Le Banquet (Symposion) de Platon constitue l'un des dialogues les plus profonds sur la nature de l'amour (Éros). À travers une série de discours prononcés lors d'un festin athénien, Platon révèle comment l'amour authentique conduit l'âme depuis la beauté corporelle jusqu'à la Beauté en soi, éternelle et divine.
La structure du dialogue
Les sept discours érotiques
Phèdre : L'éloge mythologique
Phèdre ouvre par un éloge mythologique. Il célèbre Éros comme le plus ancien des dieux, source de tous les biens.
Pausanias : Double nature d'Éros
Pausanias distingue l'amour vulgaire de l'amour céleste. Cette distinction prépare l'ascension platonicienne du bas vers le haut.
Éryximaque : L'harmonie cosmique
Éryximaque étend Éros à tout le cosmos comme principe d'harmonie. La médecine, la musique, l'astronomie manifestent cette force unificatrice.
Aristophane : Le mythe des androgynes
Aristophane raconte le mythe des androgynes séparés cherchant leur moitié perdue. Vision poétique de l'amour comme recherche de complétude.
Agathon et Socrate : La révélation
Agathon célèbre Éros comme le plus beau et le meilleur des dieux. Mais c'est Socrate, rapportant l'enseignement de la prêtresse Diotime, qui révèle la vraie nature d'Éros. Enfin, Alcibiade ivre fait irruption et prononce l'éloge de Socrate lui-même, philosophe érotique par excellence.
Cette progression dramatique n'est pas fortuite. Chaque discours s'élève un peu plus haut, jusqu'à la révélation de Diotime qui culmine dans la vision mystique de la Beauté absolue. Le dialogue lui-même accomplit l'ascension qu'il décrit.
Éros comme manque et désir
La nature démoniaque d'Éros
Diotime corrige Agathon : Éros n'est pas un dieu bienheureux mais un démon (daimôn), être intermédiaire entre divin et mortel. Fils de Poros (Richesse) et Pénia (Pauvreté), il possède la nature double de désirer ce qu'il n'a pas tout en poursuivant inlassablement son objet.
Le manque fondateur
Éros désire la beauté parce qu'il ne la possède pas pleinement. Cette définition révolutionnaire fait de l'amour essentiellement un manque, une aspiration vers ce qui nous transcende. L'amour authentique n'est jamais satisfaction statique mais élan dynamique vers le Bien.
Le philosophe comme amant
Le philosophe (ami de la sagesse) manifeste parfaitement cette structure érotique : il désire la Sagesse précisément parce qu'il ne la possède pas, contrairement aux dieux qui la possèdent et aux ignorants qui croient la posséder. Socrate, le plus sage parce qu'il sait ne rien savoir, incarne Éros philosophique.
L'échelle de l'ascension
Les sept degrés de l'amour
Diotime décrit une échelle érotique en sept degrés conduisant progressivement de la beauté sensible la plus basse à la Beauté intelligible suprême :
Degré 1 : Un beau corps particulier
Amour d'un beau corps particulier, point de départ sensible de toute ascension.
Degré 2 : Tous les beaux corps
Reconnaissance que la beauté corporelle est commune à tous les beaux corps. Première universalisation.
Degré 3 : Les belles âmes
Amour des belles âmes, supérieures aux beaux corps. Passage du visible à l'invisible.
Degré 4 : Les belles occupations
Amour des belles occupations et des belles lois. La justice et la vertu comme objets érotiques.
Degré 5 : Les belles sciences
Amour des belles sciences. Les mathématiques et la géométrie comme purification.
Degré 6 : La science du Beau
Amour de la science du Beau lui-même, approche de l'Idée suprême.
Degré 7 : Vision de la Beauté absolue
Vision soudaine de la Beauté absolue, éternelle, divine. Contemplation mystique finale.
Le rôle du quadrivium
Cette ascension progressive correspond à l'éducation philosophique. Les mathématiques (géométrie, arithmétique) purifient l'âme en la détachant du sensible. La dialectique conduit jusqu'aux Idées éternelles, dont la Beauté est l'une des plus hautes.
La vision finale
La Beauté en soi
Au sommet de l'ascension, l'âme contemple la Beauté en soi : éternelle, ni naissante ni périssante, ni croissante ni décroissante, belle absolument et non relativement, belle en soi et non par accident. Cette Beauté transcendante existe au-delà du sensible, objet de pure intuition intellectuelle.
La transformation du philosophe
Cette vision transforme totalement celui qui l'atteint. Il devient réellement vertueux, enfantant non des discours mais des vertus véritables. Il devient "ami de Dieu" (theophilês), car la Beauté divine l'a rendu semblable à Dieu dans la mesure du possible.
L'expérience mystique
L'expérience décrite est clairement mystique, dépassant le discours rationnel ordinaire. La vision est "soudaine" (exaiphnês), caractère des illuminations mystiques. Platon suggère que la philosophie culmine dans une expérience religieuse directe du divin.
Les trois voies platoniciennes
Le Banquet complète les deux autres dialogues majeurs sur l'ascension philosophique. La Caverne (République VII) décrit l'ascension par la science, du sensible à l'intelligible, jusqu'à l'Idée du Bien. Le Phèdre décrit l'ascension par le délire divin, l'âme ailée s'élevant vers les réalités transcendantes.
Ces trois voies (érotique, scientifique, mantique) convergent vers la même réalité : les Idées éternelles dominées par le Bien et le Beau. Elles ne s'opposent pas mais se complètent, offrant différents chemins selon les tempéraments.
Réception chrétienne
Les Pères grecs
Les Pères grecs, notamment le Pseudo-Denys l'Aréopagite, intégreront cette doctrine érotique platonicienne dans la théologie mystique chrétienne. L'ascension vers le Beau platonicien préfigure l'ascension vers Dieu.
Saint Augustin et la grâce
Saint Augustin reconnaîtra dans Platon l'annonce de l'amour de Dieu qui doit ordonner toute vie chrétienne. Mais il critiquera l'orgueil philosophique qui prétend s'élever par ses seules forces. Seule la grâce divine permet la vraie ascension.
Saint Bernard et l'amour courtois
Saint Bernard de Clairvaux et les mystiques médiévaux développeront une théologie de l'amour divin s'inspirant du Banquet. L'amour courtois médiéval, idéalisation de la femme aimée conduisant à l'élévation spirituelle, transpose dans le profane la structure platonicienne.
L'éloge d'Alcibiade
Le dialogue ne s'achève pas sur la vision mystique mais sur l'irruption d'Alcibiade ivre célébrant Socrate. Cette fin surprenante ramène du ciel sur terre, montrant que le philosophe, même illuminé, doit vivre parmi les hommes.
Socrate résiste aux avances d'Alcibiade, le plus beau jeune homme d'Athènes. Sa continence manifeste qu'il aime vraiment Alcibiade : non son corps périssable mais son âme immortelle. L'amour philosophique transcende le désir charnel tout en l'assumant et le transfigurant.
Alcibiade compare Socrate aux statues de silènes : laids à l'extérieur mais contenant des trésors divins à l'intérieur. Le vrai Beau ne se confond pas avec l'apparence physique. Le philosophe enlaidit par sa recherche acharnée de la vérité incarne paradoxalement la vraie beauté.
Liens connexes : Théorie des Idées | Caverne | Phèdre | Bien et Beauté