Période de soixante-huit années durant laquelle sept papes français résident à Avignon sous l'influence croissante du roi de France. Cette captivité, prescrite à tort "babylonienne" par les contemporains, marque un déclin de la liberté pontificale et constitue le prélude direct au Grand Schisme d'Occident qui divisera la Chrétienté pendant trente-sept années.
Introduction
La Captivité d'Avignon (1309-1377) demeure l'une des périodes les plus controversées de l'histoire de la Papauté médiévale. Pendant près de sept décennies, la résidence pontificale quitte Rome pour Avignon, une ville du Comtat Venaissin théoriquement gouvernée par le pape mais située en territoire français. Cette période entraîne un affaiblissement progressif de l'indépendance pontificale, une augmentation de la puissance française dans les affaires ecclésiates, et des critiques acerbes de la part des contempteurs de la Papauté. Bien que la Captivité d'Avignon soit souvent caricaturée, une analyse historique nuancée révèle une réalité plus complexe : une période de grande productivité administrative ecclésiaste, mais aussi de corruption croissante et de détournement des intentions primitives.
Les Origines de la Translatio Avignon : Clément V
La situation de Rome au début du XIVe siècle
Au moment de l'élection du cardinal Bertrand de Got, qui deviendra Clément V en 1305, Rome et l'Italie se trouvent dans un chaos politique. Les familles aristocratiques romaines se combattent sans relâche. Les États pontificaux, nominalement gouvernés par le pape, sont fragmentés entre les mains de seigneurs locaux. La Papauté, financièrement affaiblie et dépourvue de force militaire substantielle, ne peut maintenir son autorité sur Rome.
Clément V et la fuite de Rome
Clément V, élu en 1305, hésite à se rendre à Rome. Originaire de Gascogne (région du sud-ouest de la France), il est proche du roi Philippe le Bel. Pressé par les violences romaines et sans réelle possibilité de gouverner efficacement depuis Rome, Clément V établit d'abord sa résidence à Avignon en 1309, officiellement pour une durée temporaire. Avignon, bien qu'enclavée en territoire français, jouit du statut de possession pontificale depuis 1348 (quand il sera acheté au comte de Provence), et son éloignement relatif de Rome la rend attractive.
L'installation prétendument temporaire
Clément V justifie l'établissement à Avignon par des raisons pastorales et administratives : la possibilité de préparer une nouvelle croisade, de négocier la paix entre les rois chrétiens, et de gouverner depuis un lieu sûr. Les contempteurs, particulièrement Dante Alighieri, assimilent cette fuite à la captivité de Babylone décrite par les Prophètes. Ils voient dans la présence pontificale à Avignon un détournement de la Papauté par la puissance française. Cependant, Clément V n'a jamais clairement renoncé à l'idée d'un retour à Rome; la translatio était pensée comme provisoire.
Les Papes d'Avignon et l'Expansion de la Curie
Succession des papes (1309-1377)
Après Clément V (1305-1314), la succession des papes avignonnais est remarquablement française. Jean XXII (1316-1334), un Quercinois, renforce l'administration centralisée et la taxation pontificale. Benoît XII (1334-1342), ancien cistercien de rigueur, tente une réforme des abus monastiques. Clément VI (1342-1352) acquiert le comté d'Avignon en 1348 et achète les droits souverains de la ville. Innocent VI (1352-1362), Urbain V (1362-1370) et Grégoire XI (1370-1378) poursuivent l'administration administrative avignonnaise, non sans tensions croissantes avec les demandes romaines.
La composition des papes avignonnais
Un fait remarquable : de Clément V à Grégoire XI, chaque pape sauf un est Français (Urbain V était français également). Cette dominance française dans la composition du collège cardinalice et du siège pontifical elle-même alarme les Italiens et les chrétiens anglo-germaniques. Le soupçon persiste que la Papauté devient un instrument de la politique capétienne.
L'Expansion Bureaucratique et Fiscale
L'appareil administratif pontifical
La présence à Avignon favorise une expansion remarquable de l'appareil bureaucratique pontifical. La curie pontificale devient une machine administrative très centralisée, avec des départements spécialisés, une hiérarchie bien définie et des procédures précises. La Chancellerie pontificale produit des milliers de lettres apostoliques, de bulles et de décrets chaque année. Cet appareil administratif, bien qu'impressionnant, nécessite un financement colossal.
Fiscalité pontificale et abus
Pour financer cet appareil expansif, les papes d'Avignon intensifient considérablement la fiscalité pontificale. Les revenus des États pontificaux sont directement prélevés. Un système complexe de taxes ecclésiastiques est institué. Les nominations épiscopales engendrent des paiements substantiels. La vente d'indulgences devient une pratique systématisée. La réserve apostolique, qui permet au pape de nommer aux bénéfices vacantsant, engendre des revenus importants. Ces pratiques fiscales, bien que jugées normales par les contemporains, attirent des critiques croissantes. Jean de Wicliff et d'autres préréformateurs juge ront ces abus comme une violation de l'Évangile.
Richesse et opulence
La Cour pontificale d'Avignon devient progressivement fameuse (ou infâme) pour son opulence. Le palais papal est transformé en une forteresse luxueuse. Les cardinaux s'enrichissent massivement. La vie courtisane remplace partiellement la vie pastorale et contemplative. Pétrarque, le grand humaniste italien, visite Avignon et se scandalise de la richesse et de la laxisme moral de la cour. Il dénonce la "captivité babylonienne" de la Papauté, un terme qui deviendra célèbre.
Conflits avec le Pouvoir Temporel
La question de l'indépendance pontificale
Malgré l'autonomie théorique du territoire avignonnais, la Papauté d'Avignon se trouve progressivement enchâssée dans la politique française. Les papes d'Avignon, étant français et entourés de cardinaux français, sont naturellement influencés par les intérêts du Royaume de France. Les conflits entre la Papauté et les puissances temporelles (l'Empereur, les rois d'Angleterre, l'Église de Chypre) sont arbitrés avec une partialité croissante en faveur de la France.
Les crises avec la curie romaine
L'absence prolongée de la Papauté de Rome crée un vide politique. Les riches familles romaines, privées de l'influence et des revenus pontificaux directs, commencent à s'impatienter. Les appels pour un retour à Rome se renforcent. En 1367, sous Urbain V, une première tentative de retour à Rome est lancée, mais échoue en 1370. L'instabilité politique italienne, les attaques contre les États pontificaux, et la présence de compagnies de mercenaires font que Rome reste trop dangereuse.
Urbain V et la Tentative de Retour (1367-1370)
Motivations religieuses et politiques
Urbain V, contraint par les appels croissants des spirituels mystiques et des réformateurs, entreprend en 1367 un retour momentané à Rome. Il justifie cette décision par une obéissance à la volonté divine révélée dans la contemplation et à la tradition millénaire du siège apostolique romain. Cependant, les motivations politiques sont également présentes : un pape à Rome possède une autorité morale incomparable.
L'échec et le retour à Avignon
Malgré quelques succès initiaux, l'entreprise s'avère trop coûteuse et dangereuse. L'Italie demeure chaotique. Les États pontificaux ne génèrent pas les revenus attendus. Urbain V, malade et découragé, retourne à Avignon en 1370, quelques mois avant sa mort. Cet échec apparente résout de manière définitive la question du retour : Rome reste inaccessible.
Grégoire XI et le Retour Permanent (1377)
La mystique Caterinienne et la volonté divine
L'élection de Pierre Roger, qui prend le nom de Grégoire XI, crée une nouvelle dynamique. Grégoire XI, influencé par la mystique profonde de Sainte-Catherine de Sienne, se persuade que le retour à Rome constitue une volonté divine explicite. Catherine, dans ses lettres passionnées, supplie le pape de quitter Avignon et de rétablir sa résidence à Rome, siège légitime de l'apôtre Pierre.
L'entreprise de retour (1377)
En 1377, Grégoire XI effectue un retour à Rome définitif. Cette fois-ci, l'entreprise réussit partiellement. Le pape s'établit au Vatican et gouverne depuis Rome. Cependant, les conditions demeurent difficiles. Les États pontificaux sont toujours instables. Grégoire XI meurt rapidement (en 1378), sans avoir véritablement consolidé son autorité.
Conséquences et Héritages de la Captivité
Le Grand Schisme comme conséquence directe
La Captivité d'Avignon crée les conditions idéales pour le Grand Schisme qui éclatera en 1378. En effet, lors de l'élection du successeur de Grégoire XI à Rome, une scission émerge entre les cardinaux romains (qui veulent un pape romain ou italien) et les cardinaux français (qui préfèrent un retour à Avignon). Cette division entraîne l'élection simultanée de deux papes : Urbain VI à Rome et Clément VII à Avignon. Le Schisme, une fois commencé, persistera pendant trente-sept années, jusqu'à la résolution du Concile de Constance en 1417.
Affaiblissement de l'autorité pontificale
La Captivité d'Avignon, suivie immédiatement du Grand Schisme, entraîne une érosion durable de l'autorité pontificale. Avant 1309, la Papauté constitue, malgré ses faiblesses, le centre de gravité de la Chrétienté occidentale. Après 1377, cette autorité est sérieusement compromise. Les princes temporels s'enhardissent à contester l'autorité pontificale. Les conseils du Concile de Constance (1414-1418) établissent la supériorité du concile général sur le pape, une affirmation qui troublera la pensée ecclésiale jusqu'au Vatican I.
Catalyseur de la Réforme protestante
L'opulence de la Cour d'Avignon, l'augmentation de la fiscalité pontificale et la corruption perçue du clergé haut placé constituent des catalyseurs significatifs de la future Réforme protestante. Martin Luther dénoncera avec véhémence les pratiques fiscales de la Papauté romaine du XVIe siècle, pratiques qui trouvent largement leurs racines dans les méthodes mises en place à Avignon.
L'intégration ecclésiaste d'Avignon
Paradoxalement, malgré sa réputation négative, la présence pontificale à Avignon a produit une administration ecclésiaste exceptionnellement efficace et une production théologique et canonique considérable. Les étudiants affluent à Avignon pour étudier le droit canon et la théologie. Les grandes avancées dans la systématisation du droit ecclésiastique trouvent leur origine dans la curie avignonnaise. Ainsi, la Captivité d'Avignon, tout en étant source de critiques justifiées, demeure une période de grande productivité intellectuelle ecclésiaste.
Héritage pour la Pensée Ecclésiologique
Questions de liberté et d'indépendance
La Captivité d'Avignon pose des questions intemporelles sur l'indépendance institutionnelle de la Papauté. Comment l'Église peut-elle maintenir son autonomie face aux puissances temporelles? La présence à Avignon démontere cruellement la vulnérabilité de la Papauté sans un territoire substantiel et une autorité politique indépendante.
Critique prophétique et réforme
Les critiques contemporaines de la Captivité d'Avignon, particulièrement Dante et Pétrarque, s'inscrivent dans une tradition prophétique d'appel à la réforme. Leurs dénonciations anticipent partiellement les critiques de Martin Luther deux siècles plus tard. Elles affirment qu'une Papauté vivant dans la richesse matérielle et l'influence temporelle viole la spiritualité de l'Évangile.
Cet article est mentionné dans
- Grand Schisme d'Occident
- Concile de Pise
- Concile de Constance
- Papauté Médiévale
- Grégoire XI
- Clément V
- Histoire de l'Église Occidentale
- Sainte-Catherine de Sienne
- Réforme ecclésiaste
- Dante et la Papauté