La distinction entre consonance et dissonance constitue le fondement de toute théorie musicale. Pythagore découvrit que cette différence perceptive repose sur des rapports mathématiques objectifs, révélant ainsi que la beauté musicale n'est pas subjective mais rationnellement fondée.
Les consonances parfaites
Les pythagoriciens identifièrent trois consonances parfaites, toutes dérivées de la Tétractys sacrée (1, 2, 3, 4) :
L'octave (rapport 2:1) : consonance la plus parfaite où les deux sons semblent presque identiques, l'un aigu, l'autre grave. Les physiciens modernes comprendront pourquoi : les fréquences sont exactement doubles, créant une coïncidence parfaite des harmoniques.
La quinte (rapport 3:2) : seconde consonance fondamentale, base de la construction de la gamme pythagoricienne. Intervalle privilégié du monochorde pythagoricien.
La quarte (rapport 4:3) : complément de la quinte dans l'octave (3:2 × 4:3 = 2:1). Bien que consonante, elle fut parfois considérée imparfaite car elle ne peut servir de basse dans la polyphonie médiévale.
Ces rapports simples entre petits nombres entiers produisent des sons qui se "marient" harmonieusement. Plus les nombres sont petits et simples, plus la consonance est parfaite. Cette loi mathématique reflète l'ordre de la création divine.
Les consonances imparfaites
Les tierces et sixtes, bien qu'agréables à l'oreille, impliquent des rapports plus complexes. La tierce majeure pythagoricienne (81:64) dérive de quatre quintes ascendantes ramenées dans l'octave. Ce rapport complexe explique pourquoi elle sonnait moins pure dans l'accordage pythagoricien strict.
La Renaissance développera les systèmes de tempérament mésotonique privilégiant la pureté des tierces (5:4) au détriment de certaines quintes. Le tempérament égal moderne sacrifiera toute pureté absolue pour l'égalité relative de tous les intervalles.
Cette évolution reflète le passage d'une musique centrée sur la mélodie (où seules les consonances parfaites importent) à une musique harmonique où tierces et sixtes deviennent structurellement essentielles.
Les dissonances
Les intervalles dont les rapports impliquent de grands nombres ou des nombres premiers complexes produisent des dissonances : secondes, septièmes, tritons. Ces sons "ne s'accordent pas", créant tension et instabilité.
Mais la dissonance n'est pas mauvaise en soi. Dans la polyphonie médiévale et la musique tonale classique, elle est réglée, contrôlée, servant à rehausser la résolution consonante finale. La dissonance préparée et résolue enrichit le discours musical.
L'harmonia mundi, l'harmonie universelle, n'exclut pas la dissonance mais la subordonne à la consonance finale. De même, le mal dans la création est permis par Dieu en vue du bien supérieur. La théodicée s'éclaire par analogie musicale.
Fondement acoustique
La physique moderne explique ces phénomènes par l'analyse harmonique. Tout son musical contient une fondamentale et des harmoniques (multiples entiers de la fréquence fondamentale). Deux sons dont les harmoniques coïncident largement sonnent consonants ; ceux dont les harmoniques créent des battements rapides sonnent dissonants.
Les rapports simples maximisent les coïncidences harmoniques. L'octave (2:1) aligne tous les harmoniques pairs. La quinte (3:2) aligne de nombreux harmoniques. Les rapports complexes créent peu de coïncidences, donc dissonance.
Pythagore ne connaissait pas cette explication physique, mais son intuition mathématique atteignait la vérité. Les nombres régissent le son parce qu'ils régissent la réalité physique sous-jacente. La métaphysique pythagoricienne anticipait la science moderne.
Implications cosmologiques
Si les consonances musicales dépendent de rapports mathématiques simples, et si le cosmos est structuré selon ces mêmes rapports dans la cosmologie pythagoricienne, alors l'univers entier est une immense symphonie où tout s'accorde selon les lois divines.
La musique des sphères résulte des consonances entre distances planétaires. L'âme humaine bien ordonnée manifeste l'harmonie intérieure, accord entre raison et passion. Toute beauté participée dérive de la Beauté subsistante qu'est Dieu.
Transmission chrétienne
Les Pères de l'Église méditèrent ces vérités. Saint Augustin dans le De Musica analyse longuement les rapports numériques musicaux comme échelle vers Dieu. Boèce transmet la théorie pythagoricienne au Moyen Âge chrétien.
Le chant grégorien privilégie la mélodie pure fondée sur les consonances parfaites. La polyphonie médiévale construit progressivement ses règles sur ces mêmes principes. Palestrina et l'école romaine atteindront la perfection de l'harmonie consonante.
La musique moderne, à partir de Wagner et surtout du XXe siècle, émancipera progressivement la dissonance jusqu'à l'atonalité. Cette révolution esthétique reflète une révolution métaphysique : le rejet de l'ordre objectif, de la hiérarchie entre beau et laid, bien et mal.
Revenir à la distinction consonance/dissonance, c'est reconnaître qu'il existe un ordre musical objectif, reflet de l'ordre cosmique et moral voulu par Dieu. La beauté n'est pas dans l'oreille qui écoute mais dans les proportions réelles qui la causent.
Liens connexes : Gamme pythagoricienne | Monochorde | Tétractys | Harmonia Mundi