Le désir immodéré de consolations spirituelles et de sentiments édifiants dans la prière, créant une dépendance émotionnelle plutôt qu'une vraie adhésion de foi.
Introduction
La gourmandise spirituelle constitue l'un des vices les plus subtils qui menacent l'âme dans sa progression vers la perfection chrétienne. Ce défaut, souvent méconnu des fidèles commençants, consiste en une recherche désordonnée des consolations sensibles et des émotions agréables dans la vie de prière, au détriment de l'adhésion pure à la volonté divine. Saint Jean de la Croix, docteur de l'Église et maître de la vie spirituelle, a magistralement décrit ce vice dans son traité sur la nuit obscure de l'âme, montrant comment l'attachement aux douceurs spirituelles peut devenir un obstacle majeur à l'union mystique avec Dieu. Cette forme raffinée de gourmandise transpose dans l'ordre spirituel la recherche immodérée du plaisir propre au péché capital dont elle tire son nom.
La nature de ce vice
La gourmandise spirituelle se caractérise par une orientation désordonnée de l'âme vers les satisfactions sensibles et émotionnelles qu'elle trouve dans les exercices de piété, plutôt que vers Dieu lui-même dans la pureté de la foi. L'âme affligée de ce vice recherche avidement les larmes dans la prière, les sentiments d'amour sensible, les illuminations intellectuelles, et toute forme de consolation qui flatte son amour-propre et nourrit son attachement à elle-même. Ce vice transforme insidieusement les moyens de sanctification en fins recherchées pour elles-mêmes, pervertissant ainsi l'ordre de la charité qui doit orienter toute la vie chrétienne vers Dieu seul. La gourmandise spirituelle manifeste un égoïsme subtil qui se cache sous les apparences de la dévotion, cherchant en réalité sa propre satisfaction dans les choses saintes plutôt que l'honneur de Dieu et le salut des âmes.
Les manifestations
Ce vice se manifeste d'abord par une instabilité dans la vie spirituelle, l'âme passant de la ferveur à la tiédeur selon qu'elle éprouve ou non des consolations sensibles dans ses exercices de piété. Le gourmand spirituel multiplie les pratiques dévotionnelles non par obéissance ou selon la règle de sa vocation, mais en fonction du plaisir qu'il en retire, changeant fréquemment de méthode de prière et de directeur spirituel dès que disparaissent les douceurs initiales. On observe également chez lui une certaine complaisance dans la communication de ses expériences spirituelles, cherchant à impressionner autrui par le récit de ses états d'âme et de ses grâces reçues. Enfin, ce vice se trahit par l'agitation et le trouble qui envahissent l'âme lorsque Dieu, dans sa sagesse, lui retire les consolations sensibles pour la purifier et l'élever à une foi plus pure, révélant ainsi que l'attachement portait davantage sur les dons que sur le Donateur.
Les causes profondes
À la racine de la gourmandise spirituelle se trouve un amour-propre non mortifié qui cherche encore sa propre satisfaction même dans les choses les plus saintes, détournant subtilement vers soi ce qui devrait être ordonné à la gloire de Dieu. L'ignorance spirituelle constitue également une cause importante, l'âme ne comprenant pas encore que la vraie perfection consiste dans la conformité de la volonté à celle de Dieu plutôt que dans l'intensité des sentiments éprouvés. L'orgueil spirituel alimente secrètement ce vice, l'âme tirant vanité de ses expériences mystiques et se croyant plus avancée qu'elle ne l'est véritablement. Une éducation spirituelle déficiente, privilégiant l'émotion au détriment de la doctrine solide et de la pratique persévérante des vertus, prédispose également les âmes à tomber dans ce travers si commun chez les commençants.
Les conséquences spirituelles
La gourmandise spirituelle engendre une stagnation dans la vie spirituelle, l'âme demeurant attachée aux consolations sensibles propres aux commençants au lieu de progresser vers la foi nue et l'amour pur des parfaits. Ce vice expose l'âme aux illusions du démon qui, sachant son attachement aux phénomènes extraordinaires, peut facilement la tromper par de fausses visions et de fausses consolations qui flattent son orgueil et la détournent de l'humilité véritable. L'attachement aux douceurs spirituelles rend l'âme instable et inconstante dans la pratique du bien, la portant à abandonner ses résolutions dès que vient l'aridité, privant ainsi ses actions de la valeur méritoire qu'elles auraient dans la sécheresse acceptée par foi. Enfin, ce vice peut conduire à un pharisaïsme subtil où l'âme, se croyant favorisée de Dieu en raison de ses expériences sensibles, méprise intérieurement ceux qui suivent un chemin plus aride, se privant ainsi de la charité fraternelle indispensable au salut.
L'enseignement de l'Église
Les maîtres de la théologie mystique, approuvés par l'Église, enseignent unanimement que les consolations sensibles ne sont que des grâces secondaires, données par Dieu aux commençants pour les attirer mais destinées à être dépassées dans la maturation spirituelle. Saint Jean de la Croix explique que Dieu sevr délibérément l'âme de ces douceurs pour la purifier et l'élever à une contemplation plus haute, processus qu'il nomme la nuit obscure des sens. La doctrine catholique sur la vie spirituelle affirme constamment la primauté de la foi théologale, de l'espérance et de la charité sur toute expérience sensible, aussi sublime soit-elle. Les directeurs spirituels traditionnels, formés à l'école des saints, mettent en garde contre la recherche des phénomènes extraordinaires et enseignent que la vraie sainteté se mesure à la pratique humble et persévérante des vertus morales et théologales dans les circonstances ordinaires de la vie.
La vertu opposée
La pureté d'intention constitue la vertu principale qui s'oppose à la gourmandise spirituelle, orientant tous les actes de l'âme vers la seule gloire de Dieu sans recherche d'aucune satisfaction propre. L'abandon à la divine Providence, particulièrement dans l'aridité et la sécheresse spirituelle, purifie progressivement l'âme de son attachement aux consolations sensibles et l'établit dans une foi nue et généreuse. La tempérance spirituelle, extension de la vertu cardinale à l'ordre des biens spirituels, règle l'usage des exercices de piété selon la raison éclairée par la foi et les conseils du directeur spirituel plutôt que selon l'attrait sensible. L'humilité profonde, qui reconnaît son indignité de toute grâce et s'étonne de la miséricorde divine plutôt que de se complaire dans les faveurs reçues, garde l'âme dans la vérité et la préserve des illusions de la gourmandise spirituelle.
Le combat spirituel
La lutte contre la gourmandise spirituelle exige d'abord une prise de conscience du danger que représente ce vice subtil, souvent méconnu des âmes qui le pratiquent sous l'apparence de la dévotion. L'âme doit apprendre à persévérer fidèlement dans ses exercices spirituels même en l'absence de toute consolation sensible, établissant ainsi sa vie spirituelle sur le roc de la foi plutôt que sur le sable mouvant des émotions. La direction spirituelle auprès d'un prêtre expérimenté s'avère indispensable pour discerner les mouvements de la grâce des attachements désordonnés et pour recevoir la règle de vie adaptée à son état. La pratique régulière de la mortification volontaire, particulièrement en se privant de certaines consolations légitimes, entraîne progressivement l'âme à chercher Dieu pour lui-même et non pour les douceurs qu'il dispense.
Le chemin de la conversion
Le passage de la gourmandise spirituelle à la pureté d'intention requiert ordinairement que l'âme traverse l'épreuve purificatrice de la sécheresse et de l'aridité dans la prière. Durant cette nuit obscure des sens, l'âme doit apprendre à s'humilier profondément, reconnaissant que les consolations passées étaient de pures grâces et non le fruit de ses mérites, et qu'elle ne peut rien par elle-même sans le secours divin. La patience dans cette épreuve, jointe à la fidélité dans la prière même privée de tout sentiment sensible, transforme progressivement l'âme et purifie ses intentions. Enfin, la croissance dans cette voie exige un dépouillement continuel de toute recherche de soi, apprenant à ne plus juger de la qualité de sa vie spirituelle selon les consolations éprouvées mais selon la conformité de sa volonté à celle de Dieu manifestée dans les commandements, les préceptes de l'Église, et les devoirs de son état.
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