Béatitude, volonté, intention et les passions de l'âme
I. Fin Dernière de l'Homme
1. Béatitude
- État parfait de possession du bien infiniment désirable : Dieu
- Perfection et accomplissement ultime de la personne humaine
- Participation à la vision béatifique de Dieu
- Joie et paix éternelle dans l'union à Dieu
2. Fin ultime
- Dieu seul est la fin ultime de toute créature
- Toutes les créatures sont ordonnées à Dieu comme à leur fin
- La connaissance et l'amour de Dieu constituent la béatitude
- C'est le propre de la raison de se mouvoir vers cette fin
II. Actes Humains
1. Volonté et intention
- Volonté : Capacité d'aimer et de choisir le bien connu par l'intellect
- Intention : Acte de la volonté tendant vers une fin connue
- L'intention est essentiellement liée aux actes moraux
- C'est selon l'intention que le bien ou le mal d'une action se mesure
2. Choix et conseil
- Conseil : Acte de la raison délibérant sur les moyens d'atteindre une fin
- Choix : Acte de la volonté sélectionnant un moyen en particulier
- Le choix suit naturellement le conseil dans l'agir délibéré
- L'homme a la capacité de choisir librement entre plusieurs biens
III. Passions de l'Âme
1. Passions concupiscibles
- Amour : Mouvement vers le bien appréhendé
- Haine : Répulsion devant le mal perçu
- Désir : Tension vers un bien absent
- Joie : Possession et repos dans le bien obtenu
- Tristesse : Peine de la perte du bien ou de la présence du mal
2. Passions irascibles
- Crainte : Anticipation d'un mal difficile à surmonter
- Audace : Élan pour affronter une difficulté
- Espérance : Attente d'un bien difficile mais possible à obtenir
- Désespoir : Perte d'espoir d'atteindre un bien
- Colère : Passionréactive face à une offense reçue
Intégration des passions
Les passions sont naturelles et bonnes en elles-mêmes. Elles deviennent morales ou immorales selon qu'elles sont ordonnées ou déordonnées par la raison et la vertu.
La Béatitude : Accomplissement de la Nature Humaine
Saint Thomas d'Aquin enseigne dans la Somme Théologique que la béatitude est l'état parfait de possession du bien infiniment désirable, qui est Dieu lui-même. Contrairement aux philosophes anciens qui cherchaient le bonheur dans les biens créés, la théologie chrétienne révèle que seul Dieu peut combler pleinement le désir naturel de l'homme. La béatitude n'est pas simplement un plaisir sensible ou une satisfaction intellectuelle, mais la perfection et l'accomplissement ultime de la personne humaine dans toutes ses dimensions.
Cette béatitude consiste essentiellement dans la vision béatifique de Dieu, c'est-à-dire la contemplation directe de l'essence divine. Comme l'affirme saint Jean : "Nous le verrons tel qu'il est" (1 Jn 3, 2). Cette vision n'est pas possible naturellement à l'homme, car elle dépasse infiniment les capacités de toute créature. Elle requiert donc l'élévation surnaturelle par la grâce, qui divinise l'âme et la rend capable de voir Dieu face à face.
La béatitude parfaite ne peut être atteinte en cette vie terrestre. Nous pouvons certes commencer à goûter Dieu par la foi, l'espérance et la charité, mais cette expérience demeure imparfaite et obscure. "Nous voyons maintenant comme dans un miroir, de manière confuse, mais alors ce sera face à face" (1 Co 13, 12). La plénitude de la béatitude est réservée à la vie éternelle, où l'âme unie à Dieu jouit d'une joie et d'une paix inaltérables.
Dieu comme Fin Ultime de Toute Créature
La doctrine catholique enseigne que Dieu seul est la fin ultime de toute créature. Cette vérité découle de la nature même de Dieu comme Souverain Bien et Créateur. Saint Thomas explique que toutes les créatures sont ordonnées à Dieu comme à leur fin, non pas comme si Dieu avait besoin de quelque chose extérieur à lui-même, mais parce que sa bonté infinie se diffuse et attire tout vers elle. La création entière existe pour manifester et glorifier Dieu.
Pour l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, cette ordination prend une forme particulière. L'homme est appelé à retourner consciemment et librement vers Dieu par la connaissance et l'amour. C'est le propre de la nature raisonnable de se mouvoir vers sa fin de manière délibérée. Ainsi, la connaissance et l'amour de Dieu constituent la béatitude humaine. Toutes les autres fins que l'homme peut poursuivre – la santé, la richesse, le plaisir, la connaissance scientifique – ne sont légitimes que dans la mesure où elles sont subordonnées à cette fin ultime.
Le Catéchisme de l'Église Catholique affirme : "Dieu, infiniment Parfait et Bienheureux en Lui-même, dans un dessein de pure bonté, a librement créé l'homme pour le faire participer à sa vie bienheureuse" (CEC 1). Cette participation à la vie divine est le fondement de toute morale chrétienne : chaque acte humain doit être orienté vers cette fin suprême.
II. Actes Humains et Moralité
La Volonté et l'Intention dans l'Agir Moral
La volonté est la faculté spirituelle par laquelle l'homme aime et choisit le bien connu par l'intellect. Saint Thomas la définit comme l'appétit rationnel, c'est-à-dire le désir guidé par la raison. La volonté ne peut vouloir que ce que l'intelligence lui présente comme bon, du moins sous quelque aspect. C'est pourquoi l'erreur de jugement peut conduire la volonté à choisir un mal apparent comme s'il était un bien.
L'intention est l'acte de la volonté tendant vers une fin connue. Elle est le mouvement premier de la volonté vers un objectif déterminé. Saint Thomas distingue l'intention de la fin et le choix des moyens. L'intention regarde la fin à atteindre, tandis que le choix concerne les moyens particuliers pour y parvenir. Par exemple, un médecin a l'intention de guérir son patient (fin), et choisit tel traitement particulier (moyen).
L'intention est essentiellement liée aux actes moraux. En effet, la moralité d'une action dépend en grande partie de la fin poursuivie par l'agent. Un même acte extérieur peut être bon ou mauvais selon l'intention qui l'anime. Donner l'aumône par charité est vertueux ; donner l'aumône par vaine gloire est vicié. C'est pourquoi le Christ insiste tant sur la pureté d'intention : "Si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux" (Mt 6, 22).
Cependant, l'Église enseigne que l'intention bonne ne suffit pas à rendre un acte moralement bon. La fin ne justifie pas les moyens. Un acte intrinsèquement mauvais demeure mauvais quelle que soit l'intention. On ne peut tuer un innocent même pour sauver beaucoup d'autres vies. L'acte moral complet requiert donc à la fois la bonté de l'objet, la bonté de la fin et la bonté des circonstances.
Le Conseil et le Choix : La Délibération Rationnelle
Le conseil, ou délibération, est l'acte de la raison par lequel l'homme examine les différents moyens d'atteindre une fin. Avant d'agir, l'homme raisonnable considère : Quels sont les moyens disponibles ? Lesquels sont les plus efficaces ? Lesquels sont moralement licites ? Cette réflexion peut être brève et presque instantanée pour les décisions ordinaires, ou longue et approfondie pour les choix importants.
Le choix est l'acte de la volonté qui, éclairée par le conseil de la raison, sélectionne un moyen particulier parmi plusieurs possibles. Le choix présuppose donc la liberté : la capacité de choisir entre plusieurs alternatives réelles. Sans liberté, il n'y aurait pas de choix véritable, mais seulement détermination nécessaire.
Saint Thomas explique que le choix suit naturellement le conseil dans l'agir délibéré. D'abord, la raison délibère sur les moyens possibles ; ensuite, la volonté choisit celui qui lui paraît le meilleur. Cette coopération entre intellect et volonté manifeste la dignité de la nature humaine, créée à l'image de Dieu qui agit avec intelligence et liberté.
L'homme possède donc la capacité de choisir librement entre plusieurs biens. Cette liberté n'est pas une indétermination absolue, mais une autodétermination rationnelle. L'homme est d'autant plus libre qu'il choisit selon la vérité du bien. Paradoxalement, le péché, qui semble être un exercice de liberté, est en réalité un esclavage : "Quiconque commet le péché est esclave du péché" (Jn 8, 34). La vraie liberté se trouve dans l'adhésion à la vérité et au bien.
III. Passions de l'Âme et Vie Morale
Nature et Classification des Passions
Les passions de l'âme, appelées aussi émotions ou mouvements affectifs, sont des mouvements de l'appétit sensitif causés par la perception d'un bien ou d'un mal. Elles appartiennent à la partie sensitive de l'homme, qu'il partage avec les animaux, mais chez l'homme elles sont éclairées par la raison et peuvent être dirigées par la volonté.
Saint Thomas d'Aquin, suivant Aristote, distingue deux catégories de passions selon les deux appétits sensitifs : le concupiscible et l'irascible. L'appétit concupiscible tend vers le bien sensible simplement appréhendé et fuit le mal sensible. L'appétit irascible tend vers le bien difficile à obtenir et combat le mal difficile à éviter. Cette distinction éclaire la complexité de notre vie affective.
Les Passions Concupiscibles
L'amour sensible est le mouvement premier de l'appétit concupiscible vers le bien appréhendé. Il est la racine de toutes les autres passions concupiscibles. Saint Thomas explique que l'amour est une certaine connaturalité ou complaisance envers l'objet aimé. Ce n'est pas encore le désir actif, mais la disposition affective qui précède et fonde le désir. L'amour crée une union affective entre le sujet et l'objet aimé, rendant l'objet aimé comme un autre soi-même.
La haine est le mouvement opposé à l'amour : la répulsion devant le mal perçu. Elle n'est pas nécessairement pécheresse. Il est bon de haïr le péché et le vice, tout en aimant le pécheur. Cependant, la haine devient vicieuse quand elle se porte sur ce qui devrait être aimé, notamment sur les personnes humaines créées à l'image de Dieu.
Le désir est la tension vers un bien absent, non encore possédé. Il prolonge l'amour en tendant activement vers l'union avec l'objet aimé. Le désir peut être bon ou mauvais selon son objet et sa mesure. Le désir de Dieu est la vertu d'espérance ; le désir désordonné des plaisirs charnels est la concupiscence vicieuse. La tradition ascétique enseigne la modération et la purification des désirs terrestres pour que le désir de Dieu puisse croître.
La joie est le repos et la complaisance dans le bien possédé. Elle est la passion opposée à la tristesse. La joie parfaite ne peut être trouvée que dans la possession de Dieu, bien infini. Les joies terrestres sont légitimes mais imparfaites et passagères. Le chrétien est appelé à une joie profonde même dans les tribulations : "Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur" (Ph 4, 4).
La tristesse est la peine causée par la perte d'un bien ou la présence d'un mal. Elle n'est pas nécessairement mauvaise. La tristesse selon Dieu, comme le repentir du péché, conduit au salut. Mais la tristesse excessive peut conduire au désespoir et à l'acédie, péché capital qui paralyse l'âme. Saint Paul distingue la "tristesse selon Dieu" de la "tristesse du monde qui produit la mort" (2 Co 7, 10).
Les Passions Irascibles
La crainte est l'anticipation d'un mal futur difficile à surmonter. Elle peut être raisonnable (craindre le péché, la mort en état de péché) ou déraisonnable (craindre ce qui n'est pas vraiment dangereux). La crainte filiale, qui est un don du Saint-Esprit, est la révérence respectueuse envers Dieu, crainte non de sa justice punitive mais de son amour offensé.
L'audace est l'élan pour affronter un danger ou une difficulté. Elle s'oppose à la crainte. L'audace est vertueuse quand elle est conforme à la raison et à la prudence, comme l'audace du martyr qui affronte la mort pour le Christ. Elle devient témérité vicieuse quand elle affronte imprudemment des dangers sans raison suffisante.
L'espérance sensible est l'attente d'un bien futur difficile mais possible à obtenir. Elle diffère de la vertu théologale d'espérance, qui est surnaturelle et a Dieu pour objet. L'espérance sensible peut soutenir l'homme dans les épreuves terrestres et le rendre persévérant dans l'effort. Sans espérance, l'homme tombe dans le découragement.
Le désespoir passionnel est la perte d'espoir d'atteindre un bien à cause de l'importance des obstacles. Il ne faut pas le confondre avec le vice de désespoir théologal, qui est le refus de croire en la miséricorde divine. Le désespoir passionnel peut être surmonté par la raison qui rappelle les moyens encore disponibles.
La colère est la passion réactive face à une offense ou une injustice perçue. Elle implique le désir de vengeance ou de correction du mal. La colère n'est pas toujours pécheresse. Il existe une "juste colère" contre l'injustice, comme celle du Christ chassant les marchands du Temple. Cependant, la colère devient vicieuse quand elle est démesurée, persistante sans raison, ou dirigée contre ce qui ne mérite pas de colère.
L'Intégration et la Rectification des Passions
La doctrine catholique enseigne que les passions sont naturelles et bonnes en elles-mêmes. Elles font partie de la nature humaine créée par Dieu. Ce ne sont pas des maladies à supprimer, mais des forces à ordonner. La tradition stoïcienne cherchait l'apathie, l'absence de passions ; le christianisme cherche plutôt l'eupateia, les bonnes passions ordonnées par la raison et la grâce.
Les passions deviennent morales ou immorales selon qu'elles sont ordonnées ou désordonnées par la raison et la vertu. Une passion est ordonnée quand elle suit le jugement de la raison droite et se porte vers son objet légitime avec la mesure convenable. Elle est désordonnée quand elle s'oppose à la raison, se porte vers un objet illicite, ou manque de mesure même envers un objet licite.
Le Christ lui-même a assumé les passions humaines dans son Incarnation. Il a éprouvé la tristesse au jardin de Gethsémani, la colère contre l'hypocrisie des pharisiens, la compassion envers les foules. Ses passions étaient parfaitement ordonnées, toujours soumises à sa raison et à sa volonté divine. Il est le modèle de l'homme intégré, dont les passions servent la vertu au lieu de l'entraver.
Les vertus morales, particulièrement la tempérance et la force, ont pour fonction principale de régler les passions. La tempérance modère l'attrait excessif des plaisirs sensibles. La force affermit contre la crainte excessive et régule l'audace. Par ces vertus, acquises par l'exercice répété et perfectionnées par la grâce, l'homme devient maître de ses passions au lieu d'en être l'esclave. C'est là une des dimensions essentielles de la liberté et de la sainteté chrétiennes.
Articles connexes
Introduction
Béatitude, volonté, intention et les passions de l'âme
Cet article est mentionné dans
- Actes Humains - Volonté, Intention et Choix mentionne ce concept
- Q. 40 - De l'espérance et du désespoir (passions irascibles) mentionne ce concept
- Q. 25 - De l'ordre des passions mentionne ce concept
- Q. 23 - De la distinction des passions mentionne ce concept
- Q. 1 - De la fin ultime de l'homme mentionne ce concept
- Q. 56 - De la relation des vertus morales aux passions mentionne ce concept
- Q. 17 - Des actes commandés par la volonté mentionne ce concept
- Q. 119 - Des causes ultimes du gouvernement du monde mentionne ce concept
- Q. 7 - Des circonstances des actes humains mentionne ce concept
- Q. 21 - Des conséquences des actes humains quant à leur bonté et malice mentionne ce concept