Le don de science fait juger droitement des créatures dans leur rapport à Dieu, permettant une connaissance expérimentale du néant des choses créées et conduisant à la béatitude de ceux qui pleurent.
Introduction
Le don de science constitue l'un des sept dons du Saint-Esprit qui perfectionne l'intelligence du fidèle dans sa connaissance des créatures. Tandis que le don d'intelligence pénètre les vérités divines révélées et que le don de sagesse fait goûter les choses de Dieu, le don de science ordonne notre jugement sur les réalités créées en les rapportant toujours à leur Créateur. Ce don surnaturel permet au chrétien de voir toutes choses sub specie aeternitatis, sous l'aspect de l'éternité, et d'apprécier leur juste valeur dans l'économie du salut.
Saint Thomas d'Aquin, dans sa Somme Théologique, enseigne que le don de science se distingue essentiellement de la science naturelle ou acquise. Cette dernière procède par raisonnement discursif et conclusions démonstratives, tandis que le don de science opère par une sorte d'instinct surnaturel, une connaturalité avec les vérités divines qui permet de juger spontanément et infailliblement des créatures selon leur rapport au Créateur. Ce don est absolument nécessaire pour naviguer avec sûreté dans un monde qui tend constamment à détourner notre cœur de Dieu par l'attrait des biens périssables.
Nature et Objet du Don de Science
Définition Thomiste
Saint Thomas définit le don de science comme "le jugement droit sur les choses créées" (Summa Theologiae, II-II, q. 9). Ce don perfectionne l'intelligence spéculative dans son exercice sur le domaine de la création. Il ne s'agit pas d'une science profane portant sur les causes secondes et les lois naturelles, mais d'une science théologique et surnaturelle qui considère toutes créatures dans leur relation essentielle à Dieu : leur dépendance ontologique, leur ordination téléologique, leur capacité à nous rapprocher ou nous éloigner de notre fin dernière.
Ce don nous fait connaître expérimentalement la vanité des choses créées considérées en elles-mêmes, séparées de Dieu. Il nous révèle que toute créature, si elle prétend se suffire à elle-même ou combler le cœur humain, n'est que fumée et néant. Mais simultanément, il nous montre la splendeur des créatures comme vestiges et images de Dieu, comme moyens providentiels ordonnés à notre sanctification. Cette double connaissance est capitale pour la vie spirituelle authentique.
Distinction avec les Autres Dons
Le don de science se distingue du don de sagesse en ce que ce dernier juge de toutes choses selon les principes divins les plus élevés, goûtant Dieu Lui-même, tandis que le don de science juge des créatures selon des raisons créées, mais illuminées par la lumière divine. Il se distingue également du don d'intelligence qui pénètre directement les mystères de la foi, tandis que le don de science procède indirectement, remontant des créatures vers le Créateur.
Le don de science se distingue enfin du don de conseil en ce que ce dernier concerne l'action pratique et les décisions prudentielles, tandis que le don de science demeure principalement spéculatif, bien qu'il ait d'importantes conséquences pratiques. La science divine nous fait voir ce que les créatures sont véritablement, le conseil nous fait voir ce que nous devons faire à leur égard.
Effets du Don de Science
Connaissance Expérimentale du Néant des Créatures
Le premier et principal effet du don de science est de nous faire expérimenter dans notre âme la vanité radicale de toutes les créatures séparées de Dieu. Cette connaissance n'est pas purement notionnelle ou abstraite, mais vivante et pénétrante. Elle nous fait dire avec l'Ecclésiaste : "Vanité des vanités, tout est vanité" (Ecclésiaste 1, 2). Le Saint-Esprit nous fait toucher du doigt que les richesses, les honneurs, les plaisirs, toutes les satisfactions terrestres sont incapables de combler le cœur humain créé pour l'infini.
Cette connaissance expérimentale détruit progressivement dans l'âme l'attachement désordonné aux biens créés. Elle produit un saint mépris du monde, non pas un mépris orgueilleux ou misanthrope, mais le détachement évangélique qui libère le cœur pour l'unique nécessaire. Les saints, éclairés par ce don, ont pu renoncer aux plus grandes richesses, aux plus hautes dignités, aux plaisirs les plus légitimes, parce qu'ils voyaient clairement que tout cela n'était rien comparé à Dieu.
Appréciation Juste de la Création comme Vestige de Dieu
Paradoxalement, ce même don qui révèle la vanité des créatures en fait aussi découvrir la splendeur quand elles sont rapportées à Dieu. Le don de science nous apprend à lire dans le livre de la création les perfections invisibles du Créateur. Chaque créature devient alors un degré de l'échelle de Jacob par laquelle nous montons vers Dieu, un mot du grand poème par lequel Dieu se révèle à nous.
Saint Bonaventure, dans son Itinéraire de l'Esprit vers Dieu, enseigne que les créatures sont des vestiges, des images et des ressemblances de Dieu selon leur degré de perfection. Le don de science nous rend capables de déchiffrer cette écriture divine inscrite dans toute la création. Le soleil nous parle de la lumière incréée, la beauté des fleurs de la beauté divine, l'ordre du cosmos de la sagesse ordonnatrice du Créateur. Cette contemplation sanctifiante transforme notre regard sur le monde.
Direction dans l'Usage des Créatures
Le don de science guide pratiquement l'âme dans l'usage légitime des créatures. Il nous fait discerner ce qui peut nous aider dans notre marche vers Dieu et ce qui nous en détournerait. Saint Ignace de Loyola formule admirablement ce principe dans le "Principe et Fondement" des Exercices Spirituels : "L'homme est créé pour louer, révérer et servir Dieu notre Seigneur, et par là sauver son âme. Les autres choses sur la face de la terre sont créées pour l'homme et pour l'aider dans la poursuite de la fin pour laquelle il est créé. D'où il suit que l'homme doit en user dans la mesure où elles l'aident pour sa fin, et qu'il doit s'en dégager dans la mesure où elles sont pour lui un obstacle."
Cette règle d'or, inspirée par le don de science, nous apprend l'indifférence sainte à l'égard de toutes choses créées : ne les désirer ni les fuir en elles-mêmes, mais seulement selon qu'elles nous rapprochent ou nous éloignent de Dieu. Le don de science nous fait constamment poser cette question décisive devant chaque bien créé : "Cela me conduit-il à Dieu ou m'en détourne-t-il ?" Cette lucidité surnaturelle est un préservatif infaillible contre toutes les illusions de ce monde.
Le Don de Science et la Béatitude des Larmes
"Bienheureux ceux qui pleurent"
Selon la doctrine traditionnelle, systématisée par saint Thomas, le don de science correspond à la béatitude évangélique : "Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés" (Matthieu 5, 4). Cette correspondance peut sembler paradoxale : comment un don intellectuel conduirait-il aux larmes ? C'est que la science surnaturelle, en révélant le néant des créatures et la gravité du péché qui nous sépare de Dieu, produit dans l'âme une componction salutaire.
Ces larmes saintes sont multiples. D'abord, les larmes de pénitence versées sur nos propres péchés, quand la lumière divine nous fait voir combien nous avons offensé l'Infinie Bonté pour des biens dérisoires. Ensuite, les larmes de compassion versées sur les péchés du monde et la perdition de tant d'âmes qui refusent le salut. Enfin, les larmes du désir ardent de Dieu, quand l'âme, voyant clairement que les créatures ne peuvent la satisfaire, gémit dans l'exil terrestre en soupirant après la patrie céleste.
La Consolation Promise
Le Christ promet la consolation à ceux qui pleurent ainsi. Cette consolation commence dès ici-bas par la paix profonde de l'âme détachée des biens trompeurs et attachée à Dieu seul. Les larmes de la componction sont étrangement douces, car elles lavent l'âme et la purifient. Saint Jean Climaque enseigne que "les larmes après le baptême sont plus grandes que le baptême, quoiqu'il soit téméraire de le dire." Ces larmes purifient l'âme avec une efficacité merveilleuse.
La consolation parfaite viendra dans la vie éternelle, quand Dieu "essuiera toute larme de leurs yeux" (Apocalypse 21, 4). Ceux qui auront pleuré sur terre dans la vallée de larmes seront rassasiés de joie éternelle. La science expérimentale des vanités terrestres préparera l'âme à la jouissance des biens célestes. Ayant tout quitté pour Dieu, ils recevront le centuple et la vie éternelle.
Nécessité du Don de Science dans la Vie Spirituelle
Préservation contre l'Illusion Mondaine
Le don de science est absolument nécessaire pour préserver l'âme chrétienne contre les séductions du monde. Le démon, le monde et la chair conspirent constamment pour nous faire croire que les biens créés peuvent nous rendre heureux indépendamment de Dieu. Cette illusion mortelle est la source de tous les attachements désordonnés, de toutes les convoitises, de tous les péchés. Seule la lumière surnaturelle du don de science peut percer ce brouillard d'erreur et nous montrer les choses telles qu'elles sont réellement.
Sans ce don, même les âmes pieuses risquent de s'attacher excessivement aux consolations sensibles dans la prière, aux douceurs de la dévotion, aux satisfactions du ministère apostolique. Le don de science nous fait passer des consolations de Dieu au Dieu des consolations, nous détachant même des biens spirituels pour adhérer à Dieu seul.
Purification Active et Passive
Le don de science opère puissamment dans la purification active de l'âme, quand le fidèle, éclairé par ce don, mortifie volontairement ses attachements désordonnés et se détache progressivement des créatures. Il coopère alors généreusement avec la grâce qui lui montre le néant de tout ce qui n'est pas Dieu.
Ce don opère plus puissamment encore dans la purification passive, particulièrement dans la nuit obscure des sens décrite par saint Jean de la Croix. Le Seigneur prive alors l'âme de toute satisfaction sensible, lui faisant expérimenter amèrement la vanité de toutes choses créées. Cette épreuve terrible, supportée avec foi et abandon, purifie radicalement l'âme de tout attachement et la dispose à l'union divine.
Croissance dans le Don de Science
Docilité au Saint-Esprit
Pour croître dans le don de science, l'âme doit cultiver une docilité parfaite aux inspirations du Saint-Esprit. Ce don, comme tous les dons, opère selon un mode divin qui dépasse l'activité humaine ordinaire. Il faut donc se rendre disponible aux illuminations divines par le recueillement intérieur, le silence de l'âme, la prière contemplative. Plus l'âme est silencieuse devant Dieu, plus elle entend sa voix qui lui révèle la vanité des créatures et la grandeur de Dieu.
Mortification et Détachement
La pratique généreuse de la mortification et du détachement dispose merveilleusement l'âme à recevoir les lumières du don de science. En renonçant volontairement aux satisfactions légitimes, en se privant des biens superflus, en mortifiant les sens et l'amour-propre, le chrétien expérimente concrètement que le bonheur ne réside pas dans la possession des créatures. Cette ascèse prépare l'âme aux illuminations surnaturelles qui confirmeront et approfondiront cette vérité.
Méditation des Vérités Éternelles
La méditation assidue des grandes vérités éternelles - la mort, le jugement, l'enfer, le paradis, la brièveté du temps, l'immensité de l'éternité - alimente puissamment le don de science. Ces vérités replacent toutes choses dans leur juste perspective et relativisant radicalement les biens terrestres. Les saints ont constamment pratiqué cette méditation salutaire qui garde l'âme dans une sainte indifférence à l'égard de toutes les vicissitudes temporelles.
Conclusion
Le don de science, en nous révélant le néant des créatures séparées de Dieu et leur beauté quand elles sont rapportées au Créateur, libère notre cœur de toutes les chaînes terrestres et l'établit dans la vraie liberté des enfants de Dieu. Il produit les larmes salutaires de la componction qui purifient l'âme et la préparent à la consolation éternelle. Sans ce don, impossible de cheminer sûrement dans la voie spirituelle ; avec lui, l'âme marche d'un pas léger et joyeux vers la patrie bienheureuse, ayant tout quitté pour tout gagner.
Prions donc le Saint-Esprit de répandre abondamment en nos âmes ce don précieux qui nous fait apprécier toutes choses à leur juste valeur, user saintement des créatures, et tendre sans partage vers notre unique et véritable Bien.
Liens connexes : Don de Sagesse | Don d'Intelligence | Don de Conseil | Bienheureux ceux qui pleurent