout en reconnaissant sa dimension symbolique. Nos premiers parents existèrent réellement dans un état d'innocence et de bonheur que le récit de la Genèse exprime à travers les images du jardin paradisiaque. Le Paradis perdu demeure dans la mémoire collective de l'humanité comme une nostalgie de l'état originel et une anticipation du Paradis retrouvé par la Rédemption.
La Transmission de la Vie et de la Grâce
Dans l'état d'innocence, Adam et Ève auraient transmis la vie à leurs descendants par la génération naturelle, mais cette génération aurait été exempte de concupiscence désordonnée, ordonnée harmonieusement au bien du mariage et de la procréation. De plus, et c'est là l'élément essentiel, ils auraient transmis avec la nature humaine la justice originelle et la grâce sanctifiante. Chaque être humain serait ainsi né dans l'amitié de Dieu, exempt du péché et de ses conséquences, héritier du Paradis terrestre d'abord, puis de la gloire céleste.
La connaissance surnaturelle se serait transmise par l'enseignement et l'exemple. Les parents auraient instruit leurs enfants dans la connaissance et l'amour de Dieu, dans la compréhension de la création et de leur place en elle, dans la pratique des vertus. Cette transmission aurait été facilitée par l'absence de tout obstacle intérieur (concupiscence, ignorance) et extérieur (souffrance, mort) à la vie vertueuse. L'humanité entière aurait ainsi formé une communion harmonieuse, tous unis en Dieu et entre eux par les liens de la charité.
Le péché originel a brisé ce plan divin. Au lieu de transmettre la justice originelle, Adam transmit à tous ses descendants la privation de cette grâce, ainsi que les blessures de la nature humaine : l'ignorance, la concupiscence, la souffrance et la mort. Cependant, la Rédemption opérée par le Christ, nouvel Adam, restaure et même surpasse l'état originel. Par le Baptême, nous recouvrons la grâce sanctifiante et la filiation divine. Par la vie dans l'Esprit Saint, nous progressons vers une intégrité intérieure qui anticipe la perfection finale. Et par la Résurrection promise, nous obtiendrons l'immortalité glorieuse qui surpasse infiniment l'immortalité conditionnelle du Paradis terrestre.
Les Dons Préternaturels : Expression de l'État d'Innocence
Les dons préternaturels constituaient des attributs extraordinaires accordés à Adam et Ève dans l'état d'innocence, surpassant ce que la nature humaine créée pouvait réclamer par elle-même. Contrairement à la grâce sanctifiante qui appartient à l'ordre surnaturel, ces dons s'inscrivaient dans un ordre intermédiaire entre la nature pure et le surnaturel, et ont marqué profondément l'expérience existentielle de nos premiers parents.
L'immortalité corporelle promettait à l'homme une vie éternelle sans fin, condition que seule l'obéissance devait maintenir. Cette immortalité ne signifiait pas l'incorruptibilité d'une substance corporelle impérissable par nature, mais la préservation de la vie corporelle par une grâce divine. L'Arbre de Vie, placé au milieu du Paradis, symbolisait cette dépendance de l'homme envers Dieu pour son maintien dans l'existence. La mort, entrée dans le monde par le péché selon saint Paul, était originairement étrangère au plan divin pour l'humanité innocente.
L'impassibilité éliminait toute souffrance, toute douleur physique ou morale dans l'état d'innocence. Adam et Ève ne connaissaient ni la maladie, ni les maux qui affligent le corps, ni les perturbations émotionnelles résultant du conflit intérieur entre les puissances de l'âme. Cette absence de souffrance s'enracinait dans l'harmonie parfaite entre la volonté humaine et la volonté divine, et entre les différents niveaux de la personne humaine. La souffrance, comme la mort, est devenue conséquence du péché originel et signe de la condition déchue de l'humanité.
La science infuse, ou connaissance immédiate des vérités essentielles, distinguait l'intelligence originelle d'Adam. Créé adulte dans la plénitude de sa vie rationnelle, Adam possédait une connaissance claire des vérités naturelles nécessaires à son bien et à sa fonction dans la création, ainsi qu'une intelligence surnaturelle des mystères divins. Cette science infuse ne supprimait pas le caractère médiat de la connaissance créée—elle demeurait inférieure à la vision béatifique réservée aux bienheureux—mais elle libérait l'homme originel des ignorances et des erreurs qui caractérisent la condition humaine actuelle.
Ces dons préternaturels révèlent un profond enseignement théologique : l'homme créé à l'image de Dieu devait jouir d'une intégrité existentielle totale, reflet de l'ordre divin dans sa créature la plus noble. Ils témoignent aussi de la générosité de Dieu, qui ne se contenta pas de donner à l'homme une nature capable de bonheur, mais l'établit immédiatement dans un état de bien-être et de communion incomparables.
La Science Infuse et la Contemplation Originelle
La science infuse dont jouissait Adam révèle une modalité particulière de connaissance humaine, distincte à la fois de la connaissance expérimentale et de la vision béatifique. Cette connaissance immédiate des vérités embrassait simultanément les principes universels des sciences et les applications particulières aux réalités créées. Adam connaissait, dans une seule intuition jaillissante, la nature des créatures et leurs finalités, l'ordre hiérarchique du cosmos et sa propre place en celui-ci.
Cette science infuse avait une dimension contemplative profonde. Contrairement à la connaissance humaine actuelle qui procède laborieusement du particulier à l'universel, montant pas à pas vers la compréhension des essences, la science originelle était donnée d'emblée comme une présence lumineuse des réalités elles-mêmes à l'esprit. Adam contemplait la beauté de la création non comme un observateur extérieur mais comme quelqu'un qui percevait immédiatement comment chaque créature manifestait la bonté et la sagesse infinies du Créateur.
Cette contemplation s'orientait naturellement vers Dieu comme vers sa fin dernière. La connaissance créée des choses reconduisait Adam à la connaissance de celui qui les avait créées. Par cette science infuse, nos premiers parents vivaient en dialogue constant avec Dieu, percevant sa parole dans le silence du cosmos, reconnaissant son amour dans chaque manifestation de la création. C'est à partir de cette vision originelle que naissait la louange spontanée de Dieu et la gratitude envers son Créateur.
Le Commandement Divin : Liberté et Obéissance Originelles
Le commandement adressé à Adam—de ne pas manger du fruit de l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal—constitue un élément essentiel de la théologie de l'état d'innocence, souvent mal compris ou insuffisamment approfondi. Ce commandement n'était aucunement une limitation arbitraire de la liberté humaine, mais une expression nécessaire de la relation créatrice et creatural entre Dieu et sa créature.
La nature même de la créature humaine implique une dépendance radicale envers Dieu. Alors que les anges et les animaux ont reçu d'emblée leur mode d'action propre sans épreuve ni choix, Dieu éprouva l'obéissance de l'homme par ce commandement. Cette épreuve servait plusieurs fins théologiques. D'abord, elle manifestait la seigneurie absolue de Dieu sur la création et l'impossibilité d'une autonomie véritable en dehors de la dépendance envers le Créateur. Ensuite, elle éduquait le libre arbitre d'Adam en lui permettant d'exercer sa volonté dans un acte de choix conscient entre l'obéissance et la transgression.
Le commandement révélait aussi la distinction fondamentale entre le bien objectif voulu par Dieu et la prétention humaine à déterminer le bien par elle-même. L'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal symbolisait cette prétention : en transgressant le commandement, Adam ne découvrirait pas une connaissance occulte retenue par Dieu, mais il s'opposerait à l'ordre établi, s'arrogeant le droit de décider seul ce qui est bien et mal. C'est ce qui explique la gravité de la transgression : non pas la violation matérielle d'une interdiction futile, mais un acte de rébellion contre l'ordre divin lui-même, une déification de soi en remplacement de Dieu.
Paradoxalement, c'est par l'obéissance à ce commandement qu'Adam réalisait la plus haute liberté. La véritable liberté ne consiste pas à l'absence de tout lien ou de toute limite, mais à l'orientation harmonieuse de la volonté vers le bien authentique. En obéissant à Dieu, Adam s'ordonnait à sa fin dernière qui est Dieu lui-même, et réalisait ainsi la perfection de sa nature créée. L'obéissance originelle était l'expression joyeuse d'une âme unie à Dieu et reconnaissant sa bonté infinie.
L'Harmonie Cosmique et l'Ordre de la Création
L'état d'innocence d'Adam et Ève ne se limitait pas à leur condition individuelle ou même à leur relation de couple, mais s'étendait à une harmonie cosmique englobant toute la création visible et invisible. L'ordre établi par Dieu à l'origine du monde revêtait une dimension spirituelle et théologique qui ordonnait les créatures selon une hiérarchie de perfection et une unité de finalité commune.
Dans cet ordre cosmique originel, les créatures inférieures obéissaient spontanément à l'homme établi comme roi de la création. Les animaux du Paradis terrestre, dépourvus de la malveillance que le péché provoqua chez eux, reconnaissaient l'autorité légitime de l'homme. Cette obéissance des créatures à l'homme reflétait l'obéissance de l'homme à Dieu, formant une chaîne continue remontant de la matière brute à Dieu. Cet ordre cosmique illustrait magnifiquement la pensée des arts libéraux : la grammaire de la création, ses règles harmonieuses ordonnées selon la dialectique de la dépendance créatural et la rhétorique de la louange adressée au Créateur.
Les éléments eux-mêmes, l'eau, l'air, la terre et le feu, demeuraient parfaitement soumis aux lois que Dieu avait établies, sans les écarts tempétueux et dévastateurs que nous connaissons. La nature ne présentait aucune hostilité envers l'homme ; au contraire, elle se révélait généreuse et féconde, pourvoyant généreusement à tous les besoins de l'humanité. Le labeur pénible, le défrichement difficile, la lutte contre les forces naturelles résistantes—autant de réalités qui caractérisent la condition actuelle—étaient absentes du Paradis terrestre.
Cette harmonie cosmique brisée par le péché originel laisse une empreinte profonde dans la conscience humaine. La création "gémirait dans les douleurs de l'enfantement" selon saint Paul (Rm 8, 22), témoignant de sa participation aux conséquences de la chute de l'homme. Réciproquement, c'est par la Rédemption du Christ et l'action de l'Esprit Saint que la création elle-même sera restaurée et transfigurée dans l'ordre final où régneront la paix et l'harmonie (Ap 21, 1-4). L'attente eschatologique de l'Église inclut le renouvellement de toutes choses, une nouvelle harmonie cosmique éternelle.
La Responsabilité Morale et la Dignité de la Conscience Originelle
L'innocence d'Adam et Ève ne impliquait nullement l'irresponsabilité ou l'absence de conscience morale. Au contraire, la science infuse et la grâce sanctifiante conféraient à nos premiers parents une capacité de discernement moral exceptionnelle et une responsabilité d'autant plus grave envers Dieu. Le fait qu'Adam reçut un commandement particulier de Dieu établit la structure fondamentale de la conscience morale : la responsabilité d'une créature rationnelle envers son Créateur.
La conscience originelle d'Adam était illuminée par la grâce divine et préservée de l'obscurcissement du péché. Il pouvait discerner immédiatement la volonté de Dieu et l'ordre que celui-ci établissait. Cette clarté morale n'était pas une limitation de la liberté mais sa condition d'exercice véritable. Car la liberté séparée de la vérité devient arbitraire et aboutit à la tyrrannie de la passion ; seule la liberté ordonnée à la vérité et au bien réalise l'épanouissement authentique de la personne humaine.
La responsabilité d'Adam envers Dieu portait aussi une dimension corporative et généationnelle. En tant que chef de la création humaine, ses actes engageaient non seulement sa destinée personnelle mais celle de toute l'humanité future. Cette responsabilité collective enseignait une vérité fondamentale : l'homme ne vit jamais dans l'isolement absolu mais toujours dans la communion avec ses frères et en interdépendance avec l'histoire humaine. La transmission de la justice originelle à sa descendance aurait été le couronnement naturel de son obéissance ; inversement, la transmission du péché originel à tous les hommes devient la conséquence tragique de sa transgression.
Cette reconnaissance de la responsabilité morale profonde des premiers parents illumine la théologie du péché originel et du salut. Le péché originel n'est pas un simple manquement moral parmi d'autres, mais la rupture de l'alliance entre l'homme et Dieu, l'introduction du désordre dans l'harmonie créée, la perte des dons préternaturels et de la grâce sanctifiante. Et réciproquement, c'est parce que l'innocence originelle conférait une telle dignité et une telle responsabilité que sa perte revêt une tragédie cosmique que seule l'intervention divine infinie—l'incarnation et le sacrifice du Verbe divin—pouvait réparer.
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