Tentative malheureuse de résoudre le Grand Schisme d'Occident par l'élection d'une troisième pape. Cet événement, loin de rétablir l'unité ecclésiaste, approfondit la crise jusqu'au Concile de Constance quatre années plus tard.
Introduction
Le Concile de Pise de 1409 représente un moment crucial et tragique dans l'histoire de l'Église occidentale. Face à l'impasse du Grand Schisme d'Occident qui divise la Chrétienté depuis 1378, le concile tente une solution radicale : déposer les deux papes rivaux et élire un nouveau pontife. Cependant, cette entreprise bien intentionnée se transforme en désastre ecclésial, non résolvant le schisme mais le multipliant par trois. Le Concile de Pise illustre comment même les institutions les plus vénérables peuvent, en l'absence de véritable autorité souveraine, produire des solutions qui aggravent le mal qu'elles prétendent combattre.
Contexte du Grand Schisme (1378-1409)
L'élection de Grégoire XI et le retour à Rome
Pour comprendre le contexte de 1409, il faut revenir à 1378. Depuis 1309, les papes résident à Avignon sous une influence grandissante du roi de France. Grégoire XI, cédant aux pressions spirituelles et à la volonté d'autoriser spirituels, décide en 1377 de ramener la papauté à Rome. Cette décision suscite une résistance farouche parmi la curie romaine et les cardinaux français habitués à Avignon.
La morte de Grégoire XI et l'élection d'Urbain VI
À la mort de Grégoire XI en 1378, l'élection du successeur devient houleuse. Les cardinaux réunis à Rome, pressés par la population romaine qui exige un pape romain ou du moins italien, élisent Urbain VI, un archevêque napolitain. Cependant, Urbain VI se montre rapidement despotique, violent et intraitable. Son tempérament colérique et ses tentatives de réformes radicales terrorisent les cardinaux français.
La scission et l'élection d'un pape rival
Les cardinaux français, horrifiés par le comportement d'Urbain VI, le déclarent invalide, affirmant qu'il a été élu sous coercition. Ils élisent alors Clément VII, qui établit sa cour à Avignon. Dès lors, deux papes rivalisent pour la succession de saint Pierre : Urbain VI (et ses successeurs) à Rome, et Clément VII (puis Benoît XIII) à Avignon. Cette scission divise la Chrétienté selon des lignes politiques : la France, l'Espagne et certaines régions soutiennent Avignon ; l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie du Nord et Rome même soutiennent la ligne romaine.
Le Concile de Pise : Origines et Convocation
L'impasse persistante (1378-1408)
Pendant trente années, l'Église vit avec deux papes. Malgré les tentatives diplomatiques, les négociations échouent. Urbain VI et Clément VII, puis leurs successeurs Boniface IX et Benoît XIII, demeurent inflexibles. Les théologiens tentent de proposer des solutions : l'un des papes devrait abdiquer ; les deux devraient être déposés ; un concile général devrait trancher. Cependant, aucune de ces propositions ne peut être mise en œuvre sans l'accord d'au moins l'un des papes, ce qui crée une impasse logique.
L'initiative des cardinaux et des universitaires
C'est finalement un groupe de cardinaux reformateurs, notamment le cardinal Pierre d'Ailly et l'archevêque de Pise, qui prend l'initiative. Appuyés par les grandes universités theologales (Oxford, Paris, Bologne), ils convoquent un concile à Pise en 1409. L'idée est audacieuse : un concile général de l'Église, convoqué non par le pape (qui ne peut pas l'être puisqu'il y en a deux) mais par les cardinaux eux-mêmes.
Le Concile de Pise : Déroulement
Assemblée des évêques et cardinaux
Le Concile s'ouvre en mai 1409 à Pise, une ville italienne stratégiquement neutre. Environ quatre-cent évêques, cardinaux et abbés assistent au concile. Le nombre de participants, bien qu'imposant, reste bien inférieur à celui du Concile de Constance quatre ans plus tard. Les deux papes rivaux, Grégoire XII (successeur d'Urbain VI) et Benoît XIII, refusent d'y assister, confirmant leur refus de reconnaître l'autorité du concile.
Décrets de déposition
Après plusieurs semaines de débat théologique, le Concile vote la déposition des deux papes concurrents. Grégoire XII et Benoît XIII sont déclarés schismatiques et hérétiques. Cette décision repose sur une théologie conciliaire audacieuse : le concile général possède une autorité supérieure au pape lui-même, au moins dans les questions de schisme et d'hérésie. Cette affirmation constitue une rupture radicale avec la conception médiévale traditionnelle de l'autorité pontificale.
L'Élection d'Alexandre V
Élection du cardinal Costanzo Migliorati
Le Concile procède alors à l'élection d'un nouveau pape. Le choix se porte sur le cardinal Costanzo Migliorati, archevêque de Bari, qui prend le nom d'Alexandre V. C'est un choix d'apparence consensuelle : Migliorati est Italien (satisfaisant Rome), eruditus et réformateur, et sans liens excessifs avec la faction française.
L'espoir d'une restauration
L'élection d'Alexandre V suscite un élan de soulagement et d'espoir. Certains contemporains croient que le schisme est enfin résolu. Les universités, notamment celle de Paris, reconnaissent promptement le nouveau pape. De nombreux évêques et princes chrétiens l'acceptent. Il semble un instant que l'Église occidentale puisse sortir de sa division interne.
La Catastrophe : Trois Papes au Lieu d'Un
Le refus des deux papes rivaux
Cependant, Grégoire XII et Benoît XIII ne reconnaissent pas la légitimité du Concile de Pise. Ils continuent de revendiquer leur titre de pape. Ainsi, au lieu de résoudre le schisme, le Concile le multiplie : il existe désormais trois papes rivalisants, chacun revendiiquant l'authenticité de sa succession apostolique. Cette multiplication du nombre de prétendants aggrave considérablement la confusion ecclésiale.
Échec d'Alexandre V
La mort précoce d'Alexandre V en 1410 (probablement empoisonné, bien que non confirmé) ajoute à la confusion. Il est remplacé par Jean XXIII, qui s'avère être un antipape de mauvaise réputation, impliqué dans des scandales moraux et financiers. Loin de restaurer la confiance, le règne de Jean XXIII discrédite davantage la ligne de succession pisane.
Conséquences et Persistance du Schisme
L'extension de la crise
Pendant quatre années supplémentaires (1409-1413), la situation ecclésiaste demeure intenable. L'autorité pontificale est complètement discréditée. Les princes chrétiens se demandent lequel des trois papes obéir. Les théologiens redoutent que l'Église ne perdre définitivement sa crédibilité.
La nécessité d'un concile plus puissant
L'échec du Concile de Pise démontre que seul un concile plus large, plus impartial et investit d'une autorité incontestable peut résoudre le schisme. Cela conduit à la convocation du Concile de Constance en 1414, beaucoup plus officiel et beaucoup plus imposant. Constance réussira là où Pise a échoué, imposant l'abdication de tous les prétendants et élisant Martin V en 1417.
Leçons ecclésiologiques
Le Concile de Pise soulève des questions ecclésiologiques profondes sur la source d'autorité dans l'Église. Peut-on déposer un pape par un concile général? Où réside ultimement la souveraineté ecclésiaste? Ces questions, loin d'être résolues par le Concile de Pise, sont plutôt approfondies et doivent attendre Constance pour une résolution, même imparfaite.
Héritage Historique et Théologique
La théologie conciliaire renforcée
Le Concile de Pise renforce la conviction, parmi les réformateurs ecclésiasques, que les conciles généraux sont l'instrument privilégié d'une réforme authentique. Cette conviction culmine au Concile de Constance et influencera la pensée ecclésiologique jusqu'au Concile du Vatican I, qui réaffirmera définitivement l'infaillibilité et la souveraineté pontificale.
La fragilité institutionnelle de la Papauté
Pise démontre cruellement la fragilité institutionnelle de la Papauté sans une autorité extérieure pour l'arbitrer. Contrairement aux monarchies temporelles qui possèdent des mécanismes de succession clairs, l'Église dépend entièrement de la reconnaissance collective de son chef. Cette vulnérabilité structurelle deviendra patente lors de la Réforme protestante un siècle plus tard.
Ressort de la Réforme ecclésiaste
Le Concile de Pise marque un point tournant dans la conscience réformatrice de l'Église. Face à l'échec de ce concile, il devient évident qu'une réforme radicale de la structure ecclésiale est nécessaire. Cette prise de conscience, bien que tardive, insuffle finalement à Constance l'énergie pour une réforme significative, bien qu'imparfaite et partiellement échouée.
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- Grand Schisme d'Occident
- Captivité d'Avignon
- Concile de Constance
- Papauté Médiévale
- Réforme ecclésiaste
- Théologie Conciliaire
- Histoire de l'Église Occidentale